11.05.2007
chapitre 22 - Les réfugiés
- Je t’aurais protégée Marka, dit Moran un soir où il la vit perdue dans ses pensées moroses. Je sais me battre malgré mon handicap et je sais reconnaître l’imposture.
- J’ai confiance en toi, lui répondit Marka, mais il n’empêche que nous serions vulnérables en cas d’attaque. Nous ne pouvons même pas réintégrer tous la caverne maintenant, surtout avec les animaux. Que faire alors pour nous protéger ?
- Il est toujours possible de faire le guet, mais que de temps perdu. Il n’y a tout de même pas beaucoup de gens mauvais.
- Souviens-toi des deux hommes qui doivent passer par ici.
- Tu as raison. Ceux-là ne peuvent être inoffensifs. Il faut s’en méfier. Nous allons construire une plate forme surélevée d’où nous guetterons leur arrivée possible. Je suis celui qui peut le moins travailler, ce sera donc mon rôle d’assurer le plus de gardes.
L’idée fut soumise au conseil et le clan se mit d’accord pour qu’une sentinelle veille en permanence sur leur sécurité. Ils avaient été suffisamment traumatisés par les derniers événements pour accepter de consacrer une partie de leur temps à surveiller leur territoire. Il fut décidé également que les tournées de cueillette, hors de la vue de la tour de garde, seraient encadrées par un membre du clan en âge d’être armé d’une sagaie empoisonnée.
- Il est triste de vivre dans la crainte, se plaignit amèrement la vieille Noun, de mon temps, nous n’avions jamais rien à craindre des hommes !
- Il y a eu l’attaque des Hommes-Ours, Noun ! remarqua Dina.
- Je parlais de l’époque de ma jeunesse, les hommes étaient meilleurs qu’aujourd’hui et ça ne s’améliore pas avec le temps… Je me demande ce que connaîtront nos jeunes !
- Ne t’en fais pas, dit Dib, nous saurons nous adapter et faire face.
Marka observait Bouana. Depuis les derniers événements, elle gardait un air accablé, marchait courbée, ne parlait plus, évitait le regard des autres et paraissait très malheureuse.
- Bouana, l’interpella enfin Marka, tu n’as rien à craindre. Ce qui s’est passé ne peut pas t’être reproché ! Tu es des nôtres comme par le passé. Tu n’as pas à te sentir coupable.
- J’avais si peur que vous… que mon bébé… bredouilla Bouana en pleurs
- Marka a raison, reprit Han. Reste en paix et pense à la naissance qui ne va pas tarder.
- Nous sommes si heureux, dit Bouana en se redressant, et en les regardant en face. Puis elle sourit amicalement : et j’espère que nous resterons toujours unis !
Ces paroles firent du bien à tous et dissipèrent le malaise. Chacun se rendit compte que Bouana avait exprimé avec simplicité ce qui faisait leur force et nourrissait leur vitalité. Les tours de garde avaient l’air de vaines précautions mais au moins cela permit aux guetteurs de signaler rapidement l’arrivée d’un troupeau migrateur et le passage d’une horde de loups qui évita d’ailleurs prudemment le camp.
L’attention avec le temps se relâcha cependant. Seul Moran continuait à être sur ses gardes et ce fut lui qui, juché au haut de la tour, donna un jour l’alerte :
- Rassemblement ! Rassemblement !
Il siffla dans son roseau selon le rythme convenu pour les alerter tous.
- Je vois une troupe d’hommes qui progresse vers nous en venant des collines bleues ! Prenez vos armes et rentrez à l’intérieur de la barricade. Que les enfants se cachent dans les huttes !
Marka l’avait rejoint pour examiner les arrivants. Il y avait une douzaine d’hommes. Ils avançaient lentement, sans équipement, en traînant leur sagaie la pointe en bas. Ils n’avaient pas l’air de les avoir encore aperçus.
- Qui peuvent-ils être ? demanda Marka, Et que cherchent-ils ? Ils marchent la tête basse, peut-être suivent-ils une piste ? Ils n’ont pas l’air agressif…
- C’est vrai, répondit Moran. Mais ils ne sont pas en chasse car ils marchent trop régulièrement. On dirait qu’ils ont senti notre feu, ils regardent dans notre direction.
- Que se passe-t-il ? interrogea Dib d’en bas.
- Des hommes se dirigent vers notre camp. Ils ont plutôt l’air de fuir, cria Moran.
- Oui, approuva Marka, mais ils fuient quoi ? Ravivez le feu pour les accueillir.
Ils guettèrent l’arrivée des inconnus avec un peu d’anxiété. Ils étaient réunis dans l’enceinte du village, défendus par un fossé et une bonne barrière de pieux et d’épineux, avec des armes à portée de la main, mais il leur manquait les jeunes gens partis au rassemblement. Pourraient-ils se défendre contre douze hommes s’ils avaient l’intention d’attaquer ? Marka descendit du perchoir et prit place sous le grand arbre des palabres, autour du feu extérieur. Dib était monté aux côtés de Moran. Ils commentaient pour le clan ce qu’ils pouvaient voir des arrivants.
- Ce sont des chasseurs.
- Ils sont sans femmes ni enfants, ils ne changent donc pas de territoire.
- Ils ne marchent pas vite…Ils ont l’air fatigués.
- Ils regardent dans notre direction et se concertent.
- Ils ont repris leur chemin et viennent vers nous.
Effectivement, la petite troupe commençait à gravir la montée vers le plateau, à pas lents. Les hommes avaient l’air accablés et ne semblaient pas menaçants. Devant l’entrée de l’enceinte, ils s’arrêtèrent. L’homme qui était en tête leva la main droite en signe de paix et dit :
- Nous venons en paix. Pouvons nous entrer dans votre camp ?
- La paix soit avec vous. Entrez, venez vous restaurer et vous reposer.
Ils entrèrent d’un pas las. Marka se montra plus chaleureuse :
- Etrangers, qui que vous soyez, vous trouverez chez nous l’accueil dû aux voyageurs. Mais il me semble que nous devons être plus ou moins apparentés puisque votre langage est proche du nôtre. Avant tout, buvez et mangez, leur dit-elle.
Les filles vinrent déposer de la nourriture et de l’eau fraîche devant les arrivants qui se mirent à manger lentement. Les garçons restaient sur leurs gardes, mais rien dans l’attitude des nouveaux venus ne pouvait inspirer de défiance. A vrai dire, ils faisaient plutôt pitié.
- Nous vous remercions de votre accueil, dit celui qui paraissait être le chef du groupe. Nous avons vu l’emblème de votre clan à l’entrée. Il est vrai que nous devons être proches sans le savoir puisque voici le nôtre.
Il montra la hampe de sa sagaie où avaient été dessinées, certainement à l’aide d’un bois incandescent, une main surmontée de la queue d’un cheval.
- Notre clan chasse le cheval et vit dans les plaines assez loin vers l’occident. Je devrais dire vivait… Il se tut un instant, trop accablé pour pouvoir parler, puis reprit : Il faut que je vous fasse part de notre terrible malheur. Notre groupe était parti en expédition de chasse, comme toujours à la même époque. Nous chassions les troupeaux de chevaux au rabat, assez loin de notre village installé contre une paroi rocheuse, bien protégée et ensoleillée. Nous nous sommes absentés plusieurs jours. Lorsque nous sommes revenus, nous n’avons plus rien retrouvé, un éboulement de la montagne avait tout enseveli, pendant la nuit probablement, car il ne restait aucun survivant, ni homme, ni femme, ni enfant… Plus aucune trace du camp… tout a été emporté, écrasé ! Nous n’avions plus rien que ce que nous avions emmené à la chasse et nous étions seuls. Pour fuir ces lieux maudits, nous sommes partis droit devant nous. En suivant la marche du soleil, nous avons avancé sans nous arrêter, sans manger, presque sans dormir. Etrangers, vous êtes bons de nous avoir accueillis mais nous sommes peut-être maudits… Pourtant, je vous assure, nous n’avions pas transgressé les lois.
Le clan était perplexe. Ils étaient prêts à plaindre les rescapés dont l’histoire rappelait leurs propres malheurs mais la possibilité d’une malédiction inquiétait.
- Pourquoi parler de malédiction si vous n’avez rien fait de mal ! s’indigna aussitôt Marka, Nous avons aussi connu des drames sanglants et nous n’étions pas maudits ! Au contraire, les esprits des ancêtres nous ont aidés à nous en sortir !
- Vous n’êtes pas maudits, leur dit Han, mais vous avez beaucoup souffert. Vous êtes les bienvenus.
Ces paroles détendirent l’atmosphère et les membres du clan considérèrent dès lors les nouveaux venus avec bienveillance. Les enfants apportèrent des baies fraîches qu’ils venaient de ramasser, Dina offrit une boisson à base de miel fermenté pour les réconforter. Ils les entouraient et cherchaient, par tous les moyens, à soulager leur désespoir manifeste.
- Nous allons libérer une case pour vous permettre de bien vous reposer.
- Merci. Votre solidarité nous réchauffe le cœur.
Titubant de fatigue, ils se retirèrent pour prendre enfin du repos. Restés entre eux, les membres du clan commentèrent à voix basse le sort de leurs hôtes.
- Les esprits de leurs ancêtres devaient être moins puissants que celui de la montagne.
- Ils avaient simplement mal choisi l’emplacement de leur camp.
- Leur sorcier n’a pas entendu la voix de la montagne.
- Les esprits des chevaux se sont vengés.
- Quoiqu’il en soit, ces hommes ne sont pas mauvais, affirma Han. Nous pouvons facilement les nourrir et les garder tant qu’ils voudront rester.
Marka et Han échangèrent un coup d’œil. Elles pensaient la même chose. Si ces hommes se révélaient aptes à s’assimiler au clan, pourquoi ne pas les garder définitivement ? Cela résoudrait leur problème permanent de déséquilibre en hommes. Mais elles désiraient étudier plus à loisir cette éventualité et n’en dirent pas plus ce soir là. Moran avait compris leurs arrière-pensées et, lorsqu’il fut seul avec Marka, il lui dit à brûle pourpoint :
- Etudie bien les nouveaux venus avant de les accepter parmi vous. Il ne faut pas vous tromper sur eux.
- Bien sûr, dit Marka, souriant d’avoir été devinée, tu me donneras ton avis.
- Est-ce que tu t’en soucies ? Pour la conduite du clan, tu es très exclusive !
- Pourquoi dis-tu cela ? s’étonna Marka. N’ai-je pas déjà suivi tes conseils ?
- Peut-être, mais si tu avais à choisir entre le clan et moi, tu n’hésiterais pas et le clan seul compterait. D’ailleurs, il ne pourrait même pas en être question maintenant…
- Que veux- tu dire ? demanda Marka.
- Je te rappelle que nous ne sommes même pas unis selon le rite.
- Moran, homme de mauvaise foi, m’as-tu déjà dit que tu voulais le faire ? s’exclama-t-elle en riant. Je te promets, puisque tel et ton désir, que lorsque les garçons reviendront avec leurs compagnes, nous célébrerons notre union en même temps que les leurs !
La mauvaise humeur de Moran révélait en fait son attachement profond et cela avait enchanté Marka. Ce fut rayonnante qu’elle aborda les premiers jours de cohabitation avec les nouveaux venus. Dès le lendemain, reposés par une longue nuit, les hommes se présentèrent devant celle qu’ils avaient bien identifiée comme le chef.
- Je suis Mob, du clan de « la main qui chasse les chevaux ». Notre chef a péri ainsi que notre sorcier et tous les autres, il ne reste que nous. Je te salue Marka. Voici mes compagnons : Mbami, Mouba, Tombo, Bouba…Et il nomma tous les hommes du groupe. Puis il ajouta : Je crois, comme tu le faisais remarquer hier, que nous sommes très proches, j’ai entendu dans votre clan appeler Bouana. Elle a un nom de chez nous.
- Nous sommes heureux d’accueillir des alliés, répondit Marka. Vous pourrez rester ici tant que vous le voudrez.
- Nous acceptons volontiers de nous arrêter quelques temps, mais il faudra que tu nous donnes des tâches à accomplir. Il n’est pas question que nous soyons à votre charge. J’ai eu peu de temps pour admirer ton camp, mais je dois dire que tout ce que j’en ai vu m’a empli d’admiration. Des loups qui vous obéissent, des animaux en captivité pour vous nourrir ? Jamais je n’aurais imaginé que cela soit possible ! Est-ce de la magie ?
- Je te remercie Mob. Tes paroles sont celles d’un homme de cœur. Ne crains rien, il n’y a rien de magique dans la possession de nos animaux. C’est le fait de hasards bien exploités. Comme tu as pu le voir, nous étions des femmes seules car nos hommes ont tous été massacrés par les Hommes-Ours. Nous avions peu de facilités pour chasser et nous avons dû trouver d’autres moyens pour nous nourrir. Nous avons découvert que l’on pouvait garder des animaux, les nourrir et les faire se reproduire…Une situation exceptionnelle nous a amenées à trouver de nouveaux modes de vie.
- Une autre chose qui m’étonne, Marka, c’est la docilité de vos loups. Quand j’en ai vu dans votre camp, je dois avouer que j’ai été inquiet. Je me doutais bien qu’ils vous obéissaient, mais j’ai craint qu’ils ne s’attaquent à des inconnus !
- Non, Mob, nos loups sont habitués à respecter les hommes. Comment veux-tu que nous leur demandions d’en attaquer certains et pas d’autres ? Ce ne serait pas logique. Ils sont dressés à protéger nos animaux et à nous avertir de l’arrivée de bêtes nuisibles.
- J’ai vu aussi beaucoup d’outils que je ne connais pas. Comme ces longues résilles qui sèchent sur des branches basses, qu’en faites vous ?
- Ce sont des filets que nous installons en travers des rivières pour attraper le poisson. C’est Moran qui nous a appris à les fabriquer, un grand voyageur qui a vu beaucoup de peuples très différents et a appris chez eux des méthodes originales de pêcher, de chasser ou de se distraire.
- J’espère que nous pourrons aussi vous apporter de nouvelles idées qui pourraient vous être utiles. J’en serais si heureux ! Mais j’en doute.
- Je suis persuadée du contraire. Viens, je vais te faire visiter nos installations.
- Je vois un chemin qui monte vers une caverne, dit-il alors qu’ils déambulaient dans le camp, l’occupez-vous ?
- Elle a été notre premier refuge, dit Marka. Mais elle est bien plus que cela car nous y avons découvert un sanctuaire orné de peintures sacrées. Il a été celui de notre clan car nous y avons trouvé sa marque. Mais je vais te raconter notre histoire.
Mob fut très impressionné par son récit. Par discrétion, il n’osa pas demander à le visiter, mais on le sentait plein de respect pour Marka et son clan.
- Vous êtes protégés par des esprits très forts, murmura-t-il en regardant Marka avec beaucoup de considération.
La visite des enclos l’intéressa énormément et Dib lui donna des explications sur la façon dont ils avaient attrapé et apprivoisé les différentes espèces.
- Jamais je n’aurais imaginé quelque chose d’aussi extraordinaire ! s’exclama Mob. Naturellement, tous les animaux ne pourraient pas vivre ainsi. Je pense aux chevaux, notre gibier fétiche. Jamais l’homme ne pourra les domestiquer et les enfermer ! Ils sont le symbole de la liberté, eux qui courent inlassablement dans le vent ! Je ne vois pas non plus de bœufs dans vos enclos, ajouta-t-il.
- Et bien, j’y pense… murmura Dib, et sérieusement même. Leur viande nous fait défaut en dehors du passage des troupeaux. J’aimerais bien tenter l’expérience.
- Tu parles sérieusement ? demanda Mob effaré.
- Mais oui, j’ai même demandé à mon ami Koba, un chasseur, de m’en procurer, mais il est parti à un rassemblement chercher une compagne avec d’autres de nos compagnons. A leur retour, si les troupeaux sont encore là, je lui demanderai de me capturer quelques jeunes.
- Dib, j’aimerais t’aider. Nous chassons principalement les chevaux, mais aussi les bœufs et je pourrais te chercher les spécimens que tu désires.
- Tu ferais cela ? s’écria Dib ravi. Tu me rendrais un grand service car c’est l’époque où on en trouve dans les salines. Moi, avec mes troupeaux, je ne peux plus chasser.
- S’il y a des salines dans les environs, nous pourrons t’en procurer.
- Il me les faut vivants et en bon état ! recommanda Dib. Comment t’y prendras-tu ?
- Nous avons une méthode qui fera merveille : des boules reliées par des lanières que l’on lance de façon à ce qu’elles s’enroulent autour des pattes des animaux.
- Moran nous a parlé de cette méthode, mais aucun de nous ne sait l’employer. Je suis certain que c’est exactement ce qui conviendrait.
- Je vais immédiatement rassembler mes compagnons. Si Marka est d’accord, nous partirons en expédition immédiatement.
Marka fût très sensible à la demande de son aval. Elle approuva naturellement le projet, et les chasseurs organisèrent leur opération, ravis de pouvoir montrer leur savoir-faire et de se rendre utiles à la communauté. Han et elle se regardèrent une nouvelle fois en silence, très contentes de la tournure que prenait l’intégration du groupe.
07:25 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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