07.05.2007

chapitre 18 - Le départ

Les craintes de Han n’étaient pas vaines et le récit de Moran avait effectivement  provoqué une véritable effervescence dans le camp. Des groupes se formaient pour discuter avec passion de ses voyages, de ses amours, de ses découvertes. Jamais, depuis qu’ils vivait tous en vase clos, ils n’avaient eu autant de sujets passionnants à développer.

-         Qui aurait pu soupçonner qu’il existait tant de peuples différents ?

-         Peux-tu imaginer cette mer dont on ne voit même pas les limites ?

-         Aimerais-tu partir ainsi au hasard de par le monde ?

-         Quel peuple cruel peut condamner une jeune fille à une mort horrible en offrande à un dieu sans pitié ? Nous n’avons heureusement jamais connu de sorciers aussi mauvais !

-         Comment peut-on quitter à jamais son pays, ses parents ses attaches...

-         Tu sais bien qu’il y était obligé !

-         Jamais je n’aurais pu survivre à un tel malheur.

Mais c’était surtout l’amour, ce sentiment nouveau et si mystérieux qui les préoccupait. Les femmes tentaient toujours d’analyser les sentiments qui les avaient liées autrefois à leurs compagnons. Si certaines prétendaient que, sans le savoir, elles avaient été aimées, d’autres haussaient les épaules en disant qu’il ne s’agissait là que d’histoires un peu folles qui n’existaient que dans les rêves des voyageurs. Han était de plus en plus irritée de cette agitation pernicieuse pour le bon équilibre du clan mais Marka, calme et sereine, faisait semblant de ne s’apercevoir de rien, ce qui renforçait la hargne de Han.

Particulièrement agités, les garçons complotaient à nouveau avec véhémence. Ils ne paraissaient pas d’accord entre eux. Après des conversations houleuses, ils se jetaient des regards furibonds, haussaient les épaules et paraissaient très mécontents les uns des autres. Enfin, Koba et Logo se décidèrent à exposer leurs revendications. Ayant déjà fait l’expérience malheureuse de la dissimulation, ils préféraient s’entretenir ouvertement de leurs soucis.

-         Pouvons nous être écoutés du Conseil ce soir ? demanda Koba à Marka.

-         Certainement ! lui répondit-elle, nous vous entendrons volontiers.

Aussi, le soir, le clan se réunit autour du foyer. Les femmes étaient réticentes et agacées car elles se doutaient que les garçons allaient encore soulever un problème qui n’aurait pas leur approbation. Han les avait mises en garde et certaines commençaient à regretter l’impact qu’avait eu sur l’imagination des jeunes gens le récit des aventures mouvementées de Moran. Par discrétion, Moran n’avait pas voulu paraître au Conseil, regrettant aussi d’avoir trop parlé. Jusqu’à présent, il avait gardé davantage de réserve chez les peuples qui l’avaient accueilli. Il se rendait compte un peu tard qu’il avait été imprudent et que sa franchise - qui s’adressait surtout à Marka - risquait de l’exclure de ce clan qu’il avait voulu séduire. Devant le cercle des femmes, Koba prit la parole:

-         Nous avons atteint l’âge d’homme. Nous sommes bien entendu très reconnaissants au clan de ce que nous avons appris, mais nous voudrions recevoir la permission de quitter le clan pour compléter notre formation en voyageant. L’histoire de Moran nous a convaincus qu’il serait bon pour nous de connaître autre chose que notre vallée. Le monde est vaste, varié, et nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas l’ignorer.

Marka regardait pensivement son fils. Elle songeait à la réaction brutale et coléreuse qu’elle aurait eue naguère à cette annonce, prévisible d’ailleurs, dont la précipitation et la naïveté l’amusaient plutôt. Elle répondit calmement:

-         Je demande l’avis des femmes du clan.

Dina, prit la parole la première et demanda :

-         Parles-tu au nom de tous, Koba ? Tu veux aussi partir Dib ?

-         Non ! répondit Dib fermement, je n’ai aucune intention de voyager. Je veux continuer à m’occuper de mes animaux. Ils ont eu des petits, ils nécessitent beaucoup de soins et ne peuvent se passer de moi. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, je ne peux me passer de Rina et je veux m’unir à elle. Ce problème de voyage ne me concerne pas.

-         Nandi ne désire pas partir non plus, dit sèchement Han, il est très occupé par son travail dans la grotte et ne veut pas l’interrompre.

-         Il ne reste donc que Koba, Nak et Logo, n’est-ce pas ? remarqua Marka.

Les trois garçons hochèrent la tête, confus d’avoir indûment parlé au nom de tous alors qu’ils savaient leurs camarades hostiles à toute idée de départ.

-         Avant de juger, il convient de connaître votre projet ? demanda Han.

-         Nous voudrions découvrir autre chose, et aussi trouver des compagnes. Naturellement, nous reviendrons ensuite ici pour nous y établir.

-         Avez-vous pensé à l’intérêt général ? demanda la vieille Noun. N’oubliez vous pas que les membres d’un clan doivent toujours raisonner dans le but de le servir ?

-         Mais notre expérience servira au clan ! Nous reviendrons aguerris, avec de nouvelles techniques, et des compagnes pour porter des enfants.

-         Et si vous ne reveniez pas ? remarqua Marka, Que deviendrait le clan sans vous, au seuil de l’âge d’hommes et prêts à être véritablement utiles ?

-         Vous êtes déjà habiles et aguerris, davnatage même que les autres garçons de votre âge car vous avez déjà eu des responsabilités d’adultes et vous avez su y faire face, dit Han.

-         Le clan a besoin de s’agrandir ! Nous devons chercher des compagnes pour assurer notre descendance ! Cela aussi est nécessaire au clan !

-         Vous avez raison, dit Mela, en cela au moins...

-         Voyez-vous quelque chose à ajouter ? demanda Marka. Si tout le monde s’est exprimé, voici ma décision. La demande de Koba, Nak et Logo est bonne pour le clan en ce qui concerne la recherche de compagnes. Ils devront donc préparer leur départ pendant la mauvaise saison et, dès les beaux jours, ils pourront partir pour rejoindre le rassemblement de tribus dont nous a parlé Moran. Ils y choisiront leurs compagnes et rejoindront le camp. Par la suite, si l’un d’entre eux le désire, il pourra partir pour un autre voyage d’exploration. Mais alors, il sera bien averti qu’il n’agira plus dans l’intérêt du clan mais pour satisfaire une envie personnelle. Ce n’est pas tout, ajouta-t-elle, car je n’oublie pas les filles ! Certaines sont également en âge de trouver des compagnons. Les garçons emmèneront donc Lara, Dora et Djara, la fille de Djani. Pour Rina, je ne pense pas qu’elle se sente concernée. De plus, comme les jeunes gens ne peuvent négocier seuls les unions, il faudra qu’une femme expérimentée les accompagne, mandatée par le clan pour traiter en son nom. J’ai dit.

Les garçons en restèrent sans voix. Ils n’avaient pas imaginé une victoire aussi facile, ni une telle restriction car partir accompagnés des filles et d’une femme enlevait une partie de leur joie. Par contre, ils avaient noté la promesse de Marka pour de futurs voyages. Ils savaient qu’elle ne revenait jamais sur ce qu’elle avait dit et la perspective d’une grande expédition future comblait leur déception. Aussi, Koba s’inclina devant Marka et remercia le Conseil de les avoir écoutés. Lara se leva à son tour, rose d’émotion et dit en bégayant un peu :

-         Nous te remercions, Marka. Nous n’aurions jamais osé le demander mais nous avions envie de partir aussi, naturellement. Nous avons aussi l’âge…

-         Pourquoi aviez-vous peur de parler ? Vous êtes des membres du clan à part entière. Vous n’avez jamais failli à vos tâches. Vous avez le droit de demander au clan ce qui vous parait juste. Sans doute, après ce voyage, ne reviendrez-vous jamais parmi nous. Nous vous regretterons car vous êtes fortes, habiles et sages. Vous nous manquerez, mais cela est dans l’ordre des choses. Vous représenterez le clan ailleurs, voilà tout…

-         Qu’en penses-tu Han ? demanda Marka un peu après, alors que les autres se regroupaient pour commenter le conseil et ce qui en avait découlé.

-         Tu as pris une bonne décision, lui répondit Han, et très habile. Quand les garçons reviendront avec des compagnes, ils auront beaucoup moins envie de courir le monde, mais tu ne les as pas braqués en refusant d’emblée. J’ai toujours su que tu avais une importance particulière. Le clan survivra grâce à toi et à tes filles.

-         Grâce à « mes » filles ? demanda Marka étonnée, je n’ai que Mana, et elle aussi, un jour, elle partira...

-         Non, dit Han fermement, c’est par les filles de ton sang que le clan se perpétuera.

-         Han, demanda brusquement Marka sans s’étendre sur ce paradoxe. N’est-il pas temps pour Moran de se remettre debout et de marcher ?

-         Il peut essayer, mais c’est sans espoir, et tu le sais bien. Ses os ne sont pas consolidés. Ils ne le seront jamais, mais nous pouvons lui fabriquer un cadre en bois à mettre le long de sa jambe. Il pourra ainsi se soutenir en prenant appui sur une branche.

-          Je veux vraiment l’aider ! Tu crois qu’il pourra  aussi se déplacer seul ?

-         Naturellement ! Aie confiance en moi ! Je ferai tout pour qu’il soit indépendant et libre de se déplacer, assura Han en la regardant de biais. « Ainsi, Marka est plus soucieuse du bien-être de Moran que de l’avenir du clan... pensa Han. Il est vraiment temps d’y remédier sérieusement ».

La vie du clan poursuivit son cours normal. Les provisions d’hiver étaient rentrées. La rivière avait livré son lot de poissons gras et les troupeaux de passage avaient été nombreux. Bœufs et chevaux avaient payé leur tribut aux chasseurs expérimentés et bien équipés. Tout était prêt pour pouvoir affronter l’hiver avec sérénité. On avait discuté longuement pour savoir si la caverne serait de nouveau habitée pendant la période froide. Marka préférait que le clan regagne cet abri sûr mais les animaux nécessitaient une présence au camp du plateau. Aussi avait-elle transigé : le clan se partagerait. Dib, Rina et leurs animaux en captivité resteraient sur la plateau mais aussi les garçons et Moran qui aurait eu trop de difficultés à aller et venir jusqu’à la caverne. Il fallut donc leur construire des huttes adaptées à l’hiver. Moran, qui avait connu les pays froids, leur conseilla de bâtir les murs et le toit en empilant des troncs d’arbres colmatés avec de la sciure et de la glaise. Il fut heureux de voir sa proposition adoptée. Il avait pris conscience de l’hostilité latente de Han et senti aussi que les femmes l’avaient tenu responsable du désir d’évasion des garçons. Elles l’avaient délaissé et mis un peu à l’écart. Ses conseils judicieux firent oublier ces rancœurs. Avec leurs murs solides, leur sol isolé par une couche de cendre et de mousse recouverte d’écorce, avec au centre la place empierrée d’un foyer, les nouvelles habitations offraient des abris confortables qui pouvaient affronter la mauvaise saison. Les enclos des animaux furent entourés de solides pieux et isolés par un fossé pour les mettre hors d’atteinte des bêtes sauvages. D’autres abris furent aménagés pour les bêtes à l’intérieur. Croc avait une compagne et plusieurs compagnons. La meute veillerait aussi à la protection du camp. Pour nourrir les animaux captifs pendant l’hiver, il fallut également prévoir d’amples provisions d’herbe que l’on avait fait sécher pour ne pas qu’elle pourrisse. Ce fut Dib, naturellement, qui fixa les besoins de son cheptel mais une équipe l’avait aidé à remplir ses objectifs.

Enfin, un vaste abri fut construit pour que les garçons, sous la conduite de Moran, puissent travailler à la construction de leurs pirogues tout en restant relativement à l’abri. L’expédition devant comprendre sept personnes, trois garçons, trois filles et une femme. Il fut décidé que trois pirogues seraient nécessaires au voyage et qu’une quatrième resterait à la disposition de Moran et du clan. Que de bois à charrier depuis la forêt ! On trouvait heureusement suffisamment de branches cassées par le vent et les tempêtes, mais il fallut couper des troncs pour les pirogues et leur transport fut un travail harassant. Cependant, comme l’enthousiasme et la bonne humeur régnaient et que, le soir, de larges rations de viande réconfortaient les membres du clan, chacun faisait de son mieux et le travail avançait vite. Moran était devenu très sombre. Il avait tenté de se mettre debout mais sa jambe blessée s’était révélée incapable de le soutenir. Sans être douloureuse, elle était raccourcie et flexible. Désespérée, Marka l’avait vu pâlir en fixant d’un air accablé son membre inutile.

-         Sans doute aurait-il mieux valu que je meure… murmura-t-il.

Il fallut longtemps à Marka pour le persuader d’essayer un assemblage de tiges de bois et les diverses combinaisons qu’elle imaginait. Pourtant, à force d’essais, il réussit à tenir debout et à avancer avec une béquille pour assurer son équilibre, en plus de la gaine qui entourait sa jambe. Il offrait un spectacle pitoyable, mais il pouvait au moins se déplacer seul.

Avant qu’une partie du clan ne regagne la caverne, Marka décida d’organiser une grande fête pour remercier les esprits des Anciens d’avoir favorisé la chasse et garni les silos, et aussi pour récompenser le dur travail de tous les membres du clan. Il fut décidé par la même occasion de célébrer l’union de Dib et Rina. Moran s’occupa activement des préparatifs et monta un véritable orchestre. Il y avait des tambours, des tambourins avec des grelots de coquillages, des flûtes et des pipeaux.. Rina avait été parée de longues tiges de glycine et de lierre, piquées de fleurs, qui en faisaient une image vivante et dansante de la nature. Elle était radieuse lorsque Han noua un lien symbolique sur les mains tendues du jeune couple, et tout le clan hurla sa joie, sans plus de réticence. Tous dansaient sur place, sautaient et chantaient pour célébrer cette union, symbole de la vie. Les danseurs s’étaient vus munis, aux pieds et aux mains de castagnettes, qui tintinnabulaient au rythme de la danse et ajoutaient à la musique. Le festin qui suivit fut digne de la prospérité du clan. La surprise du repas consista en d’énormes galettes boursouflées que servit  Rani. La veille, dans sa hâte de veiller à tous les préparatifs, elle avait oublié de cuire la pâte de ses galettes. Le lendemain, elle l’avait retrouvée bizarrement gonflée. Désolée à l’idée de gâcher son travail, elle avait tenté de le cuire malgré tout sur les pierres brûlantes. Le résultat fut jugé excellent et Rani unanimement félicitée pour son innovation bien fortuite.

Après la fête, Marka monta à la caverne avec Moran qui se mouvait avec une relative aisance. Il s’entraînait souvent, sans témoins, lorsque le clan vaquait à ses occupations et avait acquis une certaine habileté à manier son appareillage. Il put ainsi, pour la première fois, suivre Marka jusqu’au sanctuaire. La découverte de la caverne ornée lui procura une intense émotion. Il contempla religieusement les parois ornées et ressentit une véritable vénération pour la fresque des chevaux, leurs teintes en dégradé du noir au beige assorties au dessin de plus en plus allusif, du trait ferme à l’esquisse. Il effleura, d’un doigt précautionneux, la corne du  rhinocéros qui, tête baissée, écrasait de sa masse les silhouettes aériennes des bouquetins qu’on devinait derrière lui. Il s’arrêta ensuite devant le dessin d’un lion des cavernes et murmura : 

-         Il me fait peur ! Marka, c’est pour toi qu’il est là, il te menace, il te guette.

-         Mais pourquoi dis-tu cela ? On n’a pas de lion des cavernes par ici.

-         J’ai eu comme un pressentiment… répondit-il. Il te faut prendre garde. Tu es si forte, il est peut-être jaloux de ta puissance ? Son esprit voudra te détruire. Ne l’oublie pas.

Marka ne prit pas sa mise en garde au sérieux. Et elle l’entraîna devant la reproduction de l’ours.

-         Regarde ! Il nous a pardonné la mort de sa femelle et il nous est favorable.

-         C’est de bon augure, murmura-t-il en levant sa lampe pour mieux contempler la silhouette massive de la bête.

Il s’arrêta ensuite devant un hibou esquissé à grands traits dans un recoin. C’était une des oeuvres récentes de Nandi :

-         Ce hibou, Marka, représente pour mon clan la sagesse. Si tu es désemparée un jour, demande-lui conseil. Il t’inspirera la réponse à tes problèmes. J’aimerais mieux que tu n’aies jamais à le faire, mais qui sait… Je comprends ce que cette grotte sacrée représente pour vous, continua-t-il, c’est votre sanctuaire. Il préservera toujours votre identité, donnera la force de vie et l’assurance de la continuité à votre clan.  Je vous envie Marka, parce grâce lui, vous ne disparaîtrez jamais complètement.

-         Je sais, Moran. Je l’ai compris ! Le sanctuaire sera notre refuge et notre sauvegarde. Je sens la présence de ceux qui l’ont fait et le souffle futur de ceux qui y viendront.

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