17.05.2007

chapitre 3 - Arrivée à Marcellicus

Pour se rendre à Marcellicus, Marcus emprunta d’abord la belle via du réseau d’Agrippa qui descendait vers le Sud. Elle était large et son pavement de pierres recouvert de gravillons tassés par la circulation était bien damé. A la tête de sa petite troupe de serviteurs et de gardes, le jeune homme, monté sur un cheval noir de belle prestance, avançait rapidement. Quand il fallut tourner vers l’Ouest pour remonter la vallée de la Magna que longeait l'un des aqueducs de Lugdunum, la route changea, elle se fit étroite et caillouteuse en suivant le cours de la rivière, ce qui la rendait apte à servir de chemin de halage pour les embarcations. Par précaution, Marcus demanda que l’on garnisse les sabots des chevaux de solea, semelle métallique retenue par des liens qui les protégeait. Il ne voulait pas se présenter chez son hôte avec des chevaux boiteux nécessitant des soins. Les belles prairies parcourues par des vaches bien grasses s’étalaient aux abords même de la rivière, les plaines étaient riches et cultivées, les terres à blé venaient d’être labourées et alignaient leurs sillons bien tracés. Les vendanges étaient faites, les vignobles sur les coteaux étaient revêtus de la riche parure de leur feuillage d’automne où l’or et le pourpre se mélangeaient dans un chatoiement somptueux. Par endroits, des embarcadères surmontés de nombreux bâtiments d’habitation et d’exploitation, signalant la présence d’un grand domaine.

Le long de la voie, il n’était pas rare de trouver aussi de somptueux tombeaux, parfois entourés de tombes plus modestes. Les nécropoles se recommandaient à l’attention des passants pour leur rappeler que « la vie n’avait qu’un temps » ou pour que la mémoire des disparus représentés sur les tombeaux ne s’efface pas trop vite... Marcus n’aimait pas ces rappels qu’il jugeait macabres. Ce n’était pas par manque de courage car la mort ne lui faisait pas peur, il s’était battu courageusement pour le succès de ses armes,  sans souci de sa propre sécurité, mais il n’aimait pas recevoir des leçons et trouvait déplacée l’ostentation de ces monuments funéraires. « Ce n’est pas de cette manière que j’aimerais être enterré » se dit-il. « Si je dois rester dans la mémoire de mes contemporains, ce sera pour mes actions, grâce à un arc de triomphe dressé par des populations reconnaissantes et non par un  mausolée élevé par mes soins. »

La halte chez le riche propriétaire qui lui avait offert l’hospitalité fut en tous points parfaite. Il fut reçu comme un hôte de marque, honoré et attendu. Il en profita incidemment pour se documenter sur la façon locale de chasser. Il savait que chaque région avait ses propres traditions cynégétiques. Marcus avait beaucoup chassé en Germanie, par plaisir et par amour de la venaison, et il était curieux de savoir quelle chasse se pratiquait à Marcellicus. Son hôte, un ami de vieille date de Julius, le renseigna parfaitement et se fit un plaisir de lui raconter des anecdotes.

-         Il est assez extraordinaire, dit-il à son hôte attentif, qu’un des meilleurs chasseurs que je connaisse à Marcellicus se trouve être la jeune Marcia, la propre fille de Julius. C’est une fille vraiment remarquable, cultivée et lettrée comme il est rare. Je n’ose jamais entreprendre avec elle une conversation littéraire ou philosophique où je ne serais pas de taille, mais un de mes amis écrivains a été récemment surpris et ravi de passer grâce à elle une soirée littéraire en pleine campagne – il ne s’y attendait pas ! Et c’est une fille ravissante, ce qui ne gâche rien. Encore plus étonnant, elle sait monter à cheval comme un homme – et un homme bon cavalier j’entends – mais aussi tirer à l’arc, lancer le javelot, sans parler de piéger le gibier ou de mener la meute de chiens... Etonnant n’est-ce pas ? Elle n’ignore rien de la chasse ! Tu seras séduit, ajouta-t-il en riant, elle te fera oublier les plus belles Romaines.

-         Je n’en doute pas, répliqua Marcus, étonné et ravi de découvrir cet aspect inconnu de sa future épouse. J’ai déjà été conquis par la grâce exquise des Gauloises… dont les exemples les plus accomplis ne manquent pas ici !

Ce compliment habile combla son hôte de fierté car il avait une femme et trois filles. Son épouse, qui avait suivi la conversation, souriait poliment, mais elle en voulait fort à son mari de faire le panégyrique de Marcia. Ses propres filles étaient jolies et bien élevées et, si elles ne chassaient pas, elles savaient tisser, broder et tenir une maison. A sa mine pincée, Marcus devina sa pensée et s’en amusa. Pour faire diversion, il complimenta son hôte sur ses terres. Celui-ci, fort disert, s’étendit alors longuement sur les problèmes de la gestion d’un grand domaine, la meilleure façon de gérer, les perspectives d’avenir, les techniques de culture, la façon de traiter le personnel, esclaves ou colons... Tout y passa ! Résigné, Marcus pensa qu’il pourrait au moins s’entretenir ainsi avec Julius des soucis de la vie d’un exploitant de grand fundus.

Lors de son départ, il fut courtoisement raccompagné jusqu’au portail de la propriété par ses hôtes qu’il devait retrouver le surlendemain à Marcellicus où ils étaient invités. Il reprit la route, impatient de connaître enfin le domaine fastueux de Marcia dont on parlait avec tant de superlatifs. Il sut qu’il avait atteint les limites de la propriété lorsque la route – dont l’entretien incombait aux propriétaires – se fit large et plus carrossable. Les terres semblaient plus riches, les prairies plus vertes, les bêtes plus grasses. Sans aucun doute, le domaine était bien entretenu. Les terres cultivées s’étageaient par paliers de la rivière jusqu’aux contreforts des montagnes, surmontées de belles forêts – de chênes pour autant qu’il puisse en juger. Des ouvriers agricoles travaillaient en équipes bien encadrées, de nombreux bouviers aidés de chiens gardaient les troupeaux, le personnel semblait nombreux et efficace. Sur la Magna , Marcus avait croisé des barges qui descendaient vers le Rhône leurs cargaisons de tonneaux, de cageots ou de bétail, tirées par des attelages de bœufs à qui il convenait de laisser le passage sur le chemin, ce qui, vu la largeur de la voie, ne posait pas de problème. Il était impressionné par une telle activité qui supposait une organisation efficace et bien programmée. La voie déboucha enfin sur un quai pavé. A droite, sur le versant Nord – et donc exposé au sud – s’étageaient d’abord les bâtiments d’habitation. De larges escaliers leur en donnaient accès, dallés d’un calcaire blanc étincelant au soleil, entourés de vastes jardins plantés avec art d’arbres taillés, parsemés de parterres fleuris, entrecoupés de tonnelles abritant des bancs de marbre, de bassins d’où jaillissaient des jets d’eau s’irisant des couleurs de l’arc-en-ciel dans la chaude lueur du soleil couchant. Des allées, dallées également, bordées de statues et surmontées de voûtes fleuries, les parcouraient. Le spectacle était féerique ! Le quai se prolongeait par des entrepôts où l’on devinait, prêts à être embarqués, les chargements des barges du lendemain. D’autres allées, sans fioritures mais bien tracées, y accédaient. Les jardins d’apparat et les escaliers menaient à la villa. Le corps principal de l’habitation à deux étages était immense, centré autour d’un porche à colonnade monumental surmonté d’un fronton. Autour, s’étendaient sur plusieurs niveaux les différents corps d’habitation, flanqués d’arcades qui en faisaient plus un palais qu’une simple maison. L’ensemble – somptueux – était parfaitement harmonieux. Derrière la villa, on devinait plusieurs constructions parsemées dans le parc : un théâtre, un temple, une maison sur la hauteur... Au-dessus du quai de chargement et des entrepôts, on apercevait les bâtiments d’exploitation : granges, caves, écuries,  étables,  bergeries,  silos, ateliers, forges, tanneries, briqueteries, poteries, ateliers de tissage, maisons du personnel et des esclaves...  C’était presque une ville qui s’étageait, opulente et industrieuse, sur les pentes du domaine de Marcellicus. L’ensemble était terriblement impressionnant.

A peine arrivé, Marcus fut rejoint par une escouade de serviteurs qui se proposèrent à le guider, à s’occuper de ses serviteurs et de ses montures. Il les suivit et fût reçu sur le seuil de la porte d’entrée principale par Julius, un homme de taille moyenne, à la figure burinée par la vie au grand air. Il devait avoir atteint la cinquantaine mais rien dans son allure ne pouvait faire penser à un homme âgé. Ses yeux d’un bleu clair étaient vifs et scrutateurs. Il portait – intentionnellement peut-être – des braies gauloises traditionnelles et une tunique de laine passée sur une fine tunique de lin. Pourtant, son costume n’avait rien de rustique car la qualité des tissus employés, la finesse de leur texture et le raffinement de leurs broderies ne donnaient pas à croire qu’il s’agissait de vêtements ordinaires. Marcus, qui portait la tunique à bandes larges des sénateurs et un lacerna, manteau court d’origine gauloise en l’honneur de son hôte, se demanda même avec dépit s’il était à la hauteur d’un tel raffinement. Julius l’accueillit aimablement et lui proposa de gagner sa chambre pour se reposer ou de profiter des thermes pour se débarrasser des poussières du voyage.

-         Ce court déplacement ne saurait fatiguer un soldat habitué aux rigueurs des campagnes, protesta Marcus aimablement, surtout par d’aussi bonnes routes que les vôtres, mais je suis toujours heureux de profiter des thermes.

-         La cena sera servie vers la 15ème heure dans le triclinium familial. Tu as le temps de te préparer. Un esclave viendra te chercher dans ta chambre.

Julius tint à conduire lui-même son hôte jusqu’à sa chambre où ses bagages avaient été apportés. La pièce, qui donnait sur un petit atrium privé, était ravissante, pavée de mosaïques recouvertes de tapis de laine fine et ornée de fresques retraçant la vie des champs. Installé sur une estrade, le lit était couvert de fines couvertures que Marcus, connaisseur, jugea être tissées de poils de chèvres, et pourvu d’un confortable matelas agrémenté de plusieurs coussins de plumes d’oie. Un coffre, une table ouvragée, deux fauteuils complétaient l’ameublement. La porte était fermée par une épaisse tenture. Marcus remarqua aussi que sa chambre était dotée d’un chauffage par le sol, agréablement tiède. De plus, les fenêtres qui ouvraient sur l’atrium étaient garnies de vitres et la lumière du jour déclinant illuminait la pièce. Il était difficile de trouver une installation plus confortable ! Les thermes auxquels le conduisit un jeune esclave discret et souriant offraient le même raffinement : vestiaire, frigidarium, tepidarium, caldarium, toutes les pièces plaquées de marbre fin parfaitement appareillé et sol carrelé de mosaïques représentant des ballets de poissons dans un décor de nénuphars et autres plantes d’eau. Un esclave se tenait prêt à le laver, le frictionner, le masser avec éponges, talc, parfums, pommades aux senteurs les plus délicates. Marcus se sentait un peu frustré devant tant de luxe et de bon goût. Il se demandait dans quel domaine il allait pouvoir marquer sa supériorité de patricien romain à laquelle il n’était pas question de renoncer – bien au contraire !

De retour dans sa chambre, aidé par son esclave personnel, il revêtit une vestis cenatoria, tunique longue de fine laine d’agneau mort-né, d’un gris bleuté dont le bas et l’encolure étaient ornés d’une bande de couleur plus soutenue, brodée de fils d’argent. Son esclave habilleur lui tendit des bottines basses en cuir souple et sans couture, de couleur assortie à sa tunique. Puis il coiffa son maître et lui tendit un miroir. Marcus avait été rasé de près aux thermes. Il était prêt mais, avant de rejoindre ses hôtes, il s’assit un moment dans un fauteuil pour réfléchir à la conduite à tenir dans ce milieu plus sophistiqué que celui auquel il s’attendait. Il jugea finalement que cela servait ses plans. Marcia n’était pas une provinciale mal dégrossie, elle était habituée au luxe et saurait, sans fausse note, tenir le rang qui deviendrait le sien à ses côtés. Instinctivement, il avait donc idéalement choisi celle qui aurait l’honneur d’être sa femme. Rasséréné, Marcus était redevenu parfaitement sûr de lui lorsque l’esclave annoncé vint le chercher pour le guider vers le triclinium. La pièce, de proportions relativement modestes, était néanmoins délicieuse. De délicates fresques prolongeaient à l’intérieur les feuillages et les fleurs du péristyle. Le chatoiement des couleurs et la grâce du dessin révélaient la main d’un artiste émérite. Un lit semi-circulaire, largement garni de nombreux coussins brodés, entourait la table dont le plateau de bois était incrusté de pierres semi-précieuses. De longs cierges de cire parfumée éclairaient la pièce où régnait une douce tiédeur. Julius était seul. Il accueillit Marcus et lui proposa de s’installer à ses côtés :

-         Désires-tu te désaltérer en attendant le reste de nos convives ? Nous aurons un dîner simple et familial. Demain, si cela te convient, je te ferai visiter la propriété. Ce sera un jour de repos car les chasses ne débuteront qu’après-demain. Veux-tu goûter notre bière locale ? C’est une spécialité gauloise, mais tu le sais bien, tu es maintenant un habitué de notre pays.

-         J’accepte avec plaisir. J’ai eu souvent l’occasion de boire de la bière, bien sûr, mais c’est toujours une découverte car chacune est différente !

-         Marcus, dit Julius après un silence, j’ai été heureux que tu acceptes mon invitation. Marcia m’a parlé de toi et…

-         Et – pour être franc – tu as été surpris de la brusquerie de ma demande ?

-         Ce n’est pas moi qui ai été surpris, mais bien la principale intéressée, répondit Julius avec un sourire contraint, contrarié d’avoir à questionner son hôte mais désireux malgré cela de s'en faire une opinion personnelle.

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