15.05.2007
chapitre 1 - suite
Aux yeux de Marcia, les deux premières propositions ne méritaient même pas que l’on y réfléchisse, mais la troisième émanait du père de Marcus qui demandait sa main pour son fils. La jeune fille était troublée. Bien sûr, Marcus lui avait plu, physiquement et intellectuellement. Elle revit leurs longues conversations, l’émotion qu’elle avait ressenti lorsque les yeux dorés du jeune homme s’attachaient à elle, que ses longs doigts blancs et fins la frôlaient, que sa voix caressante se faisait plus douce et profonde… Elle repensait à sa déception quand il était absent à une réception, à son trouble lorsqu’il apparaissait... Elle avait quitté Lugdunum sans savoir si elle l’aimait, ni si lui l’aimait en retour. Ces émotions étaient restées inachevées… et elle trouvait sa demande prématurée, présomptueuse, et même cavalière. Jamais il n’avait fait allusion aux sentiments qu’il pouvait éprouver pour elle, jamais il n’avait eu un geste ou une parole tendre. Parfois, en déplorant sa froideur, elle avait pensé qu’il ne recherchait sa compagnie que parce qu’il la jugeait plus intelligente et plus cultivée que les autres...
« Alors pourquoi cette demande ? » se répétait-elle. Le père de Marcus avait-il simplement trouvé qu’elle était un beau parti pour son fils ? Cette idée l’inquiétait et la révoltait, mais en même temps, elle hésitait encore à refuser définitivement car elle avait peur de le regretter par la suite…
Après une longue nuit d’interrogation qui ne lui avait apporté aucune réponse, Marcia se dirigea vers sa grotte pour réfléchir à son aise – cette grotte qui était depuis toujours son refuge. Elle l’avait découverte enfant, en jouant à cache-cache avec ses petits esclaves. Elle s’y était tout de suite trouvée en sécurité, comme protégée, et avait défendu à quiconque d’y pénétrer, disant que c’était son domaine. Du seuil, on avait une vue générale sur tout le fundus : les forêts au loin qui montaient à l’assaut des collines bleues, les vignes sur les coteaux, les champs et les pâturages le long de la rivière.
Au milieu, la grande villa se dressait, majestueuse, avec ses porches, ses colonnades ses cours et ses bâtiments annexes : maison de l’intendant, écuries, étables, granges, logements des ouvriers agricoles... On pouvait distinguer, un peu à l’écart, le sanctuaire dédié à Diane et le temple d’Epona, ainsi que le petit amphithéâtre que Julius avait fait construire pour distraire ses invités et sa famille. La Magna aux eaux si changeantes suivant la lumière et les saisons déroulait son large anneau scintillant où passaient lentement les lourds chalands remplis de marchandises qui descendaient jusqu’à Vienne. Sur ses bords, devant la villa, on distinguait les jetées qui abritaient les bateaux de plaisance et les barges de la propriété… Cette vue magnifique suffisait d’habitude à rasséréner Marcia, mais aujourd’hui les soucis l’emportaient et la sérénité était loin de son esprit. « Si elle se mariait, pensait-elle, il lui faudrait aussi quitter ces lieux qu’elle aimait tant » Cette perspective lui semblait impossible et pourtant, ses parents avaient été formels. Elle savait qu’ils avaient raison, mais elle n’avait jamais vraiment réalisé auparavant qu’elle n’était ici que de passage. Il lui semblait qu’elle était viscéralement attachée à ces lieux qui lui appartenaient, que rien ne pourrait l’en éloigner.
Lorsqu’elle entendit des pas qui montaient le raidillon vers sa grotte, elle se dressa d’un bond comme une furie. Elle ne voulait pas être dérangée ! Mais déjà une vieille femme, tout de noir habillée, gravissait lentement le sentier. « Annarca ? » s’écria Marcia, surprise. La vieille femme était un être étrange et redouté. On la disait sorcière dans le pays. Elle-même se prétendait descendante des Celtes et initiée aux rites anciens des Druides d’autrefois, qui avaient été proscrits par Rome. Annarca habitait dans la forêt, une hutte au plus profond des bois. Elle se nourrissait frugalement de champignons, de plantes, d’herbes et aussi de ce que les paysans lui apportaient quand ils venaient la consulter pour demander un remède ou des charmes. Enfant, Marcia l’avait souvent rencontrée. Emue par sa solitude et son dénuement, elle lui donnait toujours quelques pièces, un vêtement ou une pièce de gibier…
- Que viens-tu faire ici ? demanda Marcia d’un ton encore irrité. Ne sais-tu pas que c’est mon domaine et que je veux y être seule ?
- Tu es ici chez toi, bien plus encore que tu ne le penses, Marcia, répondit la vieille. Mais je voulais te parler, car je sais que tu es à la croisée des chemins.
- Comment sais-tu cela ? s’étonna Marcia. Que connais-tu de mon problème ?
- Je sais ce que tu ne sais pas et je vois ce que tu ne vois pas, lui répondit Annarca mystérieusement. Tu fais fausse route, Marcia.
- Ma pauvre femme, tes paroles ne m’impressionnent pas du tout. Je ne suis pas aussi crédule que ceux viennent te consulter et je n’ai pas besoin de te craindre pour te secourir. Si tu as besoin de quelque chose, dis-le et laisse-moi. Je veux être seule. Je n’ai besoin de personne.
- Ne parle pas de ce que tu ne connais pas, ma fille, répliqua Annarca doucement. Bien des choses vont changer dans ta vie ! Tu te souviendras alors de mes paroles. Et quand tu reviendras me voir, je pourrai te conseiller. Nous allons vivre une période de grands troubles, de grands changements… Alors ton destin s’accomplira. Et il sera grandiose !
- Tu as dû savoir par des esclaves qu’il était question que je me marie, lui dit Marcia en souriant dédaigneusement. Et tu voudrais me conseiller ? Je ne te crois pas capable de le faire. Comment le pourrais-tu ? Allez, va-t’en !
- Tu as tort de me chasser. Attends de voir ce qui doit arriver. Et regarde ce pays à tes pieds ! Regarde-le bien, Marcia, N’oublie jamais ce que tu as vu car le monde d’aujourd’hui est bien près de sa fin. Un jour, Marcia, continua-t-elle d’une voix basse et monocorde. Un jour, tu deviendras impératrice !
La vieille s’en alla sans se retourner. Marcia resta un temps perplexe, puis elle haussa les épaules. La pauvre femme se donnait de l’importance et ses paroles ne méritaient pas qu’on y cherche un sens. Mais sa méditation avait été troublée par cette intrusion et elle n’avait plus envie de chercher dans l’immédiat une réponse à ses problèmes. Il faisait chaud. Tout était étrangement immobile et silencieux comme si le temps s’était arrêté. C’était l’heure de la sieste, rien ne bougeait autour de la maison, on ne voyait personne dans les champs, les ouvriers devaient être occupés plus loin. Le paysage semblait figé comme sur une fresque. Obéissant inconsciemment à Annarca, Marcia le regarda avec une attention presque douloureuse, comme pour le fixer à jamais dans sa mémoire. « Pourquoi cette angoisse ? » se dit-elle soudain. « Est-ce Annarca qui m’a troublée malgré moi ? Ou est-ce la perspective d’avoir à quitter tout cela ? »
Troublée et soudain très lasse, Marcia recula dans l’ombre de la grotte où elle se coucha sur le sable doux et frais. Elle ne tarda pas à s’endormir. Il lui sembla qu’elle avait dormi longtemps quand une fraîcheur insolite la tira de son sommeil. Le soleil déclinait, le ciel s’était obscurci. De lourds nuages noirs, poussés par un vent violent, s’accumulaient en masses menaçantes. Le tonnerre roula longuement, il faisait déjà presque nuit. Soudain, un éclair vrilla le ciel, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre effrayant. D’autres éclairs suivirent dans un embrasement infernal. Atterrée, Marcia vit le petit temple de Diane s’embraser d’un seul coup, puis resplendir dans les lueurs de l’incendie, ses longues colonnes de marbre colorées par les flammes qui les dévoraient. Enfin, la pluie se mit à tomber, de grosses gouttes visqueuses qui s’écrasaient lourdement, plaquées par les rafales du vent. Puis, le tonnerre s’éloigna et un jour sale reparut dans les trouées de ciel où se déchiraient les nuages. Lorsque la pluie cessa, il ne resta plus comme témoin de la tornade que la fumée qui s’élevait du petit temple dévasté. Assise à l’entrée de sa grotte, Marcia pleurait. Elle avait tant aimé ce petit monument qu’elle avait vu construire. Elle y était souvent venue, pour rêver plus que pour prier car, en vérité, elle ne croyait pas trop à ces Dieux romains fantasques et trop humains, mais elle les aimait bien...
Elle était venue dans sa grotte chercher une réponse et elle l’avait trouvée. Elle était devenue une intruse et son pays natal la repoussait. Même Diane, détruite, la rejetait. Elle devait partir... En redescendant lentement vers la villa, elle s’arrêta auprès du petit sanctuaire. Le toit s’était effondré et la statue de la déesse avait été mise à bas. Le sol était jonché de débris calcinés, de tuiles brisées et de gravats où flottait, insidieuse, une odeur de cendres et de mort. Consternée, Marcia se mit à courir vers la villa, traversa en courant l’atrium où des esclaves s’efforçaient d’évacuer, à l’aide de nombreux balais, l’excès d’eau qu’ils repoussaient vers l’impluvium. Toujours en courant, elle atteignit le péristyle où elle s’arrêta pour chercher une présence du regard et aperçut son père assis seul dans l’oecus. Julius leva la tête et la regarda tendrement, admirant son visage aux traits réguliers, ses grands yeux gris sous les sourcils bien dessinés, son nez droit, sa bouche ferme et ses longs cheveux auburn qui lui faisaient un casque de bronze. Mais il vit aussi que le visage de sa fille, encore adouci par les rondeurs de l’adolescence, avait un air affolé.
- Marcia, mon petit, s’inquiéta-il. D’où viens-tu ? Tu n’es pas blessée ?
- Père, le petit temple de Diane a été détruit !
- Il a été atteint par la foudre mais il pourra être réparé.
- Non ! Il a été maudit !
- Tu sembles bouleversée, ma fille. Aurais-tu eu peur de cet orage ? Toi ? Une campagnarde !
- Je ne sais pas, je ne sais plus... Père, j’ai réfléchi. Je vais épouser Marcus.
- Il est bien certain que tu dois te marier, tu es en l’âge et c’est tout à fait normal. Quelle serait ta vie ici, dis-moi, entre Livia, ton frère et moi ? Il te faut un foyer, un mari, des enfants. Oui, je sais, reprit-il après un instant de silence, devant le regard plein de reproches qui le toisait, je sais que tu es propriétaire de ces lieux. Mais ne crois pas, ma chère enfant, que je te lèserai de tes droits. Ton compte dans les livres du domaine est régulièrement crédité d’un loyer important et d’une participation aux bénéfices de la propriété. Tu possèdes aussi – tu le sais – de nombreux biens à Lugdunum et à Vienne. Tu es riche, ma fille, mais il ta faut justement profiter de cette fortune pour t’installer à ta guise. L’exploitation d’un domaine n’est pas du ressort d’une jeune femme, c’est évident. Marcia, réponds-moi, qu’en penses-tu ?
- Tu as sans doute raison, je suis de trop entre Livia, ton fils et toi. Mais je me sens si enracinée à cette terre qu’il m’est difficile de m’en arracher.
- Il est normal que tu sois attachée à cette maison où tu as toujours vécu, mais tu viens de dire que tu voulais épouser Marcus ?
- Je me sens attirée par lui, répondit-elle après un silence. Mais il ne m’a jamais manifesté ni attachement ni amour. Alors, pourquoi cette demande ? ajouta-t-elle en rougissant. Nous avons beaucoup parlé, nous nous sommes souvent rencontré, mais c’est tout. Je ne comprends pas...
- Marcus a parlé à ta tante. Il doit prochainement rentrer à Rome et sa famille est assurée qu’il sera nommé proconsul de Cyrénaïque.
- C’est un poste magnifique ! Il m’avait dit effectivement qu’après l’armée, il aimerait exercer des responsabilités dans l’administration de l’Empire.
- C’est un haut poste pour un homme de son âge... commença Julius.
- Mais tu parais réticent ? Pourquoi ? Qu’y a-t-il ?
- C’est difficile à expliquer… Il s’agit peut-être d’une appréhension sans fondement... et Livia ne voulait pas que je t’en parle. Mais elle est retenue par Aulus qui a été effrayé par l’orage. Il a de la fièvre. Nous sommes seuls et je crois plus normal de te prévenir... Tu es si belle, Marcia. C’est la première fois que je te le dis. Un père n’y pense pas, ta mère l’aurait peut-être fait…
Julius choisissait ses mots, anxieux à l’idée d’être maladroit. Il réalisait qu’il n’avait pas parlé avec sa fille depuis longtemps, qu’il avait eu tort de laisser s’étioler leurs liens privilégiés de confiance et d’intimité. Il était encore temps de lui ouvrir son cœur mais cette tentative risquait aussi de laisser des cicatrices irréparables entre eux.
- Tu es belle, répéta-t-il, et tu es plus intelligente et cultivée que la plupart des jeunes femmes de notre époque. Tu es aussi droite et saine. Tu as donc tout pour qu’un homme soit follement amoureux de toi. Mais tu es aussi extrêmement riche. Et ce n’est pas obligatoirement un atout supplémentaire car tu peux être recherchée uniquement pour ton argent.
- Père ! Marcus est d’une famille sénatoriale, il est donc riche lui aussi.
- Il va y avoir prochainement à Rome un recensement censitaire, comme tous les cinq ans, continua Julius pensivement. On dit que la famille Aemilius a connu de gros revers de fortune. Si elle ne possède pas le million de sesterces nécessaire au rang sénatorial il faut à Marcus une dot conséquente...
- D’où tiens-tu ces ragots ? s’insurgea Marcia, De la tante Cornelia sans doute, elle qui aurait bien voulu que ce soit ma cousine qui épouse Marcus ?
- C’est en effet elle qui m’a parlé de ces rumeurs...
- Ce serait donc la raison pour laquelle Gaia n’a pas retenu l’attention de Marcus ? Il n’aurait d’yeux que pour mon or ? Cela ne m’étonne pas d’elle !
- Ne t’emballe pas Marcia. Je vois que Livia avait raison. Je n’aurais sans doute pas dû t’en parler. Tu vas m’en vouloir.
- Père ! Livia veut surtout me voir quitter cette maison au plus vite !
- Tu es dure avec elle, ma fille ! Tu n’as jamais aimé Livia, mais elle ne mérite pas ta vindicte. Elle aurait sans doute aimé s’entendre mieux avec toi mais tu ne lui en a jamais laissé le choix. C’est une excellente mère pour Aulus. Malgré notre différence d’âge, elle me rend heureux, tu sais, et ne se plaint jamais de notre isolement à la campagne.
- Pour une femme qui a connu la gêne, elle aurait mauvaise grâce de se trouver malheureuse dans cette maison ! Tu lui as fait installer des thermes luxueux, construire un théâtre où tu convies les meilleures troupes de Lugdunum et tu organises des réceptions célèbres dans toute la Gaule !
- Marcia, tu es injuste ! Je l’ai fait davantage pour toi que pour elle parce que justement, et avec un peu de mesquinerie, je me disais qu’elle n’avait rien perdu à m’épouser tandis que je te voyais malheureuse et je voulais...
- Père, ne dis plus rien ! Tu as raison, mais si j’ai été égoïste et injuste, c’est uniquement parce que je t’aimais trop ! Il est dommage de découvrir tant de délicatesse et d’amour si longtemps incompris… Tu vois, cela répond à tes scrupules : je crois qu’il vaut mieux parler plutôt que laisser l’incompréhension faire des ravages… Et pour en revenir à Marcus, qu’en penses-tu ?
- Je t’ai fait part de la seule ombre au tableau. A part ce soupçon – sans doute infondé – les éloges ne tarissent pas sur lui. Il est courageux et, sous ses ordres, la légion s’est remarquablement battue sur le limes de Cologne. Au cours de son séjour à Lugdunum, aucun ragot ne l’a touché : ni orgies, ni jeux, ni même une liaison – ce qui est étonnant, à moins qu’il n’ait été immédiatement séduit par toi ! Mais je te rappelle que je ne le connais pas. Aussi, si ta décision est sérieuse et n’obéit pas à un caprice ou une impulsion irraisonnée, je te propose de l’inviter ici pour que nous fassions sa connaissance.
- Je te remercie, Père, je suis d’accord, et nous prendrons notre décision ensuite.
- Non, Marcia ! dit son père en riant, c’est toi qui prendras ta décision – mais je te donnerai mon avis, si tu le sollicites…
11:40 Publié dans LA DOMINA | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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