12.05.2007
chapitre 23 - Le clan s'agrandit
- J’ai beau réfléchir, confessa Mob confus, je ne trouve pas de moyen sûr pour ramener vivant un taureau. Peut-être faudrait-il réussir à l’endormir ?
- Le problème sera plus simple, le rassura Dib, un petit veau et une jeune génisse feront l’affaire, j’attendrai tout simplement qu’ils grandissent.
- Parfait ! Cela me soulage et je commence à comprendre comment vous réussissez : vous savez simplifier les problèmes pour pouvoir les résoudre alors que je me lamentais en vain sans chercher une solution applicable.
- Nous avons l’habitude de capturer des animaux vivants, c’est tout.
- Non, c’est autre chose, vous savez tirer parti du hasard et inventer du nouveau. Et cela, crois moi, c’est rare ! dit Mob plein d’admiration.
Sur la proposition de Moran, il fut décidé que les hommes ne feraient pas tous partie de l’expédition pour que le village ne reste pas privé de chasseurs. Moran regardait avec tristesse ces préparatifs dont il était exclu. Dans ces circonstances, son infirmité lui pesait cruellement. Il contempla avec rage sa jambe qui ne le portait plus et faisait de lui un laissé-pour-compte. De dépit, il se désintéressa de l’opération. Quand Marka demanda son avis, il répondit sèchement :
- Cela ne me concerne pas. Ils sont plus qualifiés que moi !
Dina par contre se passionnait pour l’aventure. Etait-ce parce que son fils aîné Dib en avait été le promoteur et que son cadet Dag devait guider les chasseurs ? Ou parce que Mob la dirigeait ? Marka et Han observaient son manège avec un secret amusement, tout en se disant que cela favorisait leurs projets. Dina n’était d’ailleurs pas la seule à s’intéresser aux nouveaux venus. Rani et Tani n’étaient pas en reste pour s’offrir à rendre service à Mbami et Tombo… Comment s’en étonner de la part de jeunes femmes contraintes à un célibat forcé depuis si longtemps ? Seules Bouana et Djani n’étaient pas du tout concernées et pour cause : leur grossesse à chacune arrivait à son terme !
Marka, pour dérider Moran, lui demanda s’il était heureux d’être bientôt doublement père. Sa question lui valut un regard furieux et une réponse brève :
- Ces enfants seront ceux du clan, pas les miens.
- Tu ne voudrais donc pas être père ? demanda-t-elle d’une voix neutre.
- Si, répondit-il, si c’était la femme que j’aime qui me donnait un enfant.
- Si je suis bien la femme que tu aimes, je crois que tu vas être exaucé.
- Marka ! C’est la plus heureuse nouvelle que je pouvais entendre ! Elle me fait même oublier mon misérable état. Cet enfant, nous l’élèverons ensemble pour en faire un homme de l’avenir, capable d’inventer, de créer, de changer…
- Mais ce sera peut-être une fille !
- Nous l’élèverons dans les mêmes conditions naturellement. Tiens, je pense à quelque chose. Te souviens-tu du gri-gri que m’a donné autrefois la vieille femme du clan des chasseurs ? Je l’ai retrouvé dans ma besace que les garçons m’ont récupérée. Elle m’avait dit de le mettre en terre à l’endroit où je voudrais me fixer, qu’il me retiendrait et m’apporterait joie et richesse, tu t’en souviens ? Nous allons le faire ensemble aujourd’hui même, car désormais cette terre est aussi la mienne.
Ainsi fut fait et Marka, étonnée et perplexe, vit que le talisman consistait en quelques petites graines que Moran ensevelit dans un endroit où la terre était brune et profonde et qu’il entoura d’une légère barrière pour en baliser la place. Mais cela intéressait moins Marka que son ventre qui recelait une fois de plus la vie, une vie qui la reliait à Moran. Quand Bouana et Djani, peu après, mirent deux filles au monde, celles-ci furent accueillies comme les enfants du clan et choyées par tous, sans qu’aucune allusion ne soit faite quant à leur filiation.
Dans la saline, tout était prêt pour la capture des jeunes veaux. On attendait le passage des troupeaux. Les chasseurs faisaient de longues battues pour trouver d’autres endroits de passage. Ils s’acharnaient à la tâche car ils tenaient à rendre service au clan. En attendant, leur intégration se faisait en douceur et tous se félicitaient de leur présence. Une soir, l’équipe de chasse revint très excitée. Elle avait été menée par Mbami qui fit le récit de leur découverte :
- N’ayant décelé aucune trace dans la saline, nous sommes partis plus loin, au delà des collines bleues. Nous avons été alertés par un vol de vautours et nous avons voulu vérifier ce que cela signifiait. Nous nous sommes approchés et nous avons trouvé, au pied d’un arbre, non loin du ruisseau qui se jette dans la rivière aux saumons, le cadavre d’un homme. Il gisait dans une mare de sang séché et s’était battu car il y avait des traces de lutte autour de son corps. De plus, il avait la main droite coupée.
- Un voleur ! s’exclama Marka. Comment était-il ?
- Il avait une barbe et une tunique de peau de chèvre.
- C’est « lui », dit Marka, le maudit…
- Une petite pirogue avait aussi été traînée vers le ruisseau.
- La sienne ou plutôt celle qu’il avait volée, suggéra Moran. Il est difficile de croire qu’on lui ait donné une pirogue qui n’était pas terminée. Je l’ai essayée, son galbe était bon mais elle était encore en cours de fabrication.
- Nous ne saurons jamais ce qui s’est passé, ajouta Marka sombrement.
- La menace a disparu mais restons vigilants, le sang appelle le sang.
- Cette histoire ne nous concerne pas, dit froidement Han, ce mort n’est pas du clan.
Le silence retomba. La malédiction de Han avait poursuivi le traître. Il n’aurait pas de sépulture et les esprits qui avaient permis l’accomplissement de son châtiment le rejetteraient avec les mauvais… Son sort était terrible mais juste. Honte à celui qui trahissait son clan ! Il n’avait droit à aucune pitié.
Enfin, un matin, Dag, qui avait accompagné les chasseurs, revint seul pour annoncer que des petits bœufs se trouvaient dans la saline et que Mob demandait à tous ses compagnons de le rejoindre pour la capture. Il serait nécessaire de séparer les femelles pour pouvoir approcher des petits. La manœuvre n’était pas facile ! Au signal, ceux qui étaient cachés dans les miradors près de la falaise se montrèrent en agitant des branches et en faisant du bruit, ceux postés vers la descente sur la plaine firent de même, si bien que le troupeau, qui s’était précipité vers la sortie de la saline reflua alors que les dernières bêtes continuaient à avancer. La confusion était totale et le troupeau se mit à tourner en rond. La position des chasseurs était dangereuse car les miradors risquaient d’être renversés par les bovins affolés, mais les petits s’étaient détachés de leur mère et, la panique aidant, les adultes furent les premiers à fuir vers la descente lorsque les chasseurs libérèrent la sortie de la saline. Lorsqu’ils jugèrent le moment propice, les guetteurs descendirent des miradors et lancèrent leurs boules dans les pattes de jeunes veaux et génisses à la traîne. Six roulèrent dans la poussière, pattes entravées, et quelques autres furent abattus pour les besoins immédiats de la cuisine. La réussite était totale. Il ne restait plus qu’à s’approcher des bêtes immobilisées, à ficeler définitivement leurs pattes et pousser les pauvres bêtes terrorisées dans les cages. Le retour au campement fut triomphal, mais il fallut plusieurs voyages pour ramener le butin. Dib était ravi ! Il jugea que les animaux capturés avaient l’âge idéal car ils venaient d’être sevrés. De plus, il disposait de quatre femelles et deux mâles. Il lui fallait maintenant calmer les bêtes, leur faire accepter la captivité et la présence de l’homme. Mob, après avoir montré un certain scepticisme, commençait à croire que le succès était possible. En tous cas, il l’espérait ardemment.
Les veaux tués furent dépouillés. Chacun avait admiré la remarquable dextérité des nouveaux chasseurs, mais ce fut la préparation des peaux qui réserva une surprise. En effet, le clan gardait les peaux toujours munies de leurs poils, aussi, quand Mob demanda s’ils désiraient la peau avec ou sans poils, la question étonna beaucoup. Mob expliqua que le cuir lisse donnait matière à des usages différents. Il était plus souple, mieux adapté pour les vêtements des mois chauds et pratique pour quantité d’usages variés.
- C’est extrêmement intéressant, remarqua Marka, pourriez-vous nous montrer votre façon de procéder, bien que ce travail incombe généralement aux femmes ?
- Nous le ferons avec plaisir, assura Mob sincèrement.
Le clan les regarda donc épiler minutieusement les peaux séchées. Dès la technique assimilée, les femmes se mirent au travail avec entrain.
- Comment les tannez-vous ? demanda Dina, avec de l’urine ?
- Oui répondit Mouba, mais ensuite nous les pétrissons avec de l’ocre, pour les imperméabiliser et les assouplir davantage. De plus, cela améliore leur conservation.
- Voila encore quelque chose que vous nous apprenez ! s’exclama Rani.
- Nous sommes heureux de nous rendre utiles ! affirma Mob, fier de voir qu’eux aussi étaient des spécialistes dans leur domaine, avec des techniques personnelles.
- Comment faites-vous pour assouplir les peaux lorsqu’elles sont tannées ?
- Nous les frottons avec un lissoir, puis les martelons avec des galets.
- C’est bien ce que nous faisons aussi, acquiesça Marka
- Mais il arrive aussi, pour obtenir de meilleurs résultats, que nous les fumions.
- Comment cela ? s’étonna Marka.
- Nous les étendons au dessus de lits de pierres chauffées à blanc et recouvertes de sable. La fumée épaisse qui s’en échappe améliore leur souplesse.
- C’est une idée remarquable !
Les jours passaient et le clan avait pris l’habitude de vivre avec ses hôtes. Eux-mêmes semblaient parfaitement adaptés à leur nouvelle vie.
- Tu es bien d’accord avec moi, nous pourrions leur proposer de rester définitivement avec nous… demanda un jour Han à Marka.
- Naturellement, répondit celle-ci, mais il faut d’abord en parler aux autres.
Elles profitèrent d’une absence du groupe de chasseurs pour consulter le clan. Il fut unanime à souhaiter l’installation définitive des rescapés, Dib par reconnaissance pour le service rendu, Dina, Tani et Rani pour des motifs probablement sentimentaux, mais il n’y eu aucune réticence, ni objection, même de la part de la vieille Noun.
Marka décida d’attendre le moment favorable pour leur proposer aux chasseurs leur intégration.
- Marka, proposa Han, amenons-les dans le sanctuaire. Leur réaction sera significative.
Aussi, un soir, après un repas pris en commun dans la bonne humeur générale, Marka annonça aux chasseurs qu’ils seraient admis le lendemain dans le sanctuaire. Naturellement, pour pénétrer dans cet endroit sacré, il leur faudrait être à jeun et attendre la nuit pour pouvoir mieux s’imprégner du souffle des esprits. Les jeunes gens furent sensibles à l’honneur qui leur était fait et approuvèrent avec conviction les conditions de leur admission. Le soir tomba, mille étoiles scintillaient déjà dans le ciel noir. Un vent tiède balayait avec douceur le camp enseveli dans les ténèbres lorsque la petite troupe prit la direction de la grotte. Les oiseaux de nuit lançaient leurs cris lugubres et les chauve-souris volaient bas, au ras de leurs têtes. Tous sentaient que l’instant était solennel et qu’en fait, l’intronisation des nouveaux venus serait soumise à la décision des esprits des ancêtres qui régnaient sur le sanctuaire. Marka et Han entrèrent les premières, suivies des membres du clan, les jeunes hommes en derniers. Tous tenaient, allumées dans leur main, des torches à combustion lente et ils avançaient à pas mesurés, conscients de la gravité du moment. Ils s’assirent au centre du sanctuaire. Marka et Han en firent le tour, éclairant tour à tour les fresques et les sculptures. Cela dura longtemps. Le silence était total. Inlassablement, Marka et Han poursuivaient leur ronde.
Quand les torches faiblirent, toujours en silence, elles prirent le chemin de la sortie et tous les suivirent. Ils se retrouvèrent sur le plateau.
- Vous avez vu notre sanctuaire, hommes du clan qui chasse les chevaux. En avez-vous reçu un message ? demanda Han.
Mob répondit d’une voix blanche :
- J’ai vu la horde des chevaux courir et venir vers moi. Ils m’ont emporté. Je courais avec eux. J’ai senti le vent dans ma chevelure comme dans une crinière, j’ai senti le sol martelé sous mes pas, j’ai perçu leur odeur et entendu leurs hennissements…
Les autres approuvèrent. Ils ne savaient pas s’exprimer aussi bien que Mob, mais eux aussi s’étaient sentis adoptés et entraînés par les troupeaux qui défilaient le long des murs.
- Hommes, voulez-vous faire partie de notre clan ? demanda encore Han.
- Je crois que c’est notre destin, répondit Mob après une courte réflexion. Il reste un seul problème : que deviendra notre marque ? Nous ne pouvons pas y renoncer.
- Notre marque est deux mains surmontées d’un trait noir représentant l’outil, je propose que nous y ajoutions la queue du cheval qui est votre emblème. Qu’en pensez-vous ?
Tous l’approuvèrent. Ainsi naquit le nouveau clan.
- Vous êtes des hommes ! Reconnaissez-vous Marka comme votre chef ? demanda Han,
- Nous la reconnaissons, répondirent-ils tous ensemble.
- Etes-vous prêts à défendre votre nouveau clan au prix de votre vie ? demanda Marka
- Nous le sommes, répondirent-ils encore.
- Je le déclare, annonça Marka, nous ne faisons plus qu’un seul clan, indissolublement uni à la vie et à la mort. A la vie surtout, ajouta-t-elle en souriant.
La lune brillait au dessus de leurs têtes. La fumée du feu s’élevait toute droite dans le ciel étoilé. Les cœurs battaient à l’unisson. Ils se sentaient forts et confiants, capables de devenir les maîtres du monde qui les entourait.
08:45 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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