10.05.2007

chapitre 21 - Le revenant

Il y avait plusieurs jours que les pirogues avaient disparu, comme aspirées par le flot bleu qui les avait emportées. Le clan s’était organisé pour pallier à l’absence des voyageurs. Le camp du plateau avait repris ses activités interrompues par les préparatifs du départ. Nandi apparaissait rarement aux réunions, prétextant que son travail dans le sanctuaire ne lui en laissait pas le temps. Dib et Rina, toujours assistés de Toug et Rog, avaient fort à faire avec les naissances dans les troupeaux, moutons, cochons, chèvres et poulets se multipliaient et même Marka envisageait que la viande boucanée ne serait peut-être plus nécessaire pour l’hiver. Les troupeaux avaient des pâturages clos sur tout le plateau et les éleveurs regardaient avec envie la grande plaine qui ondoyait à leurs pieds, plus en bas, avec son herbe grasse et luisante au soleil.

-         Marka, osa demander un jour Dib, il faudrait nous installer dans la plaine. Le plateau n’est plus assez grand pour toutes nos bêtes !

-         Oui, je pense qu’il faut l’envisager, répondit Marka au grand soulagement de Dib. Mais attendons que les garçons rentrent avec leurs compagnes.

Dib soupira en contemplant avec envie la plaine. Mais soudain il s’écria :

-         Marka, vois-tu quelque chose sur la rivière ? On dirait un canot ! Ce ne peut être un des nôtres, il est plus petit ! Regarde là-bas, vers l’occident, il descend le courant !

Marka, très intriguée, scruta à son tour la rivière.

-         Ta vue est meilleure que la mienne. Est-ce réellement une embarcation ?

-         J’en suis certain !

D’autres les rejoignirent. De l’avis général, il s’agissait bien d’une embarcation, probablement occupée par une seule personne. Ce fut l’émoi ! Les visiteurs n’étaient pas fréquents…

-         Attisez le feu pour que le canot nous remarque, suggéra Marka.

Han, attirée par le charivari que faisait les observateurs du camp, arriva et elle remarqua que seul Moran avait discrètement mis des armes à sa portée.

-         Les visiteurs sont souvent amicaux et il faut bien les accueillir, mais une mauvaise surprise est toujours à redouter, murmura-t-il, surtout si cette pirogue n’est pas seule.

Marka l’approuva, étonnée de ne pas y avoir pensé alors que le clan était assez vulnérable. L’embarcation emportée par le courant avançait rapidement et ne transportait effectivement qu’une seule personne. La fumée du camp avait du être aperçue car la pirogue quitta le milieu du courant pour se rapprocher de la rive. Arrivée à hauteur du camp, elle fut tirée sur le sable et un homme en sortit. Il examina les lieux, repéra le camp et se dirigea vers lui. La curiosité était grande parmi les membres du clan, il leur tardait de faire connaissance du nouveau venu ! Ils étaient tous réunis, groupés autour de Marka, et attendaient l’ arrivée du voyageur.

-         Il est vêtu de haillons, remarqua Han, il ne doit pas être bien prospère.

-         Il a peut-être connu des difficultés, on perd facilement ses bagages lorsque l’embarcation se retourne, dit Moran.

Tous eurent alors une pensée inquiète pour ceux qui les avaient quittés. « Pourvu que les esprits les protègent et que leur voyage se passe bien ! » songeaient-ils. S’ils faisaient aussi triste figure en arrivant au rassemblement, ils n’auraient certainement pas le beau rôle ! » L’inconnu se rapprochait. Il s’arrêtait parfois pour vérifier s’il était bien dans la bonne direction, puis repartait d’un pas plus assuré. Il arriva enfin au camp. Il était grand, maigre et son visage était couvert d’une barbe embroussaillée d’où n’émergeaient que des yeux fureteurs. Il était vêtu d’une tunique de peau de chèvre, sale et râpée. Il leva la main droite, paume tendue en geste de paix et dit à la ronde :

-         Je vous donne le salut.

-         La paix soit avec toi, répondit Marka qui ajouta : tu parles notre langue ! Nous sommes donc de la même race.

A sa voix, l’inconnu se figea et la dévisagea, puis il fit de même pour toutes les femmes une à une. Intriguées par cet examen, elles le contemplaient en silence.

-         D’où viens-tu étranger, demanda enfin Marka, et quel est ton nom?

Mais, sans répondre à sa question, l’étranger lui dit :

-         Toi, tu t’appelles Marka, et voici Dina, Rani, Noun, Bouana, Han…

-         Mais qui es-tu ? l’interrompit Marka en criant presque.

-         C’est Gouba, ton compagnon, Bouana, dit Han d’une voix monocorde.

-         Gouba !

La surprise les laissa d’abord sans voix. Puis les questions se précipitèrent :

-         Tu n’as donc pas été victime des Hommes-Ours ?

-         Que s’est-il passé ? Y a-t-il d’autres survivants ?

-         Pourquoi ne nous as-tu pas rejointes plus tôt ?

-         D’où viens-tu Gouba, toi que l’on n’a pas vu depuis si longtemps ? demanda sèchement Marka qui n’avait jamais aimé cet homme sournois.

Gouba prit son temps pour répondre. Il les regardait pensivement, laissant son regard errer sur le camp, les garde-manger nombreux et manifestement bien garnis, les huttes solides et surtout, les enclos et les animaux. Sa surprise était grande de retrouver le clan si prospère… Il prit enfin la parole :

-         Mon histoire est simple et douloureuse. J’ai combattu avec mes compagnons lorsque les Hommes-Ours nous ont attaqués traîtreusement. Nous avons résisté vaillamment, mais nous avons été écrasés par leur force et la soudaineté de leur attaque. Karan, Nobi, Nouka et beaucoup d’autres ont péri. Les survivants ont été emportés, mains liées, par nos agresseurs. J’étais le dernier des prisonniers. Mes liens un peu lâches m’ont permis de me libérer, j’ai réussi à me laisser distancer et à m’enfuir. Mais je ne savais plus où j’étais et j’avais peur d’être repris. Je me suis caché longtemps, me nourrissant d’herbes et de racines. Lorsque je fus sûr d’être définitivement sauvé, j’ai repris lentement ma route vers notre ancien camp. J’étais affaibli, et j’ai traîné longtemps entre la vie et la mort. Je ne savais plus retrouver ma route. Je pensais être le seul survivant et le désespoir m’accablait. J’étais perdu et je voulais mourir à mon tour. J’ai fini par être recueilli par une tribu de pêcheurs qui m’a gardé longtemps, à demi inconscient. Quand enfin je fus guéri, j’ai appris à me servir d’une pirogue et j’ai partagé leur vie. Mais j’ai finalement décidé de les quitter pour tenter de retrouver des survivants de mon clan et me voici.

-         Tu as eu de la chance de pouvoir échapper aux Hommes-Ours !

-         Tu ne connais donc pas le sort des autres hommes ? demanda Han.

-         Non, répondit Gouda, les Hommes-Ours nous ont simplement dit qu’ils nous emmenaient dans leur repaire.

-         Mais les Hommes-Ours ne savent pas parler ! s’exclama Moran

-         Qu’en sais-tu ? lui dit vivement Gouda, Tu ne les connais pas !

-         Si, reprit Moran, je les connais pour avoir été aussi en leur pouvoir.

-         Tu en es bien sorti vivant, pourquoi aurais-je eu moins de chance que toi ?

-         Je ne te reproche rien, je me réjouis au contraire que tu aies pu te sauver.

Le silence retomba sur le clan encore sous le choc de ces terribles nouvelles. La mort des hommes du clan avait beau avoir été acceptée comme inéluctable depuis longtemps, le récit de Gouda avait ravivé les souvenirs de cette nuit terrible et réactualisé la catastrophe. Chacun, plongé dans ses souvenirs, retrouvait les terreurs anciennes.

-         Je vois que vous avez bien surmonté l’épreuve, dit Gouda dans un ricanement, et que vos hommes ne vous manquent pas trop.

-         Nous avons lutté durement pour nous en sortir, répondit Han avec sévérité. Tout ceci est le fruit de notre travail.

-         Qui est cet invalide que je vois avec vous ? demanda Gouda.

-         Moran est notre ami. Il a gagné sa place parmi nous. répondit Marka.

-         Bouana, dit Gouda en se tournant vers elle, est-ce comme cela que tu nourris ton compagnon qui arrive affamé ? As-tu donc perdu tout usage ?

Bouana était encore mal remise de son émotion, mais elle avait perdu l’habitude d’être traitée de la sorte. Vexée, elle se retourna instinctivement vers Marka.

-         Donne à manger à Gouda, dit Marka, tout arrivant doit être bien accueilli.

-         Je vois que Bouana va être mère, se réjouit Gouda, c’est une bonne femme féconde.

Les femmes se regardèrent en silence, sans faire de commentaires et sans expliquer à Gouda leurs nouvelles connaissances. Bouana apporta en silence de la viande froide et des galettes à Gouda qui les engloutit bruyamment en quelques instants. Tout le clan l’observait avec un sentiment partagé de malaise et de tristesse. Dib et Nandi surtout, eux qui avaient un moment tant souffert de l’absence des hommes de la tribu, restaient déconcertés. Son repas avalé, Gouda alla errer dans le camp pour mieux observer ses aménagements. Puis il remarqua la montée vers le sanctuaire et demanda à quoi servait la grotte.

-         Marka a découvert un sanctuaire caché dans la grotte, c’est un endroit sacré de notre tribu, Han nous l’a expliqué, lui dit Bouana avec fierté.

-          Allons-y ! Je veux le voir ! dit Gouda brusquement avide

-         Oh non ! On n’y pénètre pas comme cela ! C’est un endroit sacré !

-         Mais j’ai vu Nandi entrer, répliqua Gouda furieux, j’y ai droit aussi !

-         Nous demanderons à Marka et Han, et nous irons tous ensemble. Nandi a le droit d’y aller car il peint dans la grotte et les esprits l’acceptent.

-         Ces histoires de femmes ne me disent rien qui vaille, grommela Gouda, et ni une vieille boiteuse, ni une jeune prétentieuse ne va me dicter ma conduite. Vous m’avez l’air d’avoir toutes perdu la tête ! Il est bien temps qu’un homme vous réapprenne à tenir votre rang dans le clan !

-         Marka est notre chef maintenant, plaida Bouana, et Han est notre sorcier.

-          Des femmes comme chef et sorcier ? Mais tu rêves ma pauvre Bouana ? Selon nos règles, je suis le seul chef possible de ce camp. Et toi, tu sera la femme du chef, tous te devront le respect.

Abasourdie par la logique de ce raisonnement, Bouana resta sans voix.

Gouda s’installa dans sa hutte et, pendant quelques jours, il se contenta d’observer la vie du camp. Les autres vaquaient, en apparence normalement, à leurs occupations ordinaires, mais en fait chacun observait le nouveau-venu avec appréhension. Le soir, ils étaient peu nombreux à parler, sinon pour dire quelques banalités sur leurs activités du jour. Han s’était retirée dans le sanctuaire, mais personne n’avait proposé à Gouda d’y venir. Moran essayait la pirogue et il était absent le jour où Gouda demanda à réunir le conseil.

Le soir venu, tous étaient présents. Ils avaient peint sur leur visage leur maquillage rituel. Marka s’assit sur son siège. Han, à ses côtés, s’était drapée dans sa peau d’ours et se tenait droite et hiératique. Ses yeux fixes aux prunelles dilatées fixaient l’horizon ténébreux.

-         Le conseil est réuni, commença Marka. Qu’as-tu à nous dire ?

-         Je remarque, dit Gouda en parlant lentement, la bouche déformée par un rictus, que tout le monde est là, femmes et enfants. Avez-vous oublié que seuls les hommes de la tribu ont le droit d’assister au conseil ? Vos mémoires sont bien courtes ! Dib et Nandi auraient le droit d’y assister s’ils avaient été initiés. Mais ils n’ont pas pu l’être ! Je suis le seul à pouvoir faire le conseil et vous le savez bien. Voici donc mes décisions qui seront à appliquer immédiatement : je suis le chef du clan. Vous allez me jurer obéissance et fidélité. J’ai deux amis qui vont bientôt arriver. Ils resteront ici et nous pourrons reconstituer un vrai clan à la place d’une bande de femmes écervelées.

Il s’était dressé et les toisait d’un air triomphant. Un silence de mort plana sur l’assemblée. Selon les traditions du clan, il avait raison et cette évidence les paralysait. Déjà, une lueur de victoire s’allumait dans les yeux de Gouda. Il se vit le maître du clan, de ses richesses, de ses ressources. Mais alors, une voix sépulcrale se fit entendre :

-         Gouda, depuis quand un lâche a-t-il le droit de siéger au conseil ?

-         Qui parle ? demanda-t-il soudain inquiet, toute superbe envolée.

-         Moi ! dit Han qui s’avança dans la lumière du foyer, couverte par la tête de l’ours. Moi ! répéta-t-elle, qui vais vous raconter la véritable histoire de Gouda. Après la réunion du dernier conseil des hommes qui n’avait pas jugé nécessaire de faire garder le camp, Karan, inquiet, avait malgré tout demandé à Gouda de rester en sentinelle, dans le gros arbre à l’entrée du camp. Gouda a vu arriver les Hommes-Ours. Mais au lieu de donner l’alerte, il est resté caché dans les feuillages, terrorisé. Il a regardé la bataille sans y prendre part, il a vu les femmes fuir, il a vu les hommes mourir et il n’est pas descendu avant que les Hommes-Ours et leurs prisonniers n’aient quitté le camp. Honte à toi qui a trahi le clan ! Honte à toi qui a trahi les tiens ! tonna-t-elle.

Blême et tremblant, Gouda recula et se mit à bredouiller :

-         Qui… Comment… Comment sais-tu cela ? C’est impossible !

-         J’avais vu tes yeux à travers le feuillage et les esprits m’ont appris le reste, articula Han en se tournant enfin vers lui. Fuis, homme lâche et déloyal, ta place n’est plus parmi les tiens et les esprits des morts que tu as trahis te poursuivront sans relâche. Tu n’as plus de clan, tu n’as plus de nom, tu es maudit, maudit, MAUDIT !

Han, bras tendu, doigt pointé, hurlait sa malédiction. Comme un animal traqué, Gouda se recroquevilla puis, d’un coup, il prit la fuite sans se retourner. « Allons tous dans le sanctuaire pour remercier les esprits de nos ancêtres de nous avoir délivrés » dit Marka. Alors seulement, Moran, à la force des bras, redescendit de l’arbre qui surplombait la place du conseil. « Tu iras me chercher la sagaie que j’ai laissée là-haut » demanda-t-il à Koba.

Le sorcier avait parlé : Gouda était effacé à jamais de leur vie. Plus personne ne prononcerait son nom. Ce serait comme s’il n’avait jamais existé.

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