25.05.2007

chapitre 8 - Suite

Puppa revint peu après avec la boisson promise, paraissant assez agitée et disant que Minimus voulait lui parler. Marcia ayant accepté, Minimus entra dans la chambre et baisa religieusement la main de Marcia posée sur la couverture.
-Eh bien ? Qu’as-tu donc de si urgent, petit ? Tu n’es pas bien installé ? Tu as besoin d’acheter d’autres tablettes pour tes leçons ?
-Domina, il ne s’agit pas de moi, mais de toi. J’ai un ami aux cuisines, un esclave Alaman à qui j’apprends à lire. Il était bouleversé, il m’a dit...
-Mais quoi ? Que t’a-t-il dit ? Parle vite !
-Il dit que tu ne devais plus demander de plateau et qu’il fallait te méfier de ta nourriture… parce que l’on cherchait à t’empoisonner !
-Es-tu sûr de cela ? dit Marcia en se crispant. Elle regarda attentivement l’enfant : Et réponds-tu vraiment de ton ami ?
-C’est sûrement vrai, Domina ! Il n’est ni fou, ni menteur. Il a surpris une conversation un soir dans la cuisine, il était caché car il n’aurait pas dû être là et il a vu remettre un sachet à un cuisinier. Il m’a tout raconté…
Marcia restait perplexe, mais cela expliquait si bien ses malaises...
-Je ne dirai rien à personne, trancha-t-elle, mais, Puppa, tu seras désormais la seule à préparer la nourriture que je prendrai en dehors du triclinium. Cherche dans la pharmacie que j’ai apportée ce qui pourra me soulager. Et toi, Minimus, essaie d’en savoir davantage ! Et merci ! Tu m’as peut-être sauvé la vie ! Tu es un garçon très débrouillard.
Peu à peu, les malaises de Marcia s’atténuèrent et, la semaine suivante, elle se sentit assez forte pour se rendre aux courses. La foule se pressait sur les gradins du Circus, bondé. Le spectacle fut grandiose ! Les cochers des équipes adverses, magnifiquement habillés, furent à la fois acclamées et huées par leurs supporters ou leurs adversaires, Ces dizaines de milliers de spectateurs debout, criant et agitant des foulards, créaient une ambiance de folie collective. Marcia avait déjà assisté à des courses, mais elle n’avait jamais vu de foule aussi excitée et exubérante. Lorsque le préfet lança la mappa, les équipages s’élancèrent encouragés par des hurlements frénétiques. Marcia était plus captivée par la foule que par la course. En tournant la tête vers la tribune impériale, elle sentit le regard lourd des yeux très noirs de l’Empereur, filtrant derrière des paupières tombantes, fixé sur elle. Elle en fut mal à l’aise.

Le lendemain après-midi, Marcia se promenait dans le jardin et en examinait les cages où des oiseaux multicolores gazouillaient joyeusement. Marcus se tenait avec son père dans l’oecus et Marcia l’entendit dire :
-L’Empereur a remarqué Marcia aux courses. Nous sommes conviés tous deux, dans une semaine, à une grande fête au palais.
A l’énoncé de son nom, Marcia s’avança et entendit Lucius s’écrier :
-Marcus, tu es fou ? Tu ne vas pas emmener ta femme dans ces ignobles fêtes qui se terminent immanquablement en orgies ! As-tu perdu la tête ?
-Comme l’Empereur l’a exigé, je ne puis refuser. Et puis, ces fêtes ne sont pas des orgies ! Seuls ceux qui veulent bien finir ainsi leur soirée le font.
-N’emmène pas Marcia dans ce guet-apens ! Tu peux – et tu le sais –prétexter une maladie. L’Empereur en a si peur qu’il n’insistera pas.
-Peut-être, et cela risque aussi d’empêcher que je sois nommé proconsul ! Marcia n’a rien à craindre puisque je serai à ses côtés.
-C’est le sénat qui te nommera, pas l’Empereur ! Et tu crains bien trop Elagabal pour t’interposer s’il lui prenait la fantaisie de…
-C’est faux ! Si l’Empereur le veut, il peut empêcher ma nomination et tu sais combien elle m’a déjà coûté ! Je ne vois aucune raison pour que l’Empereur convoite Marcia. Il a déjà toutes les femmes qu’il veut !
-Te rends-tu compte de ce que te coûterait de perdre l’honneur ?
-Il n’est pas question de cela ! Tu dramatises une affaire très simple...

Glacée d’horreur, Marcia écoutait toujours. Ainsi son mari était prêt à la vendre à l’Empereur ! Elle comprenait maintenant le sens du regard qui l’avait inquiétée au Circus Maximus. Quant la réaction de son beau-père – qui la défendait avec tant d’énergie – elle rappelait les confidences de Marcus et comprenait la révolte de Lucius pour défendre une belle-fille qu’il affectait d’ignorer. Elle s’avança vers les deux hommes et s’exprima d’une voix calme et haute :
-De toutes façons Marcus, la question ne se posera pas. Je refuse de me rendre au Palais. Je ne suis pas une esclave, je ne suis pas à vendre.
Marcus rougit, se leva brutalement et quitta la salle. Marcia, priant Lucius de l’excuser, partit à son tour. Alba Candida la rejoignit bientôt :
-Tu es dans une situation difficile. Il est vrai que l’Empereur risque de ne pas pardonner l’affront que tu lui ferais en refusant son invitation. Il est très susceptible, surtout si tu lui as plu... Il ne comprendra pas.
-Toutes les Romaines se prostituent-elles pour la carrière de leur mari ?
-Pas toutes, non, mais beaucoup des plus belles sûrement.
-Je ne serai pas de celles-là !
-Tu auras des problèmes. Marcus ne te pardonnera pas de briser sa carrière.
-Je pense ne jamais lui pardonner non plus de m’avoir traitée de la sorte.
-Je me demande si tu aimes vraiment ton mari ?
-Certainement pas au point de lui rendre ce genre de service ! Pourquoi me demandes-tu cela ? L’aimerais-tu, toi ?
-Je l’ai aimé – il y a longtemps – mais il ne m’a jamais regardée. J’ai toujours été celle à qui l’on fait la charité. Et Marcus aime ce qui brille.
-Je suis désolée, Alba. Tu ne dois pas m’aimer beaucoup...
-Plus que je n’aurais cru ! Tu n’es pas arrogante. Tu m’as offert de jolis cadeaux avec délicatesse, sans montrer que tu me faisais la charité.
-Cesse de parler de charité ! Je voulais simplement te remercier de ta compagnie et de tes conseils.
-Tu ne sais pas ce que c’est d’être la parente pauvre entretenue qui doit dire merci et sourire quand on lui fait sentir qu’elle doit être aux ordres !
-Pour en revenir à Marcus, trouves-tu sa conduite normale ?
-Marcus est si égocentrique qu’il n’a même pas pensé à tes sentiments mais seulement à son intérêt. Il est ainsi fait... Tu ne le changeras pas !

Révoltée, Marcia regagna sa chambre, bien décidée à rentrer en Gaule. C’en était trop ! On tentait de l’empoisonner, son mari voulait la prostituer... Sa vie devenait impossible et son mariage se révélait une erreur irrémédiable. Dès le lendemain, elle alla trouver le correspondant de son père pour organiser son retour. A cette époque de l’année, il n’était plus question de prévoir un voyage par mer, mais elle pourrait faire partie du prochain convoi pour Massilia qui devait quitter Rome dans quinze jours. Elle aurait préféré un départ immédiat mais, puisqu’il fallait attendre, elle en profiterait pour visiter Rome à sa façon et non pas de réception en réception. Elle demanda à Alba de l’accompagner dans son périple. Quoiqu’elle se méfiât un peu de sa compagne, elle reconnaissait sa compétence de Romaine de souche pour lui indiquer la meilleure façon de connaître cette ville fascinante – où elle comptait bien ne jamais revenir.

Marcus surgit à l’improviste le soir-même dans sa chambre et lui lança :
-J’ai appris que tu voulais rentrer en Gaule ? Tu y serais sans doute plus à ta place qu’ici puisque tu redoutes tant la vie à Rome. Mais je te rappelle que suis ton mari et que j’ai le droit de t’empêcher de partir.
-Dans ce cas, je demanderai le divorce, répondit calmement Marcia.
-Mon père sera donc parvenu à ses fins ! Ne vois-tu pas qu’il te hait comme il hait toutes les femmes ! C’est pour cela qu’il a inventé cette histoire rocambolesque d’orgie où je te sacrifierais... C’est un malade, obsédé par la conduite de ma mère qui a détruit son équilibre et sa vie !
-Pourtant Alba aussi était de son avis.
-Ne te fie pas à Alba. Elle te jalouse. Elle a toujours été amoureuse de moi – et surtout de mon rang. Elle a toujours échoué dans ce qu’elle a entrepris : grossesses terminées par des fausses-couches, deux mariages suivis par la mort rapide de ses maris qu’on a dit empoisonnés par elle... Avec sa réputation d’avoir le mauvais œil, elle ne trouvera plus à se remarier. Elle est pauvre et aigrie. Comme tu es naïve, Marcia, de jouer le jeu de ceux qui t’envient et souhaitent se débarrasser de toi !
-Tu as réponse à tout, mais je ne suis pas encore prête à te croire.

Marcia se coucha soucieuse, ne sachant plus où était la vérité. Son mari avait-il été déloyal ? Ou son beau-père maladivement agressif pour susciter son départ ? Alba, jalouse, avait-elle souhaité sa mort ? A qui demander conseil ? Le cher Praxus était toujours fourré dans les bibliothèques, perdu dans sa quête du savoir, Puppa n’était qu’une esclave dévouée qui ne ferait qu’approuver sa maîtresse sans trouver aucune réponse à ses problèmes. Elle seule devait décider comment les dés étaient pipés, si Marcus mentait ou si elle s’était laissé abuser.

Deux jours plus tard, Marcus entra en trombe le matin dans sa chambre.
-Marcia, de graves événements ont eu lieu cette nuit. Elagabal a été assassiné par sa garde !
-Tiens ! Tu ne parles plus de l’Empereur, mais seulement d’Elagabal...
-Le temps n’est pas aux remarques perfides mais à l’action. Je n’étais pas du complot car on me croyait un fidèle d’Elagabal. Cependant on a su, certainement grâce aux bons soins d’Alba qui devait penser nous nuire, que tu refusais l’invitation de l’Empereur et que tu préférais rentrer en Gaule plutôt que de le voir. Cela me réhabilitera aux yeux des conjurés. Le sénat m’a fait prévenir que rien ne s’opposerait à ma nomination si je faisais allégeance au nouvel Empereur.
-Qui sera-t-il ?
-Severe Alexandre. Ce nom inspire confiance, n’est-ce pas ? Il va être proclamé dès aujourd’hui pour empêcher des troubles de naître. Marcia, je salue ton flair ! Ta conduite nous a sauvés du désastre !
-Voulais-tu vraiment m’offrir à... Elagabal ?
-Ma chère, c’est tellement ridicule que tu devrais cesser d’y apporter le moindre crédit ! Il est normal de rendre hommage à l’Empereur et c’est tout ce que je te demandais. Je suis scandalisé de ce complot monté autour d’une simple présentation. Par contre – et cela au grand déplaisir de ceux qui voulaient nous séparer – ton refus nous a admirablement servis. Ta sorcière avait raison, Marcia, nous ferons de grandes choses toi et moi !
-Marcus, répondit Marcia en se décidant brusquement, je veux bien encore te croire mais sache que je resterai lucide et attentive. Ne crois pas me tromper éternellement. D’ailleurs, j’ai une première exigence : nous allons quitter immédiatement cette maison pour en louer une autre dans laquelle j’emploierai mon propre personnel. De plus, jusqu’à notre départ pour la Cyrénaïque, je me tiendrai – autant qu’il me plaira – à l’écart de tes amis et de leurs réceptions. Tu remercieras Alba de ses services et ton père de son hospitalité, mais je ne veux plus avoir à faire avec eux. Et sois bien sûr que je supporterai plus aucune ambiguïté de ta part.

Lucius ne s’opposa pas à ce nouvel arrangement et, peu après, Marcia emménagea dans une maison agréable et bien située, sur les pentes du Quirinal, agrémentée d’une piscine couverte joliment carrelée de mosaïques et d’un ravissant jardin enclos de hauts murs à qui le moindre rayon de soleil donnait un air de printemps. Marcia s’y sentait à l’abri des puissances néfastes qui avaient assombri sa vie depuis son arrivée à Rome. Son mari la rejoignait souvent dans la soirée et lui commentait les préparatifs de leur départ. Il aurait lieu dès que les traversées reprendraient, dans le courant du mois de mars. Il lui parlait aussi des difficultés surgies aux frontières, en Gaule surtout, où les barbares avaient repris leurs raids meurtriers. Il évoquait enfin les problèmes politiques qui se posaient au nouvel Empereur. Par le convoi où elle avait failli prendre place, Marcia envoya une longue lettre à son père, lui recommandant de suivre les directives prévues pour sécuriser leur propriété, et lui racontant – en les édulcorant – les péripéties de sa vie romaine, la révolution de palais, le changement d’empereur et les préparatifs de leur prochain départ… Elle avait enfin l’impression que son mari avait confiance en elle : il lui parlait à cœur ouvert, l’écoutait et ne négligeait pas ses avis. Ainsi, malgré le peu de chaleur de leur vie conjugale, formaient-ils cependant un couple.

Marcia passait aussi de longs moments avec Praxus et fréquentait avec lui les bibliothèques où elle se familiarisait avec la politique impériale de Rome. Elle était étonnée que ces hommes – si critiquables dans leurs vies privées – aient réussi à mettre en place un pouvoir si souple et intelligent qu’il pouvait convenir à des peuples de toutes origines et de toutes cultures, et étendre jusqu’aux confins du monde connu le culte de Rome. Elle cherchait enfin à se familiariser avec le pays où elle vivrait bientôt, étudiant sa géographie, son histoire, son peuplement, ses problèmes. Elle découvrit que la Cyrénaïque faisait partie de l’histoire du monde méditerranéen depuis que les Phéniciens y avaient établi des comptoirs, que les Grecs avant les Romains l’avaient déjà conquise et civilisée et que – en fait – la Cyrénaïque avait plus d’histoire et de passé connu que la Gaule, ce qui excitait à la fois sa curiosité et son envie de partir.
Lucius et Alba étaient sortis de sa vie. Elle s’efforçait de les oublier – comme un mauvais rêve sans consistance. Seul de tous les serviteurs de la maison de son mari, elle avait ramené avec elle l’esclave Alaman qui avait averti Minimus, puis avait complété son personnel par de nouveaux esclaves fournis par le correspondant de son père. Malgré ces précautions, il lui arrivait encore, avant de goûter à la nourriture, d’éprouver un sentiment de crainte qu’elle se hâtait de refouler. Elle se demandait toujours qui avait cherché à l’empoisonner ? Et dans quel but ? Pour la tuer ou la forcer au départ ? Elle n’en avait pas informé Marcus, peut-être pour éviter des sarcasmes sur son besoin de faire un drame d’une simple indisposition. Marcus avait l’art de normaliser les choses et elle se souhaitait pas être trop rassurée. Il lui semblait qu’un danger la guettait toujours et qu’elle devait se tenir sur ses gardes…

Sans atteindre les basses températures de son pays natal, les mois d’hiver à Rome étaient humides et froids. Sa maison était moins confortable que sa grande demeure de Marcellicus, mais Marcia se drapait de capes de laine fine et douce, de pelisses de fourrure, et avait fait multiplier les braseros car les pièces, assez petites, se réchauffaient aisément. Le temps passa. La pluie succéda au froid, puis les oiseaux migrateurs de retour d’Afrique firent leur apparition dans le ciel de Rome. Le printemps arrivait et les voies maritimes s’ouvraient à la navigation. Le départ était proche.

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