13.05.2007

chapitre 24 - Le retour

Les jours commençaient à diminuer et les membres du clan guettaient le retour des voyageurs. Il y avait maintenant si longtemps qu’ils étaient partis, leur retour ne saurait tarder à moins de catastrophes… Parfois, ils s’interrogeaient sur la conduite à tenir si leur arrivée se faisait trop attendre.

-         Mela est digne de confiance ! se rassurait Marka, Nous n’avons pas à craindre d’imprudences.

-         Mais les hasards des voyages sont grands, rétorquait la vieille Noun, et la navigation est bien dangereuse. Pourquoi ne sont-ils pas partis à pied ? Cela aurait été plus sûr. Les rapides, le courant, le vent, tout cela est beaucoup trop dangereux, je l’ai toujours dit ! De mon temps, il n’aurait pas été question de naviguer sur une rivière !

-         C’est sûr, Noun, car vous ne connaissiez pas les pirogues ! Mais sur terre, il y a les bêtes sauvages, les précipices, les éboulements. Les dangers sont peut-être plus grands et les voyages beaucoup plus lents.

-         Il n’empêche, j’aimerais bien les voir arriver !

-         Là, nous sommes bien d’accord, Noun.

Pendant que les femmes s’inquiétaient des voyageurs, les nouveaux membres du clan avaient assisté, à leur grande satisfaction, à l’arrivée des troupeaux de chevaux dans la plaine. Ils avaient aussitôt organisé de grandes chasses et avaient ramené au camp les carcasses de leurs victimes qui avaient livré viande, peaux et tendons, os… Les nouveaux venus ne se sentaient plus nourris uniquement par les efforts des autres.

On commençait à parler de l’installation définitive du clan dans un village construit et fortifié. De l’avis général, la caverne était à écarter. Ils étaient trop nombreux et les troupeaux trop importants. Il avait été difficile de choisir le meilleur emplacement entre le plateau et la plaine. Plusieurs conseils furent nécessaires pour arriver à une solution satisfaisante. Finalement, il avait été décidé qu’il y aurait deux villages : les éleveurs construiraient leurs huttes en plaine, les chasseurs resteraient sur le plateau. Les communications se feraient à l’aide de troncs évidés sur lesquels, en tapant avec des baguettes, on pouvait transmettre des sons portant loin et, d’une manière convenue, des messages explicites. Moran avait expliqué le système qui avait été mis au point de façon satisfaisante. Il avait été également convenu que l’on adopterait un autre changement important : leur groupe étant maintenant trop important, la cuisine ne serait plus communautaire.

Chaque hutte aurait, comme autrefois, son propre foyer. Un pan de leur vie s’effaçait. Bien sur, les jours de fête, les repas seraient à nouveau pris en commun pour continuer la tradition instaurée depuis leur fuite. La construction des nouvelles cabanes prit beaucoup de temps et d’efforts. Les nouveaux membres du clan mirent leurs forces au service de la communauté et les travaux furent mené avec la plus grande efficacité. Désormais fin prêts pour affronter le froid, ils pouvaient s’accorder un peu de repos. Dag, monté sur la tour de guet, qui ne servait plus guère, regardait les vols des oiseaux migrateurs regagner le sud quand il aperçut des embarcations qui remontaient le courant. Le sifflet d’appel était toujours à disposition dans la tour. Il appela le clan.

-         Rassemblement ! Des embarcations sont en vue, mais elles sont plus nombreuses qu’au départ des nôtres ! Rassemblement !

-         Qu’y a-t-il ? Ce sont eux ? demandèrent-ils en arrivant en hâte, certains en armes.

-         Je l’espère ! Je ne distingue pas assez bien.

-         Vite, au tam-tam. Alertons Dib en bas dans la plaine !

Ainsi, pour la première fois ils utilisèrent tam-tam pour transmettre un message important.

-         Arrivants en vue sur la rivière…

Dib et Rina, suivis de Rog et Toug, se précipitèrent sur la rive. Les habitants du plateau voulurent aussi tous descendre au devant des arrivants.

-         N’y allez pas tous avant d’être sûrs qu’il s’agit bien des nôtres ! conseilla Moran.

Mais déjà, depuis les embarcations, on voyaient des mains qui s’agitaient frénétiquement.

-         Koba ! appela Marka toute émue, Nandi ! Logo !

-         Ils ne peuvent nous entendre ! Descendons.

Bouleversé, mais sans trop d’illusions, Nandi scrutait les arrivants lorsqu’une silhouette accrocha son regard. Quelle course éperdue fut cette descente vers la rivière, sur ce même chemin que Marka avait monté si pesamment, plusieurs années auparavant, tandis que ses compagnes étaient prêtes à mourir d’épuisement… Les pirogues abordaient. On vit descendre Mela, un peu ankylosée, aidée par Koba suivi par une jeune inconnue, puis Nak et Logo, accompagnés eux aussi, puis Dora suivie d’un homme et, bonne dernière, Lara, toute seule. Seule Djara n’était pas revenue. Escortés d’une troupe gesticulante, les arrivants remontèrent jusqu’au plateau.

-         Laissez-les un peu souffler ! dit Marka rayonnante. Voulez vous boire ? Manger ? Etendez-vous près du feu ? N’avez-vous pas froid ?

-         Je suis épuisée, soupira Mela, mais que d’aventures ! Vous ne pouvez pas imaginer !

-         Nous avons eu aussi nos histoires, dit Marka en souriant de son exubérance. N’as-tu pas vu que nous nous sommes agrandis ?

-         Mais oui, remarqua Mela en ouvrant de grands yeux, Qui sont ces hommes ?

-         Les nouveaux membres du clan, présenta Marka, nos frères.

Tout en parlant, elle regardait d’un œil scrutateur les trois filles et l’homme qui étaient arrivés. Il était normal que les garçons reviennent avec des compagnes, mais comment se faisait-il que Dora soit revenue avec un homme et que Lara soit restée seule ? « Voyons à quoi ressemblent les compagnes des garçons et le compagnon de Dora... » se dit-elle. Son premier examen ne fût pas défavorable, mais elle ne pouvait pas se montrer trop insistante ni mettre mal à l’aise les arrivants. Aussi conseilla-t-elle aux voyageurs d’aller se reposer jusqu’au festin du soir et, naturellement, les femmes se mirent aussitôt à préparer un repas de fête. Le feu fut ranimé, galettes et soupes furent mises en train. On choisit les meilleurs saumons, les plus beaux morceaux de viande à griller avec des herbes parfumées. Miel, amandes, noisettes, fruits… les réserves furent mises à contribution pour célébrer les retrouvailles. Dib remonta des enclos des poulets bien gras et de beaux œufs frais pour les galettes qu’on enduisit de graisse, ce qui les rendrait plus moelleuses. La fête impromptue serait réussie ! Les femmes s’activaient autour des feux, les enfants couraient pour apporter les ingrédients nécessaires, les filles arrangeaient le cercle autour du foyer, changeaient les nattes, balayaient les abords. Puis tous se retirèrent pour endosser leurs tenues de gala. Les parures s’étaient multipliées depuis que le clan prospérait et avait les loisirs de penser au superflu. Les filles s’étaient confectionné des colliers de coquillages ou de fins galets perforés enfilés sur des crins, des pendentifs d’os ornés de dessins, des peignes décorés, des bracelets de bras et de pieds, et de nouveaux habits agrémentés de plumes, de broderies de perles ou de coquilles de moules. Qu’elles étaient belles et coquettes, les filles du clan dans leurs habits de fête ! Les arrivantes, elles aussi, avaient choisi dans leurs bagages vite défaits leurs plus beaux atours pour paraître à leur avantage à leur première apparition à une cérémonie de leur nouveau clan. Il y eu assauts d’élégance et le résultat fut en tous points réussi.

Quand le clan fût réuni, chacun des arrivants présenta sa compagne :

-         Voici Namia, du clan de « L’Ours Noir » qui demande à rentrer dans notre clan pour être ma compagne, annonça Koba.

Namia était grande, musclée et bien proportionnée. Elle avait la démarche souple et un peu féline des femmes habituées à la pratique des exercices physiques. Ses longs cheveux blonds étaient nattés et sa courte tunique ornée d’éclats d’os taillés en rond et cousus régulièrement sur tout son vêtement. Le travail était sobre, mais raffiné. Elle était très belle.

-         Koba a une compagne qui lui convient pensa Marka, en lui souhaitant la bienvenue.

-         Voici Lala du clan du « Poisson de Lune » qui demande à rentrer dans notre clan comme ma compagne, dit Nak en suivant aussi la formule officielle.

Lala était petite, brune et ses joues avaient encore la rondeur de l’enfance. Ses grands yeux marrons dénotaient un caractère gai et rieur qui lui valait d’emblée de la sympathie.

-         Voilà Doua, du clan de « Taureau Blanc », dit Logo à son tour, qui demande à rentrer dans notre clan comme ma compagne.

« Ce sera la plus difficile des trois » pensa Marka en l’observant. Doua était grande et maigre. Ses longues jambes faisaient ressortir une poitrine avantageuse dont elle paraissait très fière. Elle avait des yeux bleus, un peu froids, et un port de tête assuré.

-         Voici Kadou, présenta enfin Dora, du clan des « Hommes de l’Eau » qui demande à rentrer dans notre clan comme mon compagnon. Je sais qu’il est inhabituel qu’un homme veuille rejoindre le clan de sa compagne. Mais le clan de Kadou est trop nombreux et doit se scinder. Aussi, j’ai pensé à demander son entrée parmi nous. Kadou a été émerveillé par nos animaux et, si Dib le veut, il aimerait l’aider.

-          Tu as bien fait, Dora, approuva Marka qui appréciait la bonne tête ronde et souriante de Kadou, ses yeux francs et sans malice. Et Dib sera heureux d’avoir un aide.

-         Bienvenue Kadou, assura Dib aussitôt, ta collaboration me sera précieuse.

-         Et toi, Lara ? l’interpella Marka, tu n’as donc pas trouvé de compagnon ?

-         Je me suis trompée en allant chercher un compagnon au loin. Je m’en suis rendu compte dès je n’ai plus eu à mes côtés celui que je…

Elle rougit et son regard se porta instinctivement vers Nandi qui pétrissait dans un repli de son vêtement sa petite statuette qui représentait Lara. Tous deux se regardèrent en silence.

-         Très bien, alors je pense alors que ton compagnon n’a pas besoin de nous être présenté, dit Marka en souriant et sans plus insister.

Marka présenta alors aux arrivants les nouveaux membres du clan et raconta leur histoire. Elle vit avec plaisir que Koba, Nak et Logo souriaient amicalement aux nouveaux intégrés et semblaient accepter leur présence. Il n’y aurait pas d’arrière pensée hostile entre les hommes du clan. Elle en fût soulagée car elle avait craint la susceptibilité un peu ombrageuse de Koba. « S’il y a une rivalité de chasseurs entre eux, elle sera positive » pensa-t-elle.     

Le festin dura longtemp. Ensuite, que les plus jeunes bavardaient pour faire plus ample connaissance, Marka demanda à Mela de leur faire le récit de leur voyage.

-         Je ne vous raconterai pas toutes les péripéties de notre navigation, commença-t-elle, ce serait trop long pour ce soir. Pourtant nous en avons connu beaucoup ! Des rapides, des transbordements et des portages épuisants, de la pluie et des orages… Mais pas de dangers insurmontables puisque nous sommes là. Nous avons rencontré sur notre passage le clan du « Poisson de Lune », une tribu de pêcheurs habitant au bord de la rivière. Ils appellent ainsi le saumon dont la couleur évoque le reflet de la lune sur l’eau. Ils nous ont amicalement accueilli. Comme ils s’apprêtaient eux-mêmes à rejoindre en partie le grand rassemblement, nous avons fait route avec leur délégation. Ils sont bons navigateurs et nous ont évité bien des erreurs. Ils nous ont donné une de leurs pirogues, je ne sais si vous l’avez remarquée ? Elle est en peau, donc pluès légère, ce qui fait que si elle est moins résistante aux chocs, elle est plus facile à porter en cas de transbordement. Ils pêchent avec des méthodes intéressantes : par exemple, ils jettent dans la rivière une décoction d’herbes qui endort les poissons qu’ils n’ont plus qu’à ramasser à l’épuisette. Le poisson qui reste n’en est pas incommodé !

Nous avons ensemble atteint l’endroit du rassemblement, une grande île à l’endroit où deux grandes rivières se rejoignent. Nos amis étaient déjà venus et ils nous ont aidés à trouver le bon endroit, sans nous tromper. Lorsque nous sommes arrivés, il n’y avait pas encore beaucoup de monde et nous avons pu choisir un bon emplacement pour dresser notre camp commun, près de l’eau pour pêcher facilement, protégé du vent, et bien ombragé. Peu à peu, les autres tribus sont arrivées. Que de monde ! Il y avait surtout des chasseurs. Inutile de vous dire que nos animaux ont connu un énorme succès ! Tout le monde venait les contempler et montrer un loup apprivoisé aux enfants était une attraction appréciée ! Nous ne parlions pas tous le même langage, mais avec des gestes, on pouvait se comprendre, ajouta-t-elle en riant. Il y a eu des fêtes. Chacun devait participer, chanter, danser ou faire de la musique. On s’échangeait des recettes, des méthodes pour tanner les peaux, piéger le gibier, perfectionner des outils. C’était passionnant et les garçons étaient à l’affût de toutes les nouveautés, d’autant plus que les nôtres avaient soulevé la curiosité générale. Pourtant, je crois que bien peu, en vérité, aient réellement fait confiance à nos élevages.

Le clan de la « Main armée », un clan de chasseurs naturellement, a même suggéré que nous ne devions pas savoir chasser pour avoir tenté une aventure aussi loufoque. Aussi, Koba, Nak et Logo ont-ils participé avec eux à une expédition de chasse. J’ai eu peur que les garçons ne fassent des imprudences pour démontrer leur savoir-faire. Mais ils sont revenus sains et saufs et le clan de la « Main armée »  a été convaincu que nous savions nous servir d’une massue et d’un épieu face aux bœufs sauvages.  Le festin qui a suivi ne m’a pas beaucoup plu car ces chasseurs buvaient beaucoup de liquides fermentés. Heureusement, les garçons n’ont pas cherché de compagnes parmi ce clan. Je pense que leurs choix ont été judicieux, et ils m’en ont toujours tenue au courant. Djara est partie dans le clan des « Hommes de la Montagne  » qui nomadisent au septentrion de notre territoire, dans des terres pas trop éloignées de chez nous. Nous la reverrons peut-être un jour. Ceux-là ont été eux, passionnés par notre cheptel. J’ai donné nos animaux à Djara, je crois que son clan mettra nos méthodes à profit. Ils disaient que les chèvres et les moutons sont nombreux chez eux, mais difficiles à chasser et que notre trouvaille leur facilitera beaucoup la vie.

Nous avons fait au retour un rencontre troublante chez nos amis du clan du «  Poisson de Lune ». Ils avaient accueilli deux voyageurs, dont l’un était blessé. Ils disaient s’être battus avec un homme mauvais qu’ils avaient recueilli autrefois, mais qui était parti en leur volant la pirogue qu’ils étaient en train de construire après les avoir dépouillés pendant leur sommeil. Lorsqu’ils l’ont retrouvé, le misérable leur a proposé d’attaquer un clan dont il se disait le chef. Les voyageurs l’avaient insulté en assurant qu’ils n’aideraient certainement pas un voleur. La discussion s’était envenimée, il s’étaient battus et avaient laissé leur voleur mort, avec le signe de son infamie : la main coupée.

-         C’est la fin d’une triste histoire. Que sont devenus ces voyageurs ?

-         Ils ont repris la route pour rechercher la mer dont on leur avait parlé.

-         Qu’ils y restent, ce sont des oiseaux de bien mauvais augure, conclut Han.

-         J’ai encore bien des histoires à raconter, poursuivit Mela.

-         Tu n’as pas essayé de trouver un compagnon, Mela ? demanda Dina.

-         J’aurais pu, répondit rêveusement Mela, mais j’avais la responsabilité du groupe. Par contre, je ne pensais vraiment pas retrouver des hommes en arrivant ici ! poursuivit-elle en riant.

-         Tu as bien tenu ton rôle vis à vis du groupe, lui dit Marka sincèrement. Sois félicitée pour ne pas avoir abandonné tes lourdes responsabilités.

-         Je consulterai les esprits pour savoir quelle est la date la plus favorable pour célébrer les nombreuses unions du clan, dit Han.

-         Bien sûr, Han approuva Marka. En plus des jeunes, il y aura aussi celles de Tani,  Rani, et Dina et aussi la mienne avec Moran.

-         N’es-tu pas enceinte ? demanda Han en a parte à Marka.

-         Oui, répondit celle-ci, je le suis. Maintenant que le clan a retrouvé ses hommes et que tout est redevenu normal, sans doute vais-je abandonner mon rôle de chef pour vivre avec Moran. Il verra ainsi combien je l’aime.

-         Tu as félicité Mela de ne pas avoir abandonné ! répliqua sèchement Han.

-         Le problème est différent. Nous sommes réunis et un autre sera désigné comme chef.

-         Le problème est le même Marka… murmura Han à mi-voix.

Mais Marka s’était déjà éloignée, et elle ne l’entendit pas.

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