16.05.2007

chapitre 2 - Marcus

Après une chaude journée où le soleil d’octobre semblait vouloir rivaliser avec les plus beaux jours de l’été, Marcus, étendu dans l’atrium de la petite maison de ville qu’il avait louée pour le temps de son séjour à Lugdunum, regardait nonchalamment un moineau qui approchait prudemment dans l’intention de s’abreuver dans l’impluvium. Un rosier rouge fleurissait contre le mur du vestibule, le bruit de la ville arrivait étouffé et lointain dans ce quartier d’habitations luxueuses. Le soir tombait. Il faisait bon. Des abeilles bourdonnaient dans le jardin tout proche derrière le tablinum. On aurait pu se croire à la campagne. Marcus réflechissait… Il venait de recevoir l’invitation de Julius lui proposant de passer quelques jours chez lui, pour les chasses qu’il organisait comme de coutume à cette saison, de façon à lui faire connaître, avant son départ, les traditions cynégétiques de la Gaule lugdunaise.

Le prétexte était habilement choisi, mais le jeune homme n’était pas dupe : il s’agissait d’un examen ! Le patricien souriait, se pensant plus à même de percer les intentions de Julius que de laisser à celui-ci le loisir de faire l’inverse. Rome, la cour impériale, ses intrigues et ses complots l’avait bien formé à ne laisser rien paraître de ses pensées. De plus, dissimuler était aussi dans sa nature... Plissant les yeux, Marcus évoqua Marcia, si émouvante dans l’inconscience de sa beauté et de son charme. Elle était tout en contrastes, intelligente et naïve, pure et provocante, jeune en somme, mais recelant des qualités rares qu’il avait su deviner. Il la formerait aux exigences de leur rang et de leur position sociale dans l’Empire, position qu’il envisageait éminente... Ne lui arrivait-il pas de penser que la couronne impériale pourrait bien un jour être à sa portée ? Quel honneur pour Marcia de partager un tel destin ! Marcus ne doutait pas une seconde qu’elle accepterait de l’épouser, ayant fait ce qu’il fallait pour la captiver et l’intriguer, sans même avoir à mentir sur l’influence qu’elle pourrait exercer sur lui. Cette idée lui plaisait : « J’ai été très honnête avec elle ! »

Il se leva pour remettre sa réponse au porteur qui attendait dans le vestibule. Il lui faudrait deux jours pour rejoindre Marcellicus. Il devait donc prévoir de s’arrêter une nuit chez un notable, ce qui, compte tenu de ses relations à Lugdunum, ne devrait pas poser de problème. Il ne fallait pas se tromper sur son rôle à jouer car il lui paraissait évident que ces riches propriétaires gallo-romains – tout romanisés qu’ils fussent – n’avaient ni l’éducation ni l’aisance des vieilles familles patriciennes. Non qu’ils fussent vraiment des nouveaux riches, mais ils étaient tout de même différents. Finalement, c’était un honneur qu’un patricien leur faisait en choisissant une de leurs filles plutôt qu’une vraie Romaine. Il fallait donc qu’il marque son rang, mais sans vexer, ni déplaire. Ces nuances ne devraient pas  non plus poser de problèmes... Que pourrait-il apporter à ses hôtes pour les remercier de leur accueil ? Une revue rapide de ce qu’il avait ramené de ses campagnes rhénanes lui offrit la solution : sur un autel barbare, lors d’une opération contre les Alamans, il avait trouvé une ravissante petite statue en argent représentant une divinité qui pouvait s’apparenter avec Diane. Quoi de mieux pour des propriétaires terriens et une invitation à la chasse ? Il restait à choisir son équipement de façon à établir sans ambiguïté son rang et sa fortune, ce qui serait aisé car il avait encore quelque butin qu’il pouvait monnayer pour atteindre la perfection : chevaux, armes, tenues et équipages seraient dignes d’un prince.

Qui emmènerait-il avec lui ? Esclaves et chiens, cela va sans dire, ordonnance et gardes... Convierait-il son tribun, Spurius Gaudentius à l’accompagner ? Après réflexion, il jugea préférable de s’en passer en la circonstance. Ayant résolu les problèmes posés par cette invitation, il résolut de se rendre aux Thermes pour terminer la journée. Le Gymnase vers lequel il se dirigea d’abord était encore très fréquenté. En arrivant, Marcus reconnut le jeune Titus Magnus qui lui avait, quelques jours auparavant, confié avoir aussi demandé Marcia en mariage, disant qu’il l’aimait follement, qu’il ferait tout pour la mériter, qu’elle était sa Vénus... Souriant dédaigneusement, Marcus l’avait interrompu en demandant insidieusement s’il s’était inquiété des sentiments de Marcia à son égard. Titus avait piteusement reconnu que Marcia avait quitté Lugdunum sans qu’il ait l’occasion de se déclarer. « C’est sans doute que tu savais ta cause sans espoir ! » avait lancé narquoisement Marcus. Et Titus s’était tu, penaud et désemparé. « Allons, il est peut-être meilleur sportif que séducteur » se dit Marcus en se dirigeant vers le jeune homme pour un défi au lancer de javelot, ce qui constituerait un bon entraînement pour les chasses prochaines. Après la compétition – que Marcus remporta haut la main – Titus et lui se dirigèrent vers le tepidarium où des esclaves les massèrent longuement avec des huiles fines mélangées à des extraits de plantes, embrocations propres à dissiper les courbatures des muscles fatigués. Après avoir bien transpiré dans le caldarium pour éliminer les toxines néfastes à un corps sain, ils retournèrent se faire frictionner de parfums subtils avant de sortir pour étancher leur soif à l’un des bars des thermes.

Titus était tout heureux que Marcus, d’ordinaire assez dédaigneux, semble se plaire en sa compagnie et – comme un jeune chiot affectueux – il ne savait que faire pour plaire à son compagnon et se montrer à la hauteur de la faveur qu’il lui témoignait. Insensiblement, Marcus dirigea la conversation vers le domaine Marcellicus et ses propriétaires. En peu de temps, il apprit ainsi ce qu’il désirait connaître – ou se faire confirmer – sur la fortune de la famille, le rôle de Julius, son remariage, la position patrimoniale de chacun et celle de Marcia en particulier… Pour Titus, il s’agissait de vieilles histoires connues, faisant pratiquement partie du domaine public. Il ne réalisa pas que Marcus se renseignait et supputait la dot qu’il pourrait demander. Ayant tiré de son naïf interlocuteur toutes les données nécessaires à ses plans, Marcus quitta le bar un peu brusquement laissant le pauvre Titus, qui se préparait à l’inviter chez lui, tout décontenancé, et ne sachant plus quoi penser de son curieux compagnon. 

Marcus rejoignit alors la bibliothèque où il savait retrouver son tribun, Spurius Gaudentius, et l’emmena chez lui, ayant prévenu à l’avance qu’on prépare un dîner fin pour deux. Tard dans la soirée, couché dans sa chambre, petite mais luxueusement parée de tapis et de tentures précieuses, détendu et heureux, Marcus rêva à son avenir, à son retour à Rome – enfin ! Il le voyait grandiose et auréolé de la gloire de ses campagnes, de la beauté de sa jeune femme revêtue de ses plus beaux atours, de la richesse de son équipage qui annoncerait à tous que Marcus Cornelius Maximus entrait en scène et qu’il faudrait compter avec lui... A Rome, les empereurs se succédaient sans réussir à assurer leur pouvoir. Ils étaient tous sans envergure, plus occupés à jouir du pouvoir qu’à l’exercer, sans vision globale des grands problèmes de l’Empire et des solutions à apporter pour garantir la Pax Romana et la grandeur de Rome. Marcus souffrait sincèrement de voir la puissance de l’Empire se dégrader dans les mains indignes des empereurs fantoches, des gouverneurs et des proconsuls plus préoccupés de mener une vie de satrape que d’administrer les territoires qui leur étaient confiés, des légions mal commandées, mal employées n’assurant plus aux frontières leur rôle de bouclier alors que les Barbares, avides de s’emparer des richesses mal défendues de l’Empire, s’enhardissaient un peu plus chaque jour… Ils pilleraient bientôt impunément les territoires frontaliers et, si rien ne les arrêtait, déferleraient dans l’Empire même et –  pourquoi pas – dans Rome ?

« Rome ! » A ce seul nom, Marcus s’enflammait d’un immense amour mêlé de respect et de vénération. S’il ne croyait plus dans les Dieux capricieux et volages du Panthéon romain, il croyait fanatiquement en Rome, sa seule idole, sa fierté ! Et il se croyait aussi parfaitement apte à en servir la grandeur…

Commentaires

Je ne suis pas sûre qu'il me soit très sympathique, ce Marcus...;-)

Ecrit par : Elise | 16.05.2007

A moi non plus... Rires... Un bellâtre arriviste et prétentieux comme il y en a tant. Mais on ne peut pas mettre que des gens charmants dans ses romans n'est-ce pas ?
Un grand merci fidèle lectrice !!! ;-)

Ecrit par : Solanne | 16.05.2007

Oui, c'est vrai et puis c'est bien de pouvoir pester après des personnages (non, parce que moi, quand je lis, je rentre complètement dans l'histoire !).

Ecrit par : Elise | 16.05.2007

Les commentaires sont fermés.