06.05.2007
chapitre 17 - autour du feu
- Moran, dit-il, je comprends ce sentiment dont tu as parlé, c’est celui que j’éprouve pour Rina. Je ne savais pas lui donner un nom, mais maintenant je peux le dire : j’aime Rina, et elle représente pour moi exactement ce qu’était pour toi Nidemba.
Tendrement, il prit la main de la jeune fille qui ne disait rien mais dont les yeux brillants regardaient Moran avec reconnaissance. Les autres filles n’osaient pas s’exprimer. Elles avaient écouté avec passion le récit des amours de Moran qui leur avait révélé ce à quoi elles aspiraient, surtout depuis que Dib et Rina avaient publiquement déclaré leur entente. Si elles avaient jalousé Rina, elles pensaient maintenant que son sort n’était pas unique et, qu’un jour, elles aussi pourraient connaître un tel sentiment. Elles se prenaient à rêver d’histoires d’amour...
Les garçons avaient été beaucoup plus passionnés par la découverte du vaste monde… Leur cadre de vie était resté limité à leur vallée, mais un grand souffle d’aventure avait passé sur leurs esprits curieux et éveillés. Ils regardaient avec des regards d’envie l’horizon qui leur cachait tant d’inconnu.
- Il faut-il connaître le monde pour organiser sa vie, n’est-ce pas ? dit Logo
- Si tu n’avais pas voyagé, tu ne saurais rien de tout ce que tu as découvert, ajouta Koba, tu as beaucoup appris chez ces peuples que tu as visités !
- C’est vrai, répondit Moran. Mais il n’est pas obligatoire de parcourir le monde pour faire des découvertes. Je suis émerveillé par ce que vous avez réalisé ici. Les expériences de Dib sont la chose la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de voir ! En cherchant toujours à améliorer ce que l’on fait, en faisant jouer son imagination, ou son habileté, on peut aussi arriver à des progrès immenses !
- Nous avons d’autres raisons de voyager : nous trouver des femmes ! Nous ne pouvons pas tous nous marier entre nous ! s’exclama Nak.
- A ce propos, je sais que lorsque les prairies reverdissent, les tribus de ce pays ont l’habitude de se réunir sur une île entre deux fleuves, dans une grande vallée qui descend vers la mer. Je m’étais fait préciser l’endroit car je projetais d’y aller lorsque j’ai eu mon accident sur la falaise. J’aurais aimé me rendre à ce rassemblement, on y apprend tant de choses ! Cela permet d’effectuer des échanges d’informations, d’apprendre de nouvelles techniques, de nouer des alliances, de trouver de nouvelles destinations pour les voyageurs. C’est la meilleure façon de connaître les autres et c’est une très bonne coutume de ce pays.
- C’est loin d’ici ?
- Je ne peux pas exactement le préciser mais, d’après ce que j’ai compris, il doit falloir pour s’y rendre le temps que la lumière de la nuit accomplisse son cycle complet. La réunion dure assez longtemps, avec des arrivées et des départs sans arrêt. Naturellement, il faut partir suffisamment tôt pour ne pas rater des rencontres intéressantes. Pour y aller, le moyen le plus sûr serait de suivre le cours de la grande rivière en pirogue. Elle doit rejoindre la grande vallée. Le voyage serait aisé et plus rapide que par voie de terre et on peut apporter plus de bagages. C’est important pour pouvoir faire bonne figure dans ces réunions. Nous en organisions aussi chez nous. Quelle expérience passionnante ! Si vous faites ce voyage, je pourrais vous apprendre à construire des pirogues et à vous en servir. Curieusement, ce mode de locomotion n’est pas encore très répandu.
- Tu as une grande expérience et tes conseils seraient précieux. Mais n’as-tu vraiment jamais regretté d’être parti de chez toi ? demanda Dib.
- Non. Mais mon cas est un peu particulier car j’ai été rejeté par les miens. Je n’ai plus de clan. Il m’est donc impossible d’envisager de revenir.
- Nous avons aussi un problème, nous qui n’avons pas d’hommes dans notre clan. Avoue que c’est tout de même plutôt exceptionnel !
- Ne vous plaigniez pas ! Vous avez tellement plus que tant d’autres! Votre sanctuaire est rare et précieux ! Beaucoup vous l’envieraient. C’est ce point d’ancrage qui vous a inspiré tant de réussites. Ne l’oubliez pas !
Mais, sans plus écouter, les garçons rêvaient de ces horizons inconnus qui les attiraient. Ils écoutaient l’appel du vent qui emportait leurs rêves. Les femmes, même avec leur expérience de la vie, s’interrogeaient aussi sur cette notion d’amour que Moran avait tenté d’expliquer, Jamais elles n’avaient imaginé un tel sentiment ! Elles s’occupaient de leurs enfants, les protégeaient, les soignaient, cela allait de soi, mais elles n’avaient jamais donné de nom à ce qui les liait à eux. Quant à qualifier ce qui les avait attachées à leurs compagnons, elles n’en auraient jamais eu l’idée. Et pourtant, en y réfléchissant, certaines se demandaient si elles n’avaient pas été loin de les aimer… Cette découverte les rendait mélancoliques, maintenant qu’il était trop tard. Elles n’auraient plus jamais l’occasion de qualifier ces élans confus, ni de les éprouver et il leur semblait que le sort avait été injuste avec elles.
Han percevait ces réactions émotionnelles et en était irritée. Il était mauvais d’éprouver des regrets stériles, des aspirations sentimentales inutiles ou des désirs d’évasion pervers. Pourquoi troubler le clan ? N’avaient-ils pas eu leur lot d’épreuves ? Ne les avaient-ils pas surmontées avec courage et efficacité ? Ils devraient en être fiers sans regretter des chimères ! « Ces discours sont malsains et perturbent le clan ! Qu’avons-nous besoin d’amour ou de voyages ? Ce ne sont que des songes creux ! » pensait-elle, furieuse. Mais lorsqu’elle se tourna vers Marka pour lui faire partager son sentiment, elle la vit qui regardait Moran, comme envoûtée, le visage éclairé par une lumière intérieure. Alors, pleine de ressentiment, elle se leva sans mot dire et s’éloigna. Cet charlatan qui perturbait leur équilibre durement atteint pouvait prendre un rôle prépondérant dans leur communauté. C’était inquiétant, et il n’était même pas des leurs ! Mais qui l’écouterait si elle les mettait en garde ? Moran les faisait rêver… Mais elle, il l’ignorait. Sans doute ne reconnaissait-il pas son autorité... Plus tard, il tenterait peut-être de l’éliminer. « Il devrait pourtant se souvenir de la redoutable puissance des sorciers ! » ricana-t-elle méchamment. Heureusement qu’elle avait su pressentir le danger ! Marka était attirée par Moran d’une façon particulièrement inquiétante : leur chef indomptable était prête à se soumettre ! « Elle ne le sait pas encore, mais moi si ! Et j’ai pris quelques précautions. » Elle sourit intérieurement en se félicitant d’avoir manœuvré de manière à assurer l’indépendance du clan des femmes et l’élimination rapide de Moran. Toute à ses pensées, Han décida de préparer une décoction d’herbes divinatoires et de se réfugier dans le sanctuaire pour trouver la lucidité et la clairvoyance nécessaires afin de décider de la conduite à tenir à l’avenir…
Pendant ce temps, les femmes s’étaient retirées dans leurs huttes. Seules Marka, Dina, Mela et Djani s’attardaient encore, contemplant le feu, leurs rêves ébauchés et leurs désirs incertains les tenant éveillées.
- N’as-tu pas peur, Moran, que cet amour dont tu parlais soit définitivement mort avec Nidemba ? demanda Mela. Crois-tu qu’il pourrait renaître pour une autre femme ?
- Est-ce la première fois que tu aimais ? Qui t’a appris ce qu’était l’amour ? Personne n’en a jamais entendu parler chez nous !
- Quand l’amour naît dans le cœur d’un homme, est-ce qu’il naît aussi dans celui d’une femme ? Je veux dire, l’amour est-il toujours partagé ? demanda Nandi, resté lui aussi autour du feu.
- Voilà beaucoup de question à la fois ! répondit Moran en souriant, et je ne saurais pas répondre à toutes. Je ne peux parler que de ce que j’ai connu. J’ai aimé Nidemba. Elle était aussi nécessaire à ma vie que l’air que je respirais, que l’eau fraîche ou la bonne viande rôtie sur le feu qui entretient la force du chasseur… Sans elle, j’ai voulu mourir. Mais mon séjour chez les hommes guerriers a agi comme le temps sur une blessure douloureuse qui arrête de saigner et se referme peu à peu. J’en garde la marque toujours vive dans mon cœur, et je la garderai toujours. Quant à aimer sans être aimé en retour, même si je n’en ai pas personnellement fait l’expérience, je crois que c’est possible. Peut-être Daïa, la jeune fille de la tribu de la montagne, m’aimait-elle, mais à moi elle était indifférente. Cela répond-il à ta question ? dit-il en se tournant vers Nandi qui baissa la tête et recula silencieusement.
J’aimais déjà la mer, la vie, la liberté… continua Moran. Mais ce sentiment nouveau d’amour envers une femme, il n’est pas besoin de mots pour l’exprimer, ni même de gestes. C’est une certitude qui s’impose brusquement. Comme l’on sait que le soleil réchauffe ou que la pluie arrose, on sait que l’on aime et que l’on est aimé. Et c’est merveilleux !
Les femmes quittèrent le foyer l’une après l’autre. La nuit se faisait épaisse. Le dôme du ciel était éclairé par les milliers de lampes des esprits des ancêtres et leur lumière répandait une clarté pâle et mystérieuse. Marka et Moran se retrouvaient seuls. Marka n’avait pas posé de questions mais elle avait écouté attentivement les réponses de Moran. Maintenant, elle sentait son cœur battre douloureusement et une angoisse indéfinie la laissait haletante, comme figée au seuil d’un monde inconnu. Longtemps, tous deux restèrent immobiles et silencieux. Marka regardait devant elle le feu qui rougeoyait et Moran regardait Marka. Enfin, il l’appela doucement :
- Marka ? As-tu ressenti l’appel ? Tu sais que je t’aime, n’est-ce pas ?
Elle se rapprocha de lui et posa sa tête sur son épaule en lui prenant la main.
- Et je t’aime aussi, dit-elle avec un soupir. Avant même que tu ne nous parles de l’amour, je crois que je l’avais découvert….
Une grande paix avait envahie la jeune femme. Elle sentait le sang battre dans la poitrine de Moran, elle avait sa main contre la sienne, chaude et ferme. Son destin était accompli. Si elle avait avancé dans le noir, si elle avait lutté, était-ce pour que s’accomplisse cet échange mystérieux qui donnait un sens à sa vie ? Elle ne le savait, mais elle avait trouvé la paix. Elle était arrivée à bon port. Elle ne pensait plus au clan, ni à la lutte pour la survie, ni aux problèmes incessants, elle ne pensait plus qu’à Moran et à elle… Et elle voyait se détacher d’elle, comme un être étranger, l’ancienne Marka, le « chef de clan », la femme dure et exigeante, si tendue dans son effort pour vaincre le présent et prévoir l’avenir qu’elle en était devenue sourde aux demandes muettes de ses proches. Elle revoyait cette étrangère vouloir dompter son fils aîné coupable de s’être dressé contre elle, négliger son cadet, le pauvre Kirou, pourtant si tendre et fragile ou encore ignorer sa fille, la petite Mana, subjuguée par l’autorité de sa mère. Maintenant, elle la plaignait aussi car cette Marka d’autrefois n’avait connu que la dureté et l’indifférence, tant chez ses parents que chez son compagnon. Comment aurait-elle pu apprendre à être tendre ? Et si elle l’avait été, aurait-elle eu la force de guider le clan et de le sauver ? Mais ce temps-là était fini. Une nouvelle Marka naissait entre les bras de Moran, apaisée et sereine. Elle voyait une autre vie s’ébaucher, une vie à deux, avec un compagnon fort et tendre qui la soutiendrait de son amour et de ses conseils. Elle repensa alors à leur première rencontre en haut des collines bleues, au choc de son regard vert qui d’emblée l’avait tant troublée. En même temps, elle entendit aussi sa voix à elle prononcer les paroles qui le condamnait « Nous lui sauvons peut-être la vie. Cela est assez ! » Un grand froid l’envahit. En repoussant ces souvenirs, elle avait presque réussi à les oublier. Mais ce soir, dans le bilan de sa vie qu’elle faisait au creux de l’épaule de Moran, la scène lui apparut soudain dans toute sa cruauté. C’est elle qui l’avait condamné à rester infirme ! C’était à cause d’elle qu’il gisait sur le sol ! Comment se racheter ? Elle était devenue glacée, tremblante, et Moran se méprit sur la cause de ce malaise. Il lui dit doucement :
- Rentrons, Marka, tu as froid et la nuit est à nous.
Elle tira la litière jusqu’à sa case et se promit d’oublier à jamais leur première rencontre. Elle allait lutter et se battre pour lui redonner son autonomie, et puis elle allait l’aimer…
Moran, lui aussi, évoquait leur première rencontre quand, juste au dessus de lui, il avait découvert des yeux gris comme des nuages d’orage et des cheveux de flamme qui dansaient dans le soleil. C’était une apparition qui faisait reculer les frontières du néant. Dès le premier abord, il avait été intrigué par cette femme seule à la tête de son clan. Il l’avait étudiée et il l’avait admirée. S’il avait aimé autrefois une femme-enfant, douce et frêle, il se sentait maintenant attiré par cette femme si forte et dure en apparence. Sous son aspect abrupt, il avait deviné le profond besoin de tendresse que les yeux de Marka laissaient transparaître lorsqu’elle le regardait à la dérobée. Et l’amour de cette femme avait trouvé le chemin de son cœur qu’il croyait pourtant définitivement fermé à toute nouvelle passion. Il n’avait d’abord pas voulu y croire à cause de son infirmité, mais ce soir, il n’avait pas pu s’empêcher de l’appeler. Sans renier son passé ni son ancien amour, il ne voulait plus renoncer à Marka, se sentant prêt à tout pour être digne d’elle et l’aimer comme elle le méritait. Quand elle le traîna à l’abri dans la caverne, toujours couché sur sa litière, il se sentit humilié et se jura de se remettre sur ses pieds pour pouvoir un jour la regarder en face, d’égal à égal.
Après s’être éloigné du feu, Nandi était remonté vers la caverne à pas lents. La réponse de Moran l’avait plongé dans le désespoir. Il aimait depuis longtemps Lara, la fille de Mela et le récit de Moran l’avait éclairé sur ses sentiments. Mais il savait que Lara cherchait plutôt à attirer l’attention de Koba. Malheureux, il résolut de se réfugier dans le sanctuaire pour y chercher un réconfort. Les fresques magiques le transportaient dans un autre monde où seule comptait la beauté mystérieuse du dessin. Il y trouva sa mère, Han, immobile, une torche à la main. Elle entendit des pas et, sans se retourner, demanda :
- Que cherches-tu là, Nandi ? Toi qui es faible et te désespères pour si peu ?
- Tu ne peux pas me comprendre, tu ne sais rien de ce que je ressens !
- Oh si ! Je le sais ! Me crois-tu aveugle ? Au contraire, je vois ce que les autres ne voient pas et j’entends même ce qui n’est pas prononcé. Je n’ai pas eu besoin de Moran pour savoir que le regard provocant de Lara avait ravi ton esprit. Elle n’a rien à faire de toi mais pour elle, tu as abandonné tes dessins et oublié ton ambition d’en orner la grotte !
- Mais qu’y puis-je ? Je ne l’ai pas voulu ! Cela s’est fait malgré moi !
- Et que penses-tu trouver dans ces rêves stériles ? Tu as un don inestimable et infiniment précieux, plus puissant que la force, plus noble que le pouvoir et tu oses le négliger ? Ne dis pas que tu ne peux rien ! Prends cette pierre, prends tes couleurs, l’ocre, le kaolin, la suie, prends le morceau de bois charbonneux, la pierre aiguisée ! Si tu n’as que cette fille en tête, recrée-la dans la pierre tendre, avec son visage allongé entouré de tresses blondes, son nez fin, ses lèvres renflées, son long cou et ses yeux fendus comme des amandes. Cette créature-là au moins sera tienne à jamais ! Elle durera plus longtemps que l’autre qui disparaîtra un jour dans la terre. Seule la pierre ne meurt pas. Dans des temps futurs, plus reculés que les lumières du ciel, des hommes contempleront son visage, ils penseront à elle, et aussi à toi qui l’auras créée. Vos mémoires seront liées pour toujours grâce à ta main qui peut faire naître ce qui ne meurt pas. Et puis... ajouta-t-elle, pense à Croc ! Ne t’est-il pas revenu grâce à l’image que tu avais faite de lui ? La puissance de l’image est immense.
Pendant qu’elle parlait, le visage de Nandi s’était illuminé. Il cria avec ardeur :
- Tu as raison, Mère ! Donne-moi mes instruments. Je vais me mettre au travail.
10:35 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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