24.05.2007
chapitre 8 - Rome
La via Ostienus n’était pas la plus belle voie d’accès à Rome pourtant Marcia ne se lassait pas de tout admirer. La circulation était intense : chariots lourdement chargés, voitures légères et cavaliers se pressaient et se bousculaient tout au long d’une chaussée large et bien damée, les plus importants entendant bien forcer le passage pour montrer qu’ils n’avaient pas à se mélanger avec le commun. Les cochers de Marcia manœuvraient au mieux, à grands cris et maniement de fouets, pour éviter les véhicules lents qui ralentissaient le flux des voitures rapides. Aux bords de la via, Marcia pouvait voir des bâtiments commerciaux et agricoles où s’activaient, sous la houlette de contremaîtres hargneux, des esclaves lourdement chargés de ballots, paniers, cageots ou amphores... Enfin, dans le cercle magique de ses sept collines, elle put distinguer La Ville qui étendait la splendeur de ses monuments dans un déploiement de coupoles, tours, murs, ponts, aqueducs, arcades, colonnes, statues, pylônes et coupoles… Elle en resta muette d’admiration et de stupeur. Rome était à la hauteur de sa réputation, et de la grandeur de son Empire. Marcia savait que plus d’un million d’habitants se pressait autour de la Roma quadrata originelle, mais sa majesté ne pouvait s’imaginer avant de l’avoir vue. La jeune femme se sentit fière d’être Romaine d’adoption et de faire partie d’une puissance aussi imposante. Elle crut reconnaître le Circus Maximus à ses dimensions gigantesques et sa forme allongée, puis le temple monumental de Claude et la masse imposante du Colisée avant que sa voiture ne s’engage dans le vicus patricius et s’arrête devant une porte percée dans un haut mur. Des esclaves postés à l’entrée avertirent le portier qui ouvrit la porte de bronze et Marcia se retrouva – un peu désemparée – dans le vestibule d’où on la fit passer dans l’atrium, tout en la priant d’attendre l’arrivée du maître de maison.
Lucius Cornelius Cunctator vint en personne accueillir sa belle-fille. C’était un homme grand et maigre, au visage austère, qui arborait un crâne chauve, un large nez crochu et de grandes oreilles décollées. Les rides qui labouraient son visage et le pli désabusé de sa bouche lui donnaient un air hautain, méprisant et presque méchant que ne démentait pas le regard pesant, légèrement voilé par une taie blanche. Il ne montra guère chaleureux, mais la reçut courtoisement :
- Sois la bienvenue dans notre maison, ma fille ! Marcus avait de nombreux rendez-vous ce matin et il n’est pas encore rentré. Il n’est sans doute pas au courant de ton arrivée. Tu le verras pour la cena qu’il doit prendre ici. On te montrera ta chambre, mais je crains que ta suite n’ait du mal à se loger car les maisons à Rome ne sont pas immenses. Je te laisse te reposer des fatigues de la route.
Le vieillard n’avait pas laissé Marcia prononcer un seul mot. Sans même attendre qu’elle en ait eu le temps, il se détourna et rentra dans un cubiculum. Un personnage, assis dans un fauteuil, l’y attendait, penché vers la porte pour mieux voir – mais sans se montrer ni se faire connaître. Un peu interloquée, Marcia se laissa conduire dans sa chambre où lui fut apporté le nécessaire pour une toilette rapide et un plateau garni de quelques nourritures et boissons. A Puppa qui l’avait suivie, elle demanda qu’on fasse apporter le coffre contenant ses affaires indispensables pour qu’elle puisse se faire changer, coiffer et maquiller. Un brasero brûlait dans la pièce, agréablement meublée et décorée de fresques représentant un jardin avec des oiseaux et des arbres couverts de fleurs et de fruits. Puppa lui apprit que Praxus s’était vu attribuer une petite chambre particulière sur l’arrière de la maison, mais qu’elle-même et les autres servantes n’auraient droit qu’à un grabat dans une soupente au dernier étage. Puppa ne savait pas où logeraient les hommes de sa suite...
Marcia se sentait désemparée. Elle pouvait comprendre que Marcus n’ait pas été prévenu que son bateau avait touché terre – mais il aurait pu s’en faire informer aussitôt ! Etrangère dans cette maison inconnue, abandonnée sans aide après ce long voyage, elle se demandait quelle folie lui avait fait accepter d’être la femme d’un Romain... Un étrange silence régnait dans la demeure où ne s’entendait que le bruissement du jet d’eau qui ruisselait imperturbablement dans un bassin d’où émergeaient des tritons de pierre moussue. Marcia regarda tristement les oiseaux qui voletaient sur les murs de sa chambre, enviant leur liberté. Rome l’avait fascinée, mais cette maison la glaçait. Quelle serait sa place dans ce monde nouveau où elle n’était ni désirée, ni attendue ? Elle pensa à sa propre maison d’où elle s’était sentie également exclue et fut envahie par un chagrin morne et pesant. Qui était-elle ? Que faisait-elle ? Où allait-elle dans un monde où elle était sans cesse rejetée ? Curieusement, elle évoqua Annarca dont les prédictions mystérieuses avaient jalonné son enfance : « Tu régneras ! » « Le sang de ton sang est à jamais lié à cette terre qui est tienne » « La Mère te protégera toujours ». Ces mots étranges qui l’avaient autrefois fait sourire lui apportèrent un réconfort bienfaisant, comme la promesse d’une vie privilégiée qui l’éloignait de ce présent terne et incertain, d’un avenir brillant auquel – pour la première fois – elle se sentait prête à croire. Elle reprit courage peu à peu.
Lorsque Marcus arriva d’un pas ferme, il se trouva devant une femme rassérénée et distante qui l’accueillit avec hauteur :
- Je te salue, Marcus. Les nouvelles vont-elles si lentement à Rome qu’il t’ait fallu tout ce temps pour venir saluer ta femme ?
Etonné par cette assurance nouvelle de Marcia – qui n’avait jusqu’alors fait preuve avec lui que d’amour et de timidité – il répondit un peu confus :- Je te prie de m’excuser, mais il est des rendez-vous qu’il est difficile d’interrompre abruptement. J’avais demandé à être averti de ton arrivée, naturellement, et je suis venu dès que je l’ai pu.
- Je suis ravie de l’apprendre car j’aurais juré que, dans cette maison, tout le monde ignorait ma venue – et peut-être même mon existence.
- Personne ne t’ignore ni ne t’ignoreras. Tu seras présentée demain à notre famille et à nos amis. Et mon père était bien présent à ton arrivée ?
- Certes, je l’ai entrevu quelques secondes. J’aurais aimé qu’une femme m’accueille, me fasse visiter la maison, s’enquiert de mes besoins et tâche de les satisfaire au lieu d’être traitée comme une intruse. Sinon, il m’est toujours possible de rentrer chez moi, je ne suis pas sans appuis !
- Marcia, je pense que c’est la fatigue qui te rend si irritable. Nous n’avons pas d’intendante – car mon père n’aime pas être servi par des femmes – mais je demanderai à l’une de nos parentes – qui nous est redevable – de venir s’occuper de toi. Tu as raison, il te faut une présence féminine. Pardonne-moi de ne pas y avoir pensé.
- Il faudrait commencer par loger convenablement ma suite. J’ai l’intention également d’acheter une voiture pour mes déplacements. Tu voudras bien en choisir une appropriée à mes goûts et à ceux de Rome. J’espère aussi que ta parente est suffisamment au fait de la vie mondaine. J’aimerais que ma garde-robe soit adaptée à la mode romaine. Bien entendu, j’ai toute latitude pour me procurer l’argent qui sera nécessaire à mes dépenses...
- Ta demande est judicieuse et j’en suis heureux. Je désire que ma femme soit la plus élégante de Rome – d’autant qu’elle est déjà la plus belle !
- Merci ! Mais il n'est pas nécessaire de forcer tes compliments.
Une fois encore, Marcus la regarda, étonné. Il avait cru l’amadouer et découvrait, sous les traits juvéniles de sa femme, une force de caractère qu’il ne soupçonnait pas et avec laquelle il lui faudrait compter.
La parente qui devait servir de mentor à Marcia dans son apprentissage de la vie romaine, Alba Candida, lui fut présentée à la cena. C’était une femme encore jeune qui avait dû avoir du charme sans être réellement jolie. Des yeux noisette, curieux et fureteurs, et des fossettes marquées qui s’étaient transformées en rides d’expression, lui donnaient un air caustique, vite dissimulé par les paupières qui retombaient et la tête qui s’inclinait modestement.
Alba Candida examina Marcia minutieusement, quoique discrètement, pendant tout le dîner qui fut long, copieux et largement arrosé de vin coupé d’eau sucrée. Marcia apprécia les poissons de mer dont elle avait déjà goûté la chair à Massilia et qu’elle retrouvait avec plaisir. Lucius parla peu et n’adressa que quelques mots à Marcia pour se détourner aussitôt d’elle sans attendre de réponse, comme à son arrivée, ce qui la faisait rougir de colère.
Marcus questionna poliment sa femme sur son voyage, puis il entreprit de faire le panégyrique de Marcellicus afin que nul n’ignore quelle femme raffinée il avait épousée. Il y avait, réunis dans le triclinium, un frère cadet de Lucius, sa femme et leurs trois enfants dont l’aîné devait avoir l’âge de Marcus, d’autres cousins aux liens de parenté plus éloignés, de nombreux amis de Marcus – mariés pour la plupart – et Spurius Gaudentius, l’ancien tribun de Marcus qui avait été présent à leur mariage. Marcia l’examina attentivement pour la première fois et fut frappée par sa beauté : il aurait pu poser comme modèle de Mars pour le sculpteur le plus exigeant. Pourtant, elle n’aima pas son regard froid et sa bouche trop mince, au pli dur. Il parlait peu et observait – d’un oeil sans indulgence – les convives qui prenaient la parole. Les ombres qui jouaient dans le creux de ses joues ou masquaient le regard de ses yeux enfoncés accentuaient le mystère de sa physionomie impassible.
A l’opposé, Marcus parlait beaucoup, et avec aisance. Il sut ainsi transformer en repas amical ce qui aurait pu être ressenti par sa femme comme l’examen de passage d’une provinciale à son arrivée à Rome. Marcia ne s’y trompa pas et lui en fut reconnaissante. Néanmoins, pour montrer qu’elle n’était ni dupe ni intimidée, elle prit souvent la parole – sans la garder trop – avec esprit et à propos. A la fin du repas, Alba Candida se glissa près d’elle et dit en souriant :
- J’ai apprécié ta prestation, ma chère. Tu as réussi à les convaincre que tu n’étais pas la petite provinciale impressionnable dont ils espéraient ne faire qu’une bouchée. Les Romains sont incorrigibles de prétention et de morgue mais ceux qui voudront te regarder de haut trouveront à qui parler. Tu deviendras vite une vraie Romaine, crois-moi...
- Il nous faudra faire plus ample connaissance Alba, répondit Marcia.
- Dès demain, je dois m’installer ici pour que tu ne te sentes pas trop seule.
- Je suis sûre que nous nous entendrons bien. J’avais craint que Marcus ne me trouve comme chaperon une vieille tante rébarbative!
- Ton mari est trop fin pour se tromper si grossièrement. Il a un grand sens de l’à propos et fait rarement d’erreurs quand il poursuit un but.
- Quel serait son but en l’occurrence ?
- Mais te plaire bien sûr, dit Alba en riant, après une seconde de silence.
Le soir venu, Marcus rejoignit sa femme dans sa chambre pour une étreinte mécanique et furtive qui la laissa – cette fois encore – désemparée devant tant de froideur manifeste. Mais elle avait décidé de faire face et de croire en son destin, rien ni personne ne viendrait à bout de son courage et de sa fierté.
Les jours suivants lui firent l’effet d’un tourbillon : après-midi aux Thermes où, après les bains, Marcia et Alba se rendaient à des conférences, puis courses, réceptions, concerts, spectacles, dîners, se succédaient à un rythme effréné. Alba était au courant de tous les potins mondains de Rome. Personne ne trouvait grâce à ses yeux : l’une était avare, l’autre prodigue et ruinait son mari en bijoux, celle-ci trompait le sien ouvertement, celui-ci était couvert de dettes, celui-là perdait son argent au jeu, untel avait gagné sa fortune dans des combines louches, l’autre en se débarrassant d’un riche parent...
Quand Marcia rencontrait certains Romains dans des réceptions où Alba – de petite importance sociale – n’était pas conviée, elle était parfois gênée de savoir tant de choses peu reluisantes sur leur vie privée. La bonne société romaine lui paraissait bien gangrenée ! Même l’Empereur n’échappait pas aux médisances d’Alba, qui n’en parlait qu’en baissant la voix. Il était goinfre, jouisseur et sentait fort la transpiration malgré les parfums violents dont il s’inondait... Bientôt, Marcia demanda à son mari de ralentir le nombre des sorties où elle devait se rendre. Elle avait besoin d’une pause ! Elle se sentait non seulement fatiguée, mais aussi nauséeuse, avec des éblouissements et la sensation constante qu’elle allait s’évanouir. Comme elle n’avait jamais été malade, elle en était contrariée.
- Très bien, Marcia, repose-toi, répondit Marcus, mais il y a des courses de chevaux au Circus Maximus dans une semaine auxquelles il te faudra assister. L’Empereur y sera et je tiens à ce qu’il te voit !
- Crois-tu donc que j’intéresserais l’Empereur ?
- Il voudra connaître la femme du prochain proconsul de Rome à Cyrène.
- C’est entendu, accepta Marcia en souriant, je viendrai.
Elle s’étendit sur son lit, frissonnante, et Puppa vint s’enquérir de ses besoins :
- Comme tu es pâle, Domina ! Tes mains sont glacées. Ne crois-tu pas qu’il serait bon que tu consultes une matrone ? Tes malaises sont peut-être...
- Mais non. Tu sais bien qu’il ne s’agit pas de ça.
- Je vais te chercher une tisane bien chaude, Domina.
11:35 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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