09.05.2007

chapitre 20 - Le repos

Dès le lendemain des funérailles de Mana, il fut décidé d’entreprendre une battue pour tuer la lionne. Par équipes, tous se dispersèrent pour prendre la piste du fauve. La poursuite n’aurait pas du poser de problèmes dans la neige… pourtant la piste fut bientôt perdue. Passages d’autres animaux ? Vent qui avait brouillé les traces ? La traque aboutit à une impasse et le clan se regroupa.

-         Il faut la poursuivre, disaient-les uns, elle est dangereuse, il faut qu’elle meure !

-         Et si elle était protégée par les esprits ? rétorquaient les autres. Elle est apparue si brusquement, puis a disparu mystérieusement ! Ce n’est pas normal ! Nous ne devions peut-être pas continuer…

-         Voulez-vous dire que la mort de Mana est une vengeance des esprits ? s’exclama Marka furieuse. A cause de moi ? Qu’aurais-je donc fait pour les outrager ?

-         Il n’est pas question de ça, intervint Han, mais il y a des règles à respecter. Si la lionne erre sur notre territoire, nous pouvons la tuer. Si elle en est sortie, elle est libre. Nous ne sommes pas les maîtres partout. Il serait injuste de la poursuivre plus loin.

-         La mort de Mana demande vengeance, dit Marka sombrement.

-         Nous n’avons pas assez bien cherché, renchérit Koba qui voulait apporter son aide à sa mère. Continuons la poursuite sur nos terres. Nous finirons par la trouver !

-         Soyez très prudents, ajouta Moran qui assistait au conseil, un vieux lion des cavernes reste redoutable. Les équipes doivent être bien armées et silencieuses. Il faut écouter, et regarder partout car un lion, malgré sa grande taille, se dissimule aisément.

Les recherches reprirent, sans plus de succès. Les traqueurs s’acharnaient et revenaient épuisés des longues randonnées sur la neige, avec raquettes, armes et provisions de survie. Aucun ne voulait être le premier à déclarer forfait ! Marka les trouva un soir si fatigués qu’elle déclara : « Si demain nous ne trouvons rien, alors nous arrêterons la chasse. » Le clan repartit donc pour la dernière recherche. Koba et son groupe escaladèrent le contrefort d’une colline qui avait été négligée jusqu’alors parce que trop pentue. Le ciel était clair, la neige étincelante fatiguait les yeux toujours aux aguets. Ils progressaient lentement, silencieux et tendus, sens en alerte, guidés par un secret instinct qui leur faisait pressentir qu’ils étaient près du but. Ils arrivèrent enfin devant l’entrée d’une cavité dissimulée dans la masse rocheuse et s’en approchèrent précaution-neusement. Au fond du refuge, la vieille lionne des cavernes gisait, morte. Rien n’indiquait la cause de sa mort. Quelques morsures de loups relativement bénignes, et pourtant elle était là, intacte et vaincue. Koba s’approcha lentement.

-         Elle est bien morte, murmura-t-il. Son corps est déjà froid. Les esprits l’ont punie !

Ils regardaient avec crainte et respect l’immense carcasse, la crinière  noire, la gueule béante, les flancs couturés, les pattes énormes aux griffes recourbées, menaçantes, comme une ultime défense contre la mort. « Allons prévenir le clan ! » dit Koba.

La nouvelle de la découverte fut transmise au fur et à mesure à tous ceux qui rentraient. Ils furent surpris et presque inquiets d’une fin qui paraissait si mystérieuse. Han intervint :

-         La lionne a payé le prix de la vie de Mana. Nous devons faire alliance avec son esprit,.

Moran, pour la première fois, approuva la sorcière et suggéra :

-         Il faudrait faire des funérailles dignes de sa puissance, pour se concilier son esprit.

-         Tu as raison, approuva Marka. Dans l’Au-Delà, tout est différent. Mana et la lionne des cavernes ne doivent plus y être des ennemies.

Cérémonieusement, le clan se rendit auprès du corps de la lionne. Ils lui apportèrent des offrandes et de la boisson, puis ils chantèrent autour de son corps en souhaitant que son esprit trouve une nourriture abondante et le repos. Ensuite, ils murèrent l’entrée du refuge à l’aide de grosses pierres afin que son corps échappe aux hyènes et autres charognards. Enfin, ils regagnèrent leur sanctuaire et remercièrent les esprits des ancêtres de les avoir délivrés d’un terrible danger et d’avoir effacé l’affront fait à leur clan. Marka était apaisée. Han choisit son moment, comme elle l’avait projeté, pour parler de Moran et des deux jeunes femmes.

-         Tu ne dois pas lui en vouloir, Marka, dit-elle, c’était mon idée. Quand il a approché Djani et Bouana, tu ne l’avais pas encore remarqué. Je lui avais demandé de féconder nos femmes en remerciement de notre hospitalité. C’était pour le bien du clan, pour qu’il s’agrandisse enfin. Je pensais que c’était une bonne chose. De sa part, il n’y a eu aucun calcul … ni même aucun désir je crois, sauf celui de m’obéir.

Marka avait bien soupçonné le rôle de Han mais, prise de court devant cet aveu, elle fut convaincue par cette franchise qui paraissait si spontanée.

-         Je te remercie de me parler ainsi. J’ai peut-être été injuste envers Moran, sans doute parce que je l’aime tant et que je suis trop orgueilleuse. Mais jamais je n’aurais cru que tu prendrais sa défense ! Je te croyais hostile et montée contre lui… Comme je me trompais ! Pardonne-moi d’avoir douté de toi, Han, alors que tu es mon amie.

Han la regarda pensivement sans répondre. Elle gardait toujours pour elle ses pensées secrètes…

Peu à peu, Marka se rapprocha de Moran et reprit ses visites au camp du plateau. Et un jour, tout naturellement, elle resta avec Moran dans sa hutte.

-         Je croyais t’avoir perdue, lui dit-il en la regardant pensivement.

-         Tu ne peux pas me perdre. Je me suis donnée pour toujours. Mais je ne te reconnaissais plus, alors j’ai pensé m’être trompée et je me suis écartée.

-         Marka, tu es si passionnée, si exigeante! C’est comme cela que je t’aime, sans compromissions. J’admire ta force. Tu es indestructible, le sais-tu ? Ton esprit règne à jamais sur ces territoires qui sont faits pour toi.

-         Pourquoi dis-tu cela ? J’ai découvert cette vallée par hasard, poussée par la nécessité de sauver notre pauvre troupe désemparée. Il a bien fallu que je sois forte car nous avions si peu de chances de survie. C’est la nécessité qui m’a mise à la tête du clan.

-         Je ne crois pas au hasard ! Tes pas ont été guidés jusqu’au sanctuaire parce que tu étais digne de le découvrir. Ce sanctuaire est maintenant le tien et je ressens les liens qui t’attachent à lui. N’as-tu pas le même talisman que celui du sanctuaire ? C’est un signe qui ne trompe pas : vous êtes indissolublement solidaires. Nous sommes différents, continua-t-il. Je suis un errant sans racines, une feuille emportée par le vent. J’ai parcouru le monde au gré de ma fantaisie, sans laisser de traces et je disparaîtrai sans un souvenir pour marquer mon passage sur la terre des vivants. Tu es la racine solide et féconde d’un arbre qui pour longtemps étendra ses rameaux à la surface de la terre.

-         Qui se souviendra de moi, Moran, lorsque je partirai moi aussi pour le monde des esprits ? Mes compagnes et mes enfants, un temps, mais ensuite, l’oubli viendra…

-         Non, Marka, tu laisseras ici une trace de vie plus forte que la mort…

Le clan reprit ses activités dans l’apaisement des esprits absorbés de nouveau par les tâches quotidiennes. Les pirogues étaient achevées, mais il fallait attendre le dégel pour les premiers essais de navigation. A la grande joie des garçons, impatients de faire l’essai des embarcations, celui-ci survint plus tôt que d’habitude. Dès que la rivière se trouva libre, ils descendirent tous ensemble les pirogues et les mirent à l’eau. Moran les suivait en claudiquant car c’est lui qui devait tester les qualités de navigation des nouveaux canots.

L’expérience fut suivie avec attention par tout le clan rassemblé sur la rive. Moran s’installa dans une des plus grandes embarcations, descendit le courant, puis le remonta en pagayant le long du bord et les rejoignit en se déclarant tout à fait satisfait du résultat. En fait, il exultait ! Dans une pirogue, il était tout à fait à son aise puisque les jambes étaient inutiles, et si heureux de ne plus se trouver en état d’infériorité ! Ses bras puissants maniaient avec force et habileté la pagaie, il faisait vraiment corps avec l’embarcation qui obéissait à ses impulsions. Il retrouvait aussi le plaisir de naviguer ! Il essaya toutes les embarcations, décelant sur certaines des améliorations à apporter pour un meilleur équilibre ou un  profil plus effilé des coques. Après avoir remédié aux défauts décelés, les garçons embarquèrent avec lui pour les premières leçons. Tous savaient naturellement nager, mais se retourner et tomber dans l’eau glacée n’aurait rien eu d’amusant. Ils se sentaient un peu empruntés dans cet engin instable qui avait un peu trop tendance à basculer.

-         Ne craignez rien, vous prendrez vite l’habitude de contrôler vos mouvements et vous vous habituerez aux positions correctes.

Moran se moquait gentiment de leur gaucherie pour leur faire aborder l’apprentissage avec bonne humeur. Chacun fit une traversée et se déclara conquis par ce mode de locomotion.

-         Maintenant que vous avez fait un tour comme passagers, il va falloir apprendre à se servir vraiment du canot. Il faut tout de même de la pratique. Il n’y a pas de temps à perdre ! Les leçons vont pouvoir commencer et personne n’y échappera !

-         Oh si ! répondit la vieille Noun en grommelant. Ce n’est pas de mon âge ! Etre dans l’eau sur un bout de bois, jamais je n’aurais cru à une telle folie!

Noun fût donc exemptée des leçons, mais tous les autres voulurent être initiés.

Le clan avait la chance d’être soulagé des problèmes d’approvisionnement. L’élevage fournissait de la viande en abondance, les filets tendus en travers des cours d’eau étaient pleins de poissons tous les matins... C’était la cueillette qui prenait le plus de temps, celle des plantes comestibles, de l’herbe pour les animaux ainsi que le ramassage du bois. Mais il restait beaucoup de loisirs et de temps libre. Leçons de taille ou de canotage, ces apprentissages étaient possibles grâce à l’abondance de leurs ressources. Moran leur apprenait des nouvelles techniques, mais ils perfectionnaient également leurs propres méthodes : vannerie, tannage, travail du bois… Les activités s’amélioraient et chaque effort créatif était encouragé, applaudi et fêté. Nak s’était découvert un véritable talent pour créer des objets meublants en bois. Il avait commencé par des tables : sur quatre pieds, il avait bâti un cadre recouvert de branchettes jointives sur lesquelles il avait ajusté une natte que les filles confectionnèrent. Il avait ensuite diversifié sa production en fabriquant des sièges avec des billots de bois, des cadres en bois sur lesquels on pouvait poser son couchage, ainsi mieux isolé du sol, des étagères où poser fourrures et outillage. Tout le clan avait passé commande de ces utiles nouveautés qui enchantaient en tout premier lieu les femmes. Elles demandèrent même que les huttes soient agrandies pour pouvoir loger davantage de meubles car le clan, avec le retour des beaux jours, avait réintégré le camp d’été du plateau. Les filles avaient imaginé disposer sur les parois de leurs cases des pitons de bois où elles accrochaient des paniers rigides contenant leurs parures et objets personnels. Noun se moquait parfois :

-         Jamais plus nous ne pourrons changer de camp ! Regardez tout ce dont vous avez besoin maintenant ! Les temps changent ! Quand j’étais jeune, une natte et quelques  branches suffisaient pour se loger.

-         Voyons Noun, regrettes-tu vraiment ce temps ? N’aimes-tu pas aussi tes tables, tes étagères, tes coffrets, tes sièges ?

-         Oui, oui, bien sûr, grommelait Noun en riant… On s’y fait.

Peu à peu, disponibilité aidant, ils avaient chacun adopté des spécialités dont ils faisaient naturellement bénéficier la collectivité. Dib s’occupait toujours de l’élevage, Nak de la fabrication de meubles, Nandi peignait et sculptait, Koba s’était réservé le domaine de la chasse qui restait très utile, surtout pour les fourrures, Logo préférait la pêche et Kirou devenait maître en l’art de la taille des silex. Les filles aussi s’étaient spécialisées : les unes tannaient les peaux, d’autres les cousaient, d’autres encore s’occupaient des vanneries… Même en cuisine, les femmes avaient leur domaine spécifique : l’une était rôtisseuse, l’autre se chargeait des soupes, la troisième des galettes... Peu à peu, le travail se partageait selon les aptitudes et les goûts de chacun. C’était une façon de vivre tout à fait inhabituelle pour leur communauté, mais elle était venue naturellement, grâce à leurs facilités d’approvisionnement. Autrefois la recherche de la nourriture occupait tous les membres du clan.

Avec leurs animaux domestiques, Dib et Rina étaient à la base de ce changement radical. Ils avaient sans cesse de nouveaux projets en tête et des solutions originales pour améliorer leur élevage. Ils demandèrent des volontaires pour les aider à fabriquer des clôtures amovibles qu’ils pourraient déplacer, ce qui permettrait à leur cheptel de brouter de l’herbe en place qu’on aurait plus besoin de ramasser. Croc et ses congénères avait eu plusieurs portées et maintenant la meute aidait efficacement à encadrer les troupeaux lorsqu’il fallait les déplacer. Les éleveurs avaient remarqué que les animaux captifs s’étaient parfaitement habitués à leur sort et ne manifestaient plus aucune velléité d’indépendance. Ils avaient aussi vu naître de nouvelles vocations dans le clan : Toug et Rog, les jeunes fils de Tani et de Rani, les secondaient et paraissaient décidés à se consacrer définitivement à cette activité. Koba restait un fanatique inconditionnel de la chasse et initiait Boumou et Dag, les jeunes fils de Bouana et de Dina, aux finesses de son art en les emmenant souvent en expédition.

Marka voyait cette évolution avec satisfaction. Son clan faisait des progrès dans tous les domaines, leur vie devenait plus douce et plus confortable. Chacun semblait heureux de son sort et son rôle était moins absorbant. Elle avait donc tout le temps de penser à ses problèmes personnels et à la façon d’orienter sa vie. Tant qu’elle ne serait pas unie à Moran selon les règles du clan, il resterait un étranger. Elle se sentait prête maintenant à lui donner une place parmi eux et à lui accorder sa confiance pour toujours. Moran aussi s’accoutumait à son sort et son infirmité lui pesait de moins en moins. Loin d’être un inutile, il savait qu’il apportait largement sa contribution. D’ailleurs, il se sentait adopté par tous, sauf par Han dont il se méfiait encore. Sa brouille avec Marka lui avait révélé combien il avait besoin de la jeune femme et quelle place elle avait prise dans sa vie. Son amour s’en était trouvé renforcé… Han voyait évoluer leurs rapports avec inquiétude et guettait son heure. Elle ne voulait pas voir Marka se désintéresser du clan pour avoir une vie indépendante. Leur tranquillité actuelle n’était qu’une étape, pensait-elle, car la vie est un éternel combat. Marka ne devait pas être distraite de sa véritable vocation : être le tronc de vie du clan. Mais elle attendrait dans l’ombre que Marka enfante une fille pour l’aider à accomplir son destin. Dans le sanctuaire, Han avait eu une révélation de l’avenir et elle se sentait investie de la  mission d’aider à son accomplissement.

Djani et Bouana voyaient avec satisfaction leur ventre s’arrondir. Elles ne se posaient pas de questions pour l’avenir. Le clan était prospère, leurs enfants seraient nourris et élevés par la communauté sans problème. Elles assumaient leur rôle normal de femmes en donnant la vie et en étaient heureuses. Koba, Nak et Logo, Rina, Dora et Djara ne rêvaient que de leur prochain départ. Mela, leur accompagnatrice, ne cachait sa joie à l’approche de l’aventure malgré la responsabilité qui lui serait confiée. Dans le fond de son cœur, elle se prenait même à rêver parfois d’une histoire semblable à celle que connaissait Marka… Elle commença à préparer ce qu’elle emporterait pour faire bonne figure au rassemblement : fourrures, parures, tuniques fines et ornées, peignes et colliers… Il lui faudrait les transporter dans des paniers finement tressés et suffisamment imperméables pour que ses précieux atours ne soient pas mouillés. Tout cela méritait mûre réflexion et des préparatifs minutieux. Nandi peignait et sculptait avec rage. Rien, dans l’attitude de Lara, n’indiquait un quelconque changement de sentiments à son égard et il voyait avec accablement approcher le moment de son départ. Sous l’œil sévère et inquisiteur de sa mère, il n’osait plus laisser transparaître son angoisse et se contentait de l’exutoire de son art pour calmer son désespoir à l’idée de perdre pour toujours celle qu’il aimait. L’équipe partante fut bientôt prête à prendre le départ. Moran les avait jugés aptes à mener les pirogues dans de bonnes conditions. Il donna ses dernières instructions concernant le portage en cas de rapides, les réparations à effectuer en cas d’avaries, puis il annonça que son rôle était terminé.

Un conseil se réunit pour décider ce que l’équipe emmènerait dans ses bagages comme cadeaux pour les unions et comme preuves de la richesse du clan. Moran suggéra d’emporter quelques pierres taillées du sanctuaire qui révélaient une excellente technique. Dib leur proposa quelques animaux domestiques et même un loup apprivoisé. Cette proposition surprit tout d’abord, puis fut jugée judicieuse. Il fut donc chargé de sélectionner quelques spécimens de son cheptel. On décida d’y joindre les instruments de musique dont ils savaient se servir avec talent. Naturellement, il fallait aussi de la nourriture, des vêtements, mais sans trop charger les embarcations. Les choix ne furent pas toujours aisés et donnèrent lieu à des discussions plus ou moins vives entre voyageurs et conseillers… Les décisions finales, pleines de bon sens, furent bien accueillies par tous. Mela reçut de nombreux conseils pour l’aider dans l’accomplissement de sa tâche. Han lui recommanda de bien prendre garde à l’état de santé des candidats et des candidates à une union avec les membres du clan :

-         Pour choisir les filles, prends bien soin d’examiner leur clan. Ils doivent être sains, bien nourris et pourvus de bonnes fourrures. Si les femmes sont en mauvaise santé, leurs enfants seront mal portants. Si elles ne savent pas travailler, elles seront une charge. Pour sélectionner les hommes qui voudront s’unir à nos filles, fais bien attention aux femmes de leur tribu : si elles sont craintives, c’est qu’elles sont mal traitées. N’oublie pas que, même dans des tribus prospères, le sort des femmes n’est pas toujours enviable. Il ne faudrait pas que nos filles soient malheureuses !

-         Aurons-nous à donner notre avis sur nos prétendants ? demanda timidement Dora.

-         Oui, affirma Marka. Je pense que tu es d’accord, Mela ? Nos filles sont mûres et elles en ont donné la preuve. Elles doivent être unies à des hommes qui leur conviennent.

Djani et Dina approuvèrent tout à fait Marka. Dina ajouta même :

-         Vous n’êtes d’ailleurs pas obligées de vous unir dès cette année. Si aucun compagnon ne vous plaît, vous pourrez y retourner l’an prochain...

-         Lorsque vous partirez dans votre nouveau clan précisa Han, vous ne nous reverrez probablement jamais. Votre choix sera définitif. Pensez à ce que vous laissez ici !

Nandi assistait à cette soirée d’adieu le cœur brisé mais les paroles de sa mère lui firent lever les yeux vers Lara qui regardait Han avec attention.

-         Nous savons bien qu’ici nous étions heureuses ici, Han, dit Lara. Nous te remercions pour tes paroles, Marka. Nous nous rendons très bien compte de ce que nous laissons ici.

-         Vous avez bien de la chance, jeunes filles remarqua la vieille Noun. De mon temps, personne n’aurait eu  cette idée ! C’est vous donner beaucoup d’importance.

-         Tu ne peux pas le regretter, Noun, intervint Marka un peu offusquée, nous sommes un clan où les femmes ont pris, par la force des choses, la même importance que les hommes, et les jeunes la même importance que les vieux. Chacun a eu sa part dans l’adversité, il est juste que chacun trouve la même part dans la prospérité !

-         Il est beaucoup trop question des filles, se plaignit Koba en riant, mais j’espère que nous aussi, nous pourrons choisir librement nos compagnes ?

-         Naturellement ! approuva Marka. Ce que j’ai dit aux filles est valable pour vous. Mais n’oubliez pas que l’approbation de Mela sera nécessaire. Les jeunes peuvent se laisser abuser par des coquettes  sans cervelle !

Les femmes sourirent et se moquèrent gentiment des garçons.

-         Pourquoi avez vous l’air de croire que les filles seraient plus avisées que nous dans leur choix ? protesta Koba, Ne peuvent-elles pas aussi se laisser tromper par de beaux parleurs incapables et bons à rien ?

-         C’est tout à fait possible, répondit Han. C’est pourquoi l’avis favorable de Mela sera nécessaire pour tous et ceci pour votre plus grand bien !

La veille du départ, le clan devisa longuement autour du feu. Le départ définitif des filles et la séparation momentanée d’avec les garçons les rendaient tous un peu mélancoliques. Ils chantèrent les chants traditionnels du clan pour se sentir unis dans la même émotion, faite de souvenirs partagés, de craintes et de combats communs, de victoires et de joies célébrées ensemble et, avant de se séparer, ils montèrent une dernière fois ensemble dans le sanctuaire pour demander la protection des esprits des ancêtres.

Aux premières lueurs du jour les pirogues furent chargées et les voyageurs s’éloignèrent au fil de l’eau, en agitant les mains pour saluer ceux qui restaient. 

 

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