08.05.2007
chapitre 19 - Le drame
Le travail des pirogues avançait aussi. Dès que la rivière serait libérée de sa gangue de glace, Moran apprendrait aux garçons l’art et la manière de s’en servir. Longtemps, Marka s’était demandé à qui elle confierait la direction de la future expédition des jeunes. Dina aurait eu sa préférence, mais comme son fils Dib ne faisait pas partie du voyage, elle n’était pas concernée par les négociations d’unions. Noun connaissait les rouages des négociations mais elle était trop âgée… Le choix de Marka s’était donc fixé sur Mela. Au début, Djani et Bouana avaient fait quelques allusions qui révélaient leur envie de participer au voyage, mais elles n’en parlaient plus. Et Marka était d’ailleurs intriguée car leur comportement laissait présager un problème qu’elle n’arrivait pas à cerner. Toute à son idylle, elle n’avait pas cherché à approfondir la question. Pourtant un matin, elle les vit se laver toutes deux dans le creux des rochers au fond de la grotte et fut intriguée par quelque chose d’insolite dans leur silhouette. Leurs seins s’étaient alourdis, leurs hanches arrondies. Marka leur demanda intriguée :
- Mais que se passe-t-il ? Vous avez beaucoup changé ! Qu’avez-vous ?
- Marka, dit Djani, embarrassée et hésitante, c’est certainement une grande chance pour le clan car nous pensons, enfin nous croyons …
- Vous croyez quoi ? interrogea Marka, irritée par ces hésitations.
- Nous attendons un enfant, dit Bouana sèchement en la dévisageant.
- Mais comment ? s’étonna Marka dépassée par les implications d’une telle révélation. Il faut pourtant s’unir à un homme pour concevoir un enfant.
- C’est avec Moran ! dit Djani, effrayée par le regard fixe de Marka.
Marka recula sans un mot, consternée, et incapable d’une pensée cohérente, « C’est avec Moran ! C’est Moran ! Moran ! » Elle n’entendait plus que la voix aigüe de Djani qui résonnait dans sa tête. Elle regagna sa hutte et se laissa tomber sur sa couche. Longtemps, elle resta immobile, frappée de stupeur. Puis elle sentit comme une chape de rage glacée la recouvrir, la durcir et lui rendre la force de faire face. Elle ricana amèrement en pensant aux rêves auxquels elle avait cru : Moran, l’amour, l’union à deux du corps et de l’esprit… Quelle dérision ! Il devait bien rire de sa naïveté, lui qui avait convoité toutes les femmes du clan ! Bien sûr, il avait préféré le chef, celle qui lui assurerait une position… Car c’est bien ce qu’il cherchait, cet invalide : une place dans un clan prospère ! Après tout, si son propre clan l’avait rejeté, c’était peut-être pour de bonnes raisons. Il avait su trouver de si beaux contes pour l’apprivoiser et vaincre son orgueil, mais son but était clair : arrêter son errance et s’imposer au clan. Mais Moran ne pourrait plus impunément se moquer d’elle ! Elle était le chef ! Personne ne prendrait d’ascendant sur elle. Elle assista au repas du soir, impassible et fermée, sans faire d’allusions aux récentes révélations de Djani et Bouana. Han les observait sans en avoir l’air. Elle nota la mine à la fois embarrassée de Djani et celle un peu arrogante de Bouana, la rigidité lointaine et glacée de Marka. Elle comprit que son piège avait fonctionné. Dès que Moran avait été lucide et qu’il l’avait remerciée de l’avoir sauvé, elle lui avait suggéré que la meilleure façon de témoigner sa reconnaissance au clan était de fertiliser ses femmes. Indifférent, il avait accédé à la demande de Han et s’était uni à Djani et Bouana. Très vite, il n’avait plus voulu continuer car il s’était mis à aimer Marka. Han avait alors espéré des naissances, se doutant bien de la réaction de Marka. La fière jeune femme se détournerait de Moran et redeviendrait celle dont avait besoin le clan. Si son pouvoir sur le chef était détruit, Moran ne nuirait plus, il pourrait même rester. Han connaissait parfaitement Marka, elle savait que celle-ci n’abandonnerait pas ses responsabilités mais au contraire qu’elle redoublerait même d’énergie. Le chef et le sorcier, ensemble, continueraient à assurer le pouvoir et mèneraient le clan dans le sens de ses traditions. Tout était pour le mieux ! Son plan avait réussi ! Le repas se déroula rapidement, chacun pressentant que le moment n’était pas au rire et aux discussions joyeuses.
La neige se remit à tomber étouffant les bruits, gommant les dernières aspérités du paysage et ensevelissant le chagrin de Marka. La vie continua, en apparence inchangée, mais elle ne descendait plus au camp du plateau. Dina, deux jours plus tard, lui en fit la remarque car Moran demandait ce qu’elle faisait. Marka fit répondre qu’elle était occupée car il fallait prévoir la naissance de deux enfants du clan. Ainsi, les grossesses de Djani et de Bouana devinrent officielles. Devant le drame latent, personne n’osa en parler. D’ailleurs, on ne devait jamais se réjouir ouvertement d’une naissance annoncée sous peine de provoquer le mauvais œil. Les futures mères prirent cependant des attitudes outragées pour manifester leur désapprobation devant cette indifférence trop affichée. Moran ne fit pas de commentaires à ceux qu’il continuait à voir assidûment pour les leçons de taille et la finition des pirogues. La tribu s’installa dans une atmosphère de tension et de méfiance, ce qui n’était jamais arrivé. Pourtant, même lors des anciens temps, ils n’avaient jamais été si prospères ni connu une telle abondance ! Les animaux de Dib et de Rina procuraient de la viande fraîche en permanence : poulets, cochons gras et moutons étaient abattus régulièrement pour alterner avec la viande boucanée. La réussite de l’élevage ne se démentait pas et, aux prochains beaux jours, il faudrait agrandir les enclos en prévision des prochaines naissances. Malheureusement, cette réserve de gibier domestique attirait aussi les fauves, souvent faméliques durant la mauvaise saison. Croc et sa meute avaient plusieurs fois donné l’alerte et, pour la première fois depuis leur installation, Dib avait relevé non loin de l’enclos les traces d’un lion des cavernes ! Moran, très inquiet, était allé examiner les empreintes : une femelle solitaire, l’empreinte était grosse, mais la démarche claudicante, la bête devait être vieille ou blessée… ce qui ne la rendait que plus dangereuse !
Moran avait expressément recommandé à Dib de prévenir Marka de la présence de la lionne et de demander la réunion du conseil pour les précautions à prendre. Marka n’avait pas tenu compte de l’avis. Elle avait simplement préconisé que l’on laisse Croc en liberté dans l’enclos pour qu’il puisse donner l’alerte et que personne ne sorte seul, ni sans arme empoisonnée. Lorsqu’elle descendit au camp du plateau pour veiller à la préparation de pièges pour attraper le fauve, elle passa près de Moran sans paraître le voir. Il dit alors à voix haute et claire :
- Il faut se méfier de ses ennemis, et non de ses amis. Combattre ses adversaires est juste, mais se tromper d’adversaire est néfaste. Ce lion est un grand danger. Ces pièges sont insuffisants, il n’y touchera pas. Il faudrait sacrifier un animal en appât et tenter un affût.
Marka fit comme si elle n’avait pas entendu la suggestion. De retour au camp, elle faillit cependant donner des ordres en conséquence, mais, par orgueil buté, elle n’en fit rien.
Le lendemain, des femmes et des fillettes descendirent au camp pour aller chercher des oeufs. Elles ne devaient pas s’éloigner du chemin, maintenant bien tracé entre la caverne et le camp, et elles avaient emporté des sagaies empoisonnées pour respecter la consigne. Marka était restée à la caverne. Soudain, un pressentiment la fit sortir jusqu’au début du sentier pour surveiller la petite troupe, tout près d’atteindre l’enclos. Alors que, rassurée, elle allait rentrer, elle s’immobilisa clouée au sol par la terreur : une forme rousse cachée par la barrière de l’enclos avait bondi sur le groupe, trop rapidement pour que les femmes aient le temps de réagir. Déjà, la bête s’enfuyait, la gueule pleine d’une petite forme qui ballottait entre ses crocs. Marka courut comme une folle. Les femmes criaient. Dib sortit en courant, suivi de Moran claudiquant sur ses béquilles et précédé par Croc. La lionne avait disparu. Koba, qui était dans une hutte en train de nourrir les loups, apparut avec sa meute. Tous s’élancèrent à la poursuite de l’animal, les loups le rattrapèrent les premiers et courageusement lui mordirent la croupe et les flancs. La bête se retourna, fit face et lâcha sa proie… Devant la troupe qui arrivait en hurlant, elle s’enfuit. Par terre, gisait Mana. Ils l’entourèrent et Marka prit dans ses bras sa fille qui avait cessé de vivre. Incrédule, elle regardait le petit corps inerte, couvert de sang, de cette petite qu’elle avait élevée négligemment et souvent bousculée, la chair de sa chair, morte par sa faute. Un immense accablement lui fit courber la tête et Marka l’indomptable, pour la première fois de sa vie, pleura amèrement.
Elle remonta lentement vers la caverne, le petit corps toujours serré dans les bras, et se dirigea vers le sanctuaire. Elle posa son fardeau sur le sol comme pour faire reproche aux esprits des ancêtres de ne pas l’avoir protégée. Longtemps, elle resta ainsi et personne n’osa interrompre sa prostration. Enfin, elle ressortit et dit d’une voix sans timbre :
- Je vais la préparer. Nous l’accompagnerons demain dans le séjour des esprits.
- Il lui faudra une tombe digne d’une fille de chef, dit Han doucement.
- Personne d’autre que moi ne veillera sur le repos de ma fille ! répondit Marka âprement. Je n’ai pas su protéger sa vie parmi nous, je la protégerai parmi les morts.
Avec acharnement, Marka se mit à parer le corps de Mana. Elle l’enduisit de crème blanche de kaolin pilé, la revêtit de belles fourrures, la coiffa d’un casque de coquillages et d’un beau collier de galets multicolores et la chaussa de ses plus jolis mocassins ornés de plumes. Elle ne pleurait plus, mais elle était lourde de toute la tendresse inexprimée pendant ces années, et qui n’avait plus pour objet que ce corps sans vie. Pourtant, elle sentait que l’esprit de Mana voyait ses gestes et en était apaisé, que les souffrances de son corps étaient oubliées et qu’elle était prête à rejoindre dignement les ancêtres. La tombe fut tapissée de pierres lourdes. Nandi y mit un petite statue de Croc pour la protéger et aussi celle d’une fillette pour lui tenir compagnie. Ce fut le geste qui toucha le plus Marka. Tout le clan accompagna Mana à sa dernière demeure. Ils portèrent son corps sur une litière ornée de branches de sapin et chantèrent en dansant sur un rythme lent pour ne pas troubler le repos de son esprit. Ils imploraient les ancêtres d’ouvrir leur porte car Mana arrivait parmi eux et ils rappelaient qu’elle avait été sur terre une bonne petite fille, courageuse et gaie, et qu’ils seraient contents de l’avoir avec eux. Il était rare d’observer tant de cérémonial pour une simple fillette. Mais tous se sentaient solidaires de Marka dont la peine les avait impressionnés. Djani et Bouana avaient offert le collier qui ornait le cou de Mana. Han n’avait pas trop osé se manifester. D’abord, elle n’avait jamais aimé la fillette - qui le lui rendait bien - et elle craignait que l’esprit de Mana ne se venge de ses regrets de mauvaise foi. Ensuite, elle redoutait la réaction de Marka qui pouvait avoir deviné ses manœuvres sournoises. Han était assez inquiète sur l’avenir de sa relation avec Marka et recommençait à craindre un rapprochement entre elle et Moran. Elle avait appris que Moran avait mis Marka en garde contre le lion et elle avait vu Marka en contemplation devant la chouette dessinée par Nandi… Tout cela paraissait de mauvais augure pour ses desseins. L’ascendant de Moran, elle le sentait, était obscurément lié à cette chouette. Il faudrait qu’elle interroge les esprits à ce sujet. Mais elle commençait à douter de ses dons de clairvoyance, n’ayant pas pressenti le drame qui venait de se passer, drame d’autant plus important que l’avenir du clan était lié aux filles de Marka. « Mais encore fallait-il qu’elle en ait ! » A ce point de son raisonnement, Han résolut de parler à Marka pour l’inciter à se rapprocher de Moran. Cette manœuvre avait tous les avantages ! De toutes façons Marka allait pardonner à Moran, et si Han lui conseillait de le faire, Marka oublierait ses soupçons.
Très éloignée des détours tortueux de la pensée de Han, Marka était retournée dans le sanctuaire après la cérémonie de la mise en terre de Mana. Debout en face de la chouette, elle l’implorait de lui montrer la voie à suivre.
- Toi qui es sage, dis-moi ce que je dois faire ? Ai-je été injuste ? Suis-je responsable de la mort de ma fille ? Que dois-je faire ? Dis-le moi, toi qui vois tout, même la nuit !
09:35 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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