30.04.2007

chapitre 9 - Han

Les jours suivants, autour du feu, on commenta longuement les péripéties de la chasse. Il fallait en tirer des leçons utiles pour l’avenir.   

-         Le rabat vers la falaise n’est possible qu’avec des chevaux, remarqua Marka, mais il nécessite aussi d’être nombreux. Je ne sais pas si nous pourrons réussir cette chasse.

-         Nos ancêtres l’ont pourtant fait ! Il faudra de nouveau regarder les dessins et découvrir ce qui nous a échappé. Pourquoi se seraient-ils donné la peine de peindre cette chasse si elle n’avait pas été profitable ? remarqua Koba.

-         Oui, il faudra le faire, mais sans oublier que nous ne sommes qu’un petit clan. Nos ancêtres avaient mis au point des méthodes de chasse originales. Il ne s’agit pas de les suivre aveuglément, il faut trouver les solutions qui nous conviennent.

-         Nous ne pourrons jamais mieux faire que nos ancêtres ! Ils avaient de si belles pierres taillées et savaient faire de si beaux dessins ! Tout cela, nous ne savons plus le faire. Nous ne ferons jamais mieux qu’eux,  dit Noun.

-         S’ils avaient pensé comme toi, répondit Marka, ils n’auraient jamais fait de progrès.

-         Et si nous reprenions notre idée des fosses ? En les creusant à la sortie des salines, nous pourrions sans danger attraper du gros gibier, proposa Logo.

-         C’est peut-être moins glorieux, remarqua Koba, mais c’est efficace.

Pendant que la discussion reprenait, Marka rejoignit Han dans sa hutte où Nandi restait couché depuis qu’il était blessé. Marka s’arrêta discrètement à l’entrée. Han l’aperçut et lui fit signe d’entrer. La pénombre régnait dans la hutte assez spacieuse, à peine éclairée par deux petites lampes de pierre où brûlait de la cire enroulée autour d’une mèche. Au centre, la peau de l’ours était étalée, et Nandi dormait sur une couche de peaux de lapin, douces et chaudes, Han, accroupie près de lui, les mains sur les genoux, le regardait pensivement. Sa tresse de cheveux blancs, longue et maigre, pendait dans son dos. Son visage buriné s’était encore creusé. Immobile et figé, il semblait sculpté dans du bois mort.

-         Comment va-t-il Han ? demanda Marka. Souffre-t-il ?

-         Sa vie n’est pas en danger. Il souffre naturellement mais surtout…

-         Tu crains pour sa jambe ? reprit Marka après un silence.

-         Il y a plusieurs cassures. J’ai bien palpé sa jambe et je m’en suis rendu compte, dit Han d’une voix monocorde.

-         Tu as peur, reprit Marka, tu as peur que comme toi, il reste boiteux...

-         Tu vois, Marka, expliqua Han après un silence, les os de la jambe sont comme des bâtons, mais ils ont parfois le pouvoir curieux de se recoller. Je les ai remis bien droits, et j’ai entouré la jambe de baguettes de bois bien ficelées pour qu’ils restent en place. Mais je sais que cela ne suffira pas ! Mes os aussi avaient été remis en place par Nobi et pourtant je suis restée boiteuse. Je crois avoir compris pourquoi. J’ai souvent dépouillé des animaux et ils sont faits un peu comme nous... La chair qui tient aux os est tendue pour les faire bouger, comme une branche souple que l’on courbe grâce à des ficelles. Quand l’os est cassé, il est tiré par la chair des muscles qui le plie à la cassure et il se recolle mal… ou même ne se recolle pas du tout. Voilà ce qui va arriver à Nandi ! Et la malédiction qui m’a poursuivie toute ma vie va aussi retomber sur mon fils. Il va souffrir comme moi, il sera la risée de tous, il sera malheureux toute sa vie…

-         Han comment peux-tu penser que tu es poursuivie par une malédiction ? Alors que ton savoir nous a sauvés, que les Ancêtres t’ont parlé !

-         Je n’ai pas toujours bien agi, Marka. J’ai souvent voulu nuire aux autres grâce à ce que je savais. Je vous ai enviées, vous les femmes qui êtes belles et fortes. Vous avez été choisies comme compagnes par les meilleurs chasseurs de la tribu alors que mon compagnon était le plus laid, le plus borné et le plus lâche de tous. Je l’ai haï, Marka, et je vous ai haïes toutes. Mais ensuite, j’ai eu mon fils, Nandi, qui était si fort et si beau. J’en ai été fière et j’ai oublié ma haine. Et maintenant, je vais devoir le plaindre ? Comment ne pas croire à une malédiction ? Alors que pour la première fois de ma vie j’étais heureuse ici…

-         Han, le clan te respecte, et tu as aussi mon affection et ma reconnaissance, pour tes conseils, ton soutien et, quoique tu en dises, ta bonté et ta loyauté.

-         Tes paroles sont douces, Marka, mais tu n’as jamais eu à te plaindre de ton sort, tu ne peux pas savoir.

-         Han, nous avons toutes souffert, nous avons toutes connu le désastre, la disparition ou la mort de nos compagnons, la fuite, la peur !

-         Ce n’était pas la même chose, Marka. C’était une catastrophe commune. Moi, j’ai connu le malheur de souffrir seule et d’en être diminuée.

-         Non ! Han, non ! Tu en es sortie grandie ! Tes souffrances, tu les as surmontées pour devenir celle qui sait mieux et plus que quiconque, celle qui connaît le monde des esprits. Et même s’il y avait une malédiction, tu l’as vaincue ! Mais maintenant, tu souffres pour ton fil, et je comprends ta peine. Han, continua Marka, si tu dis que les os sont tirés par la chair, pourquoi ne pas tirer sur la jambe pour que l’os ne plie pas ?

-         Que veux-tu dire ?

-         Ne pourrait-on pas accrocher un poids au bout de la jambe de Nandi pour la forcer à rester droite ?

-         Marka ! C’est peut-être une très bonne idée ! Si c’est possible, alors Nandi serait vraiment guéri ! Il faut essayer !

Marka se retira en pensant à ce qui s’était dit. Il était vrai qu’elle éprouvait maintenant une réelle affection pour Han. Grâce à celle-ci, elle se sentait moins seule, épaulée par une femme intelligente et forte, capable de trouver les remèdes les plus efficaces et de l’aider à galvaniser le clan, pour lui donner force et cohésion. Alors que ses dons s’étaient manifestés de façon éclatante, Han avait tenu à légitimer l’autorité de Marka comme chef de clan. Il n’y avait pas de rivalité entre elles, mais une entente totale au service du clan. Elle repensa aux confidences de Han. Il est vrai qu’autrefois, Han avait été méprisée et tenue à l’écart par le clan, parce qu’elle était boiteuse sans doute mais surtout parce qu’elle était différente, secrète, inquiétante. Lorsque son regard vous suivait perçant et scrutateur, on craignait qu’elle n’ait le mauvais oeil. Tous la fuyaient, méfiants et quelquefois agressifs. Son compagnon la battait en disant qu’elle ne faisait pas bien son travail. C’est vrai qu’il était lâche et violent, mais alors personne ne plaignait Han. Il frappait aussi Nandi. Lorsqu’il avait été retrouvé mort en forêt, Han avait été soupçonnée d’y être pour quelque chose mais personne n’avait osé formulé une accusation. Qu’en était-il exactement ?

Marka secoua la tête. Les temps anciens avaient disparu à jamais. Elles avaient réussi à reformer une société nouvelle, apte à se défendre et à survivre, Han y avait trouvé une place primordiale. Si elle avait un passé à se faire pardonner, cela ne regardait pas ses compagnes. Toutes lui étaient redevables et devaient l’aider à sauver son fils, et à se sauver elle-même. Pour la première fois depuis leur installation, Marka repensa à sa vie d’autrefois, lorsqu’elle était la compagne de Karan, Elle dut s’avouer qu’elle n’aimerait pas revenir en arrière et se demanda pourquoi. Karan était un homme courageux et fort, il l’avait toujours bien traitée. De plus, il était le chef, et être sa compagne était un honneur. Pourtant, elle réalisait qu’elle l’avait toujours trouvé fruste et borné, qu’elle avait souffert d’être tenue à l’écart. Elle le revoyait, assis dans leur hutte, désemparé et inquiet, aux prises avec des difficultés qu’il ne savait pas résoudre. Lorsqu’elle essayait de l’aider, il ne s’offusquait pas de ses conseils, mais il ne l’écoutait pas et ne lui répondait même pas, stupidement persuadé que la seule attitude digne d’un chasseur et d’un chef était d’ignorer une femme. Elle avait essayé de le convaincre de mettre des guetteurs quand ils avaient relevé les traces des « Autres ». C’était la seule fois où il avait paru ne pas être totalement sourd à ses suggestions mais, devant le scepticisme des anciens, il n’avait pas persévéré. Il était grand et fort, mais il manquait de confiance en lui et de force de persuasion. C’étaient pourtant bien les qualités nécessaires à un chef.

Marka se rendit compte qu’elle avait en fait détesté le rôle subalterne que le clan réservait aux femmes et qu’elle aimait l’autorité et le pouvoir. Elle se demanda ce que pensaient les autres femmes de leur nouvelle condition. Han manifestement ne regrettait rien ! Mais Dina et Tani avaient été très attachées à leurs compagnons. Pourtant ni l’une ni l’autre ne parlait jamais de leur vie d’autrefois. Pourquoi ? Avaient-elles oublié ? Pour toutes, le passé était bien fini et les femmes du clan n’entretenaient pas de regrets stériles. Est-ce que l’absence d’hommes n’allait pas se faire cruellement sentir avec le temps ? Mela et Tani étaient déjà enceintes lors de la fuite mais, depuis qu’elles étaient seules, aucune femme n’avait eu de signes annonçant une grossesse. Marka commençait à se demander si l’union de l’homme et de la femme n’était pas nécessaire à la conception d’un enfant. Jamais auparavant cette relation n’avait été établie. Il paraissait normal qu’une femme n’ayant plus de nourrisson au sein donne de nouveau la vie. Mais alors les femmes avaient toutes un compagnon. Sans hommes, pourraient-elles encore avoir des enfants ? « J’en parlerai à Han, se dit Marka. Elle a bien du y penser et j’aimerais bien connaître son avis. » Si cela était vrai, le clan était-il condamné à s’éteindre ? Il avait les jeunes… Il faudra penser à trouver des femmes pour les jeunes garçons et des hommes pour les filles du clan. « Nous sommes un petit groupe isolé, sans contacts avec d’autres tribus, cela ne pourra pas durer, pensait Marka. Quand et où vont avoir lieu les prochaines réunions ? Nous ne le savons pas... »

Les unions se concluaient normalement au cours de rendez-vous de tribus qui avaient lieu selon un calendrier mis au point entre sorciers, à des endroits déterminés à l’avance. Les femmes ignoraient tout de ces arrangements qui était du domaine des sorciers et des chefs. Ces réunions étaient l’occasion de grandes fêtes, avec des spectacles où chaque clan dansait et chantait accompagné par les tambours et les instruments de musique. On se réunissait pour des banquets et chaque tribu y étalait la richesse de ses ressources, l’habileté de ses chasseurs. On échangeait armes, outils, peaux, bijoux et colifichets. On riait, on se racontait ses exploits, ses chasses, ses découvertes. En fait, cela permettait surtout de jauger chaque clan. Alors, en toute connaissance de cause, pouvaient avoir lieu les arrangements préalables aux unions. Les pourparlers se nouaient en coulisses entre les mères conseillées par les sorciers et les accords étaient conclus. Les réunions se clôturaient par la cérémonie qui officialisait les unions. Les jeunes gens et les jeunes filles à marier s’alignaient face à face, dans leurs plus beaux atours, parés, peints, coiffés, dans l’attente d’un compagnon ou d’une compagne. Solennellement, les mères s’avançaient et faisaient avec eux la moitié du chemin vers celui ou celle qui avait été choisi. Les sorciers mettaient la main de la fille dans la main du garçon, prononçaient les paroles sacrées sur leurs mains jointes et ils étaient unis. Les filles partaient dans la tribu de leur compagnon, les garçons ramenaient leur compagne avec eux.

Marka se rappela le jour où elle avait été unie à Karan, le plus grand et le plus fort des jeunes célibataires. Elle même était sans doute aussi la plus belle des filles de la réunion. Elle portait une fine tunique de daim entièrement rebrodée de perles d’ivoire et ses cheveux étaient retenus dans une résille de petites perles de bois de toutes les couleurs. Pourtant, Karan l’avait à peine regardée. Pour pouvoir devenir le chef de son clan, il devait s’unir à cette fille d’une lignée prestigieuse dont la mère avait été sorcier, ce qui était exceptionnel. Cela lui suffisait. Orgueilleuse, Marka n’avait pas montré sa déception, mais elle n’avait jamais pardonné à Karan son indifférence. Tani s’était unie en même temps qu’elle. Son compagnon, Nouka, avait été aimable et attentionné : il lui avait donné, en dehors des cadeaux traditionnels faits à sa mère, un collier de coquillages et une toque de belle fourrure que Tani portait encore. Par la suite, Tani avait eu plusieurs filles et plus d’une femme s’était moquée d’elle en lui disant qu’elle ne savait pas faire de fils. Enfin, elle avait donné naissance à Toug, un beau garçon, et plus personne ne s’était moqué.

Leur clan avait été prospère. Les hommes savaient choisir de bons territoires de chasse et ramenaient beaucoup de viande au campement. Tous étaient bien nourris, bien vêtus, les enfants étaient sains, leurs mères avaient beaucoup de lait et ils grandissaient sans maladie et sans problème. Il n’en était pas de même dans tous les clans. Certains souffraient de malnutrition et du froid et les enfants en bas âge mouraient souvent. C’est pourquoi dans les grandes réunions, les sorciers examinaient longuement les membres des clans, leurs richesses et leur façon de se nourrir avant de conclure les unions. « On pourrait examiner les miens, se dit Marka avec fierté. Ils ont chaud et ils ont le ventre plein. Nous avons des outils et des armes, des peaux et de bonnes couvertures. Mais comment allons nous faire pour avoir des petits ? Comment allons nous faire pour marier nos enfants ? »

chapitre 8 - le rabat

Fiers et heureux que Marka leur ait confié l’organisation de cette aventure, les garçons firent leurs préparatifs avec soin et méthode. Ils se rendirent sur le plateau et choisirent un poste bien dissimulé d’où un guetteur pourrait surveiller la zone sans se faire éventer. Ils préparèrent sagaies, épieux, massues et couteaux. Et l’attente commença…

Les jours passaient et la saline restait vide. Pourtant aucun ne se décourageait car les dessins sacrés ne pouvaient mentir. La saline allait fatalement attirer la transhumance et bientôt, la bonne viande au sang rouge grésillerait sur les feux du clan. Le soir, on évoquait les différents moyens à employer pour effrayer les chevaux. Certains avaient suggéré de mettre le feu mais la proposition n’avait pas été retenue pour plusieurs raisons : l’herbe en cette saison était trop mouillée ; le vent, qui soufflait souvent avec force, pouvait rabattre les flammes vers les chasseurs et, de plus, la saline devait être préservée pour les futures chasses. Il ne fallait donc pas la brûler car elle risquait d’être désertée par le gibier. Dina, se souvenant de la méthode employée par les garçons pour chasser l’ours, suggéra que l’on creuse à nouveau des fosses mais il lui fut répondu que le plateau n’avait qu’une mince couche de terre, ce qui rendait le travail impossible. De toutes façons, la tactique consisterait à faire tomber les chevaux de la falaise, ce qui rendait les fosses inutiles. Nandi proposa de munir les rabatteurs de cornes de béliers que les jeunes avaient trouvées sur des carcasses et dont ils se servaient comme porte-voix pour communiquer entre eux à distance. L’idée fut trouvée bonne. Marka demanda que des abris de pierre soient installés comme refuges si les chevaux emballés refoulaient. Cette précaution lui avait été suggérée par un dessin représentant des chasseurs couchés devant un troupeau de bœufs qui chargeaient. Les armes avaient été sélectionnées avec soin. Chacun avait sa sagaie et sa massue prêtes. Han, pour renforcer l’efficacité des armes, avait préparé un poison dont les pointes acérées des sagaies avaient été enduites. C’était juste un poison paralysant, et qui ne contaminerait pas la viande.

-         Décidément Han, tu connais toutes les médecines, avait remarqué Marka avec une certaine admiration.

Un matin enfin, le guetteur envoya son aide prévenir qu’un important troupeau de bœufs était arrivé dans la saline. En un clin d’œil, la décision fut prise : il fallait essayer avec les bœufs ce qui avait été prévu pour les chevaux. Femmes, garçons et grands enfants, tous ceux qui avaient été sélectionnés pour participer au rabat s’équipèrent et partirent en hâte vers le plateau, munis d’armes, de torches et de cornes. Des groupes avaient été constitués lors des discussions organisant la chasse et chacun savait quel poste occuper et comment manœuvrer pour fermer la sortie du plateau. Lorsqu’ils furent tous postés en ligne du côté de la pente douce, Koba donna le signal en soufflant dans sa corne. Le vent, comme à l’accoutumé sur la hauteur, était favorable et leur arrivée n’avait pas été éventée par les vieilles femelles qui surveillaient la tranquillité du troupeau. Les bœufs étaient très nombreux. Mâles, femelles ou jeunes de l’année, tous étaient occupés à gratter la terre de leurs sabots pour lécher les sels minéraux indispensables à leur organisme. Ils étaient paisibles, sûrs de leur force et de leur nombre. Leur masse ondulait selon leur quête d’un vague mouvement roux et brun. Au coup de trompe de Koba, les chasseurs se mirent à hurler, à souffler dans leurs trompes, à agiter leurs torches, à brandir leurs sagaies. Après un moment de stupeur, le troupeau se regroupa en hâte et se figea, mâles en tête, front baissé devant le danger, cornes en avant. Puis ils refluèrent lentement vers la falaise. Alors, les vaches qui étaient le plus près du précipice meuglèrent rageusement et lentement le mouvement s’inversa. Puis d’un coup, le flux s’accéléra et  les mâles se mirent à charger, épaules contre épaules, droit sur les chasseurs. Leurs sabots ébranlaient le sol, la poussière volait, la terre tremblait. Il y eut dans le clan un mouvement de panique et la ligne de rabat se disloqua.

-         Aux abris ! cria Marka et elle sonna dans sa trompe le signal convenu.

Heureusement que son idée avait été suivie ! Les abris de pierre avaient été construits à intervalles réguliers le long de la ligne de traque. En toute hâte, les membres du clan se réfugièrent en désordre derrière les murets. Les obstacles étaient minces, mais suffisants pour scinder le flot grondant qui se divisait devant eux et les évitait. Au passage des animaux, les chasseurs les mieux placés tentèrent de planter presque instinctivement leur sagaie dans les flancs qui les frôlaient et les animaux blessés fuyaient en emportant les armes fichées dans leur chair. Quand le dernier animal fut passé dans un halo de poussière, les chasseurs se regardèrent, catastrophés. Marka, qui était au centre, leur fit signe de se regrouper. Dag arriva en boitant car il s’était tordu la cheville en courant. Nandi était blessé aussi mais c’était beaucoup plus grave. En lançant sa sagaie sur l’une des dernières bêtes du troupeau, il avait été happé et traîné sur plusieurs mètres. Il avait pu être dégagé par ses compagnons qui l’avaient tiré derrière l’abri, mais il gisait immobile dans une mare de sang.

-         Ramenez-le immédiatement à la caverne ! ordonna Marka, Couchez-le sur sa pelisse et enfilez deux bâtons sur les côtés, vous pourrez le porter sans le faire souffrir. Ne perdez pas de temps ! Dag, tu rentres aussi. Les autres, vous restez avec moi.

 La petite caravane partit avec les deux blessés. Marka et son groupe se concertèrent.

-         Combien de sagaies ont-elles été lancées ? demanda Marka. J’ai lancé la mienne.

-         Koba, Dib, Nandi, Logo et moi aussi, conclut Dina après avoir fait le point.

-         Allons-nous suivre le troupeau ? demanda Koba.

-         Bien sûr, mais il nous faut d’abord attendre, tu le sais. Si elles se croient en sûreté, les bêtes blessées se coucheront pour se reposer. Elles vont alors saigner et s’affaiblir. Si nous les poursuivons trop tôt, elles risquent de partir si loin que nous ne les rattraperons plus.

-         Pourquoi avons-nous échoué ? se lamenta Dina. Nous nous étions bien préparés ! Les bœufs n’ont pas eu peur et ils ont chargés. Les dessins de la grotte nous ont trompés.

-         Tais-toi, malheureuse ! C’est très différent. Nos ancêtres chassaient les chevaux et les chevaux sont plus craintifs. Lorsqu’ils sont s’emballés, plus rien ne peut les arrêter. Les bœufs sont lents mais plus sûrs d’eux. Ils font face. Nous n’avions pas pensé à cela. Mais peut-être aurons-nous de la viande malgré tout si nous retrouvons les bêtes atteintes par les sagaies. Les pointes étaient empoisonnées, ne l’oublions pas.

-         Pourvu que Nandi ne soit pas grièvement blessé, soupira Dina. Heureusement, Han est une bonne guérisseuse, elle saura soigner son fils.

Il était temps maintenant de se remettre en route sur les traces du gibier. La piste était facile à suivre mais les bêtes blessées avaient dû quitter le troupeau pour se reposer à l’écart. Il fallait chercher des pistes divergentes. Les pisteurs avançaient en arc de cercle pour cerner toutes les traces. Ils firent ainsi toute la longueur du plateau sans rien trouver, puis descendirent à la suite du troupeau la pente qui conduisait à la plaine. Dans la descente, on commençait à trouver des arbrisseaux qui pouvaient pousser car la couche de terre était plus épaisse et n’était plus salée. Koba siffla et fit signe qu’on le rejoigne. Contre un petit arbre couvert de traces de sang, gisait une sagaie.

-         La bête s’est frottée là pour s’en débarrasser, murmura Koba. Elle n’est peut-être pas loin. Cherchons la piste.

Il leva les yeux pour vérifier si les charognards n’avaient pas déjà repéré une proie. Mais il n’y avait aucun vol en vue. Tous partirent en étoile autour du buisson à la recherche de traces.

-         Par ici !

Koba avait relevé des traces de sang et pris le pied. « C’est un veau ! » dit-il en montrant une empreinte pas très grosse. La piste était facile à suivre mais il fallait être silencieux et vigilant. Même jeune, un animal blessé est dangereux. Il peut se dissimuler dans la moindre touffe d’herbes, laisser passer son chasseur et l’encorner par derrière. Cette approche silencieuse leur permit d’entendre de loin le souffle rauque de la bête. Le veau, une belle bête déjà, était couché sur le flanc, sous un arbre. A l’arrivée des chasseurs, il tenta de se lever, mais le poison de Han avait fait son effet et il était paralysé. Il fût achevé sur place. La chasse était déjà assurée. On le hissa à l’aide de cordes sur une branche haute pour le mettre à l’abri. Les fauves ne pourraient pas l’atteindre et les charognards ne verraient pas dans le feuillage.

Ils reprirent les recherches en revenant à l’endroit où la première sagaie avait été repérée. Ils marchaient lentement, les yeux fixés au sol. La terre était piétinée par le passage du troupeau. Certains fuyards s’écartaient parfois et ils espéraient trouver leurs proies. Mais les traces se rejoignaient, il fallait continuer. Marka soudain se figea devant des bruits suspects. Tous l’imitèrent et tendirent l’oreille. Ils entendirent des bruits furtifs. Ce n’était pas un bœuf mais des loups qui, attirés par l’odeur du sang, se ruaient à la curée. Marka ralluma les torches et la petite troupe s’avança, armes pointées en avant. Très vite, elle repéra des traces sanglantes où une bête était venue agoniser. La marche s’accéléra. Elle distingua alors des bruits de lutte, claquements de mâchoires et jappements brefs. Autour d’un bœuf couché, trois loups tournaient en rond et tentaient de l’égorger.

-         Arrêtons nous dit Marka, laissons-les faire !

Ils restèrent cachés. Affolés par l’odeur de la viande et du sang, les loups ne les sentaient pas. Ils s’élançaient pour mordre le bœuf, puis se dérobaient pour échapper à ses cornes. L’animal épuisé trouvait encore la force de se battre. D’un coup terrible, il réussit à éventrer un assaillant mais ses cornes empêtrées dans le cadavre laissèrent aux deux autres le temps de le prendre à la gorge. Il secoua désespérément la tête pour leur faire lâcher prise mais les crocs plantés dans sa chair ne desserraient pas leur étreinte mortelle. Enfin, vaincu, le bœuf s’affaissa. Les chasseurs surgirent alors et empalèrent les loups encore agrippés à la gorge du bœuf. Les femmes et les garçons se regardèrent triomphants. La chasse avait été bien menée ! Et quelles proies ! Un énorme bœuf bien gras et trois loups dont les fourrures d’hiver étaient épaisses et duveteuses.

-         Nous ne pouvons pas continuer les recherches, dit Marka, il est trop tard. Il faut nous occuper de ce que nous avons déjà. Dina, va chercher du renfort pour qu’on découpe la viande et qu’on la transporte au camp.

En arrivant à la caverne, Dina les trouva tout le reste du clan consterné. Il ne connaissait de la chasse que leur premier échec et les deux blessés. Nandi était sérieusement atteint : il avait la jambe fracturée en plusieurs endroits et certainement des côtes cassées aussi. Han l’avait soigné et il dormait pour le moment grâce à une drogue de sa mère. Les bonnes nouvelles de Dina apportaient un réconfort nécessaire car la déception était telle qu’ils n’étaient pas loin de s’estimer trompés par les dessins sacrés…

Les deux carcasses furent traitées et ramenées à la caverne. Sous le gros bœuf, la deuxième pointe de sagaie avait été retrouvée, profondément enfoncée. Il manquait quatre sagaies. Avaient-elles fait des victimes ? Les recherches reprendraient le lendemain, mais sans grand espoir car si les bêtes avaient succombé, elles risquaient d’avoir été dévorées pendant la nuit. L’arrivée de la viande donna lieu à un repas pantagruélique. Il y avait si longtemps qu’ils n’avaient pas mangé de la bonne viande rouge et grasse ! Et ils avaient eu si peur, ils avaient été si déçus ! Maintenant, ils se saoulaient de viande, riaient et dansaient de joie tandis que le jus dégoulinait de leurs bouches avides. Comme d’habitude, les intestins rapidement nettoyés avaient été dévorés crus, comme une friandise. Ensuite, les abats, morceau de choix rapidement tiédis sur les pierres chaudes, avaient fait les délices des chasseurs qu’il fallait récompenser. Enfin, la viande enfilée sur des baguettes de bois avait été grillée. Pour finir, on casserait les os pour en sucer la moelle. Ils étaient tous ivres de viande… Même Nandi s’était réveillé, et avait tenu malgré sa douleur à participer au festin.

Le clan se savait maintenant capable de chasser même le gros gibier. Malgré la blessure de Nandi, les jeunes chasseurs n’étaient plus inquiets pour leur avenir, ils chasseraient, comme avant eux les hommes du clan l’avaient toujours fait !

29.04.2007

chapitre 7 - les ancêtres

Marka avait distribué les outils et les femmes s’étaient empressées de les utiliser. Ils étaient remarquablement exécutés, solides, bien finis, témoignant d’une rare maîtrise de la taille. Les lames des couteaux étaient fines et tranchantes, les poinçons perçaient sans effort les peaux les plus épaisses, la prise en mains était toujours assurée par les creux et les renflements nécessaires. Il y avait aussi des pointes de silex aux bouts effilés et aux côtés dentelés qui, montées sur des hampes, fourniraient des sagaies  meurtrières. Les objets en os témoignaient de la même perfection d’exécution. Marka avait également trouvé du matériel d’agrément : lampes, peignes, colliers, pendentifs, perles. Privées depuis si longtemps de superflu, les femmes riaient de joie devant un pareil luxe. En fait, elles n’avaient jamais possédé autant. Leur respect envers Marka, toujours réel malgré leur mauvaise humeur passagère, s’était transformé en vénération. Par ailleurs, la chasse était fructueuse. Des chèvres et des moutons sauvages avaient pu être attrapés dans les nouvelles lignes de piège de la rivière aux saumons. Personne ne chômait et les nouveaux outils avaient de quoi être employés. Les peaux étaient raclées et préparées, la laine coupée et cardée de façon à fournir de précieux rembourrages pour les vêtements d’hiver, la viande découpée en tranches, boucanée et séchée pour être conservée.

Le temps passait vite et si les mères s’interrogeaient toujours sur le sort de leurs fils, elles étaient beaucoup moins angoissées. Les arbres avaient maintenant perdu leurs feuilles, envolées dans les bourrasques du vent qui fraîchissait de plus en plus. Bouleaux, chênes, tilleuls, érables, après s’être embrasés de toutes les couleurs flamboyantes de l’automne, montraient leurs branches noires et dépouillées et il ne restait que les tâches vertes des  pins et des sapins qui ne tarderaient pas à être ensevelies sous un blanc manteau. Un nouvel hiver approchait. Dans la caverne, les provisions de bois étaient soigneusement empilées en tas,  les réserves de nourriture rangées tout le long des parois sur des claies, dans des corbeilles ou des paniers finement tressés. Près du foyer, la cuisine s’était enrichie d’ustensiles variés : paniers étanches, outres de peaux, bols et plats de bois, cuillères d’os. broches de bois durci. L’ère du dénuement était bien finie. Enfin, tous remarquaient que la lumière de la nuit s’arrondissait. Elle allait bientôt atteindre sa plénitude et ils attendaient avec une impatience mal dissimulée le retour des proscrits. Seraient-ils exacts au rendez-vous ? Plus le moment approchait, plus la tension montait. Ils étaient groupés autour du feu, nerveux et attentifs, quand la nuit fatidique arriva. Le silence régnait dans la caverne, Chacun retenait son souffle pour être le premier à entendre le bruit des pas gravissant le chemin.

Kirou était celui qui avait le plus souffert de l’absence des grands. Son frère, Koba, était son modèle. Tout en se disant qu’il avait eu raison révéler le secret des grands puisqu’ils étaient en danger, Kirou se sentait coupable d’avoir parlé et ressentait douloureusement sa responsabilité. Ce fut lui le premier qui s’écria :

-         J’entends des pas… commença-t-il sans oser nommer les arrivants.

Le clan était assis en rond autour du foyer commun. Quand les garçons parurent, le cercle s’ouvrit pour leur faire place et de toutes les poitrines jaillit un soupir de soulagement. Les garçons étaient amaigris mais aucun ne semblait avoir souffert. Ils paraissaient plus âgés, presque des hommes. Tous s’inclinèrent cérémonieusement devant Marka, puis devant Han.

-         Prenez votre place dans le clan, leur dit Marka doucement.

Mana, la fille de Marka, était d’une nature douce et affectueuse. Elle souffrait souvent de l’indifférence de sa mère, trop occupée à diriger le clan pour s’intéresser à elle. Dans un élan de tendresse, elle vint se réfugier dans les bras de son frère. Les garçons s’assirent et les nourritures circulèrent. Elles étaient abondantes et variées : saumons cuits sur des pierres brûlantes, lièvres au court bouillon avec des herbes aromatiques et des racines poivrées, mouton rôti, galettes aux baies rouges. C’était un vrai festin et chacun appréciait une si bonne chère. Noun avait même eu l’idée de préparer une liqueur fermentée à base de miel dont chacun eut droit à quelques gorgées ou à un gobelet selon son âge. Les gobelets étaient des petits melons séchés qui avaient été ornés de dessins avec une pointe de bois rougie au feu. Tout avait un air de fête et les membres du clan savouraient de pouvoir fêter la fin de la séparation. Han examina la blessure de Nak  et constata avec plaisir qu’elle était bien cicatrisée. Nak la remercia chaleureusement pour son baume qui avait fait merveille. Noun, qui s’était fait tant de soucis, souriait et toutes ses rides se plissaient autour de sa bouche édentée - qui arrivait à mastiquer une quantité énorme de nourriture ! Toutes les mères mangeaient de bon appétit, le cœur enfin léger. Elles avaient condamné sévèrement leurs fils sous le coup de la colère, mais le temps de l’absence leur avait paru bien long. Plus d’une fois, elles s’étaient reproché de n’avoir pas été plus indulgentes. Maintenant tout était oublié. Même Marka avait pardonné à Koba. Depuis la découverte de la caverne, elle avait repris confiance en elle et la trahison de son fils lui paraissait beaucoup plus bénigne. Il n’y eut ni questions ni commentaires sur la façon dont s’était passé leur exil, c’était tabou. On n’en parlerait jamais.

Il y avait d’ailleurs  assez de sujets de conversations avec le récit des pêches au saumon, la découverte du gibier des terres des collines bleues, les vêtements nouveaux qui étaient en cours de fabrication. Lorsque Kirou exhiba sa poule, il fut très flatté de l’intérêt que lui manifesta Dib, alors que l’indifférence de son frère aîné l’avait déçu.

-         Sais-tu que ton idée est intéressante, lui dit Dib songeur, il ne faut pas se contenter d’une seule poule, il faut continuer. Y as-tu pensé ?

-         Je crains que Marka ne veuille pas distribuer si facilement ses provisions, même à des poules pondeuses, lui répondit Kirou en jetant un oeil sur sa mère.

A la fin du repas, Marka fit au profit des nouveaux arrivants, le récit complet de sa découverte. Puis Han prit la parole :

-         Nous avons retrouvé l’endroit sacré qui contient toute la mémoire du clan. Demain soir, nous nous réunirons tous dans la salle de nos ancêtres et nous y passerons la nuit pour une grande cérémonie. Il faut que chacun communique avec les esprits des Anciens qui nous ont laissé leurs messages. Nous consacrerons aussi les talismans des garçons comme acceptés par le clan et les esprits des Anciens et nous leur remettrons la peau de leurs ours. Les garçons deviendront des hommes du clan !

L’annonce de la cérémonie dans le sanctuaire impressionna beaucoup le clan. Tous étaient conviés, il n’y aurait pas d’exception, même les jeunes enfants seraient là. Ce n’était pas dans les traditions qui excluaient habituellement les femmes et les enfants des cérémonies rituelles, mais les temps avaient changé. Marka était persuadée que chacun devait avoir accès à la grotte sacrée et participer à tous les actes de la vie de leur communauté qui n’en serait que plus forte. Han l’avait approuvée. Elle s’approcha de  Marka pour la prévenir :

-         Je boirai la liqueur magique qui fait voir les esprits et communiquer avec eux et je pénétrerai la première, seule, dans la grotte sacrée. Vous ne devrez ni manger ni boire. Vous me rejoindrez et vous garderez le silence jusqu’à ce que je parle.

-         Tu sais aussi faire la liqueur magique ? s’étonna Marka.

-         Je te l’ai déjà dit, j’ai tout appris des secrets de Nobi, et même ce que je n’ai pas vu, je l’ai malgré tout compris.

Le lendemain donc, Han resta à l’écart. Elle prépara des décoctions sur un feu qu’elle avait installé et se retira dans sa hutte où elle vivait seule maintenant que son fils partageait celle des garçons. Le soir venu, chacun peignit sur son visage ses marques rituelles. Han s’enveloppa en silence dans sa peau d’ours dont la tête reposait sur sa tête et, la première, comme convenu, elle se dirigea vers la salle aux peintures, un flambeau à la main. Ils avaient tous préparé des torches de bois à combustion lente, recouvertes de résine, et ils attendaient, anxieux et troublés, le signal de Marka pour pénétrer à leur tour dans le mystérieux passage. Au bout d’un temps qui leur parut très long, Marka donna le signal en allumant sa torche et en se dirigeant vers le sanctuaire. Ils la suivirent, étreints par l’émotion. A l’entrée de la salle souterraine, ils s’arrêtèrent pétrifiés. Marka leur fit signe de s’asseoir et lentement elle fit le tour des parois en les éclairant. Le passage mouvant de la lueur de la torche semblait faire  bouger les dessins et les fresques. L’effet était saisissant.

Puis elle s’assit au milieu d’eux et un silence religieux plana dans la grotte. Han ne se montrait pas. Combien de temps restèrent-ils figés dans une contemplation extasiée ? Ils n’auraient pu le dire. Soudain, Han apparut en poussant un hurlement lugubre. Ils sursautèrent terrorisés. Elle avait surgi de l’obscurité enveloppée dans sa peau d’ours. Sa tête était recouverte par celle de la bête, ses bras levés enveloppés par les pattes dont les griffes pendaient. Elle psalmodiait d’une voix gutturale qui semblait sortir de la gueule de l’ours. Leurs torches grandissaient démesurément la silhouette massive qui ressuscitait la bête comme revenue parmi eux. C’était un spectacle si terrifiant qu’un râle s’échappa de plusieurs poitrines. Han resta longtemps en transes, se dandinant comme un ours, agitant les bras, dodelinant de la tête. Puis elle trembla violemment, s’immobilisa, laissa tomber en arrière la tête de l’ourse et parla d’une voix basse et caverneuse qui résonnait et semblait sortir des murailles :

-         Les ancêtres m’ont parlé. Les ancêtres m’ont dit : Cette grotte est celle de notre clan, cette grotte est à nous. C’est ici qu’a vécu autrefois «  La Main Qui Sait ». C’est lui et ses hommes qui ont peint les parois et qui ont travaillé la pierre. Mais après lui, les enfants de ses enfants se sont battus. C’étaient des hommes du même clan et ils se sont battus entre eux. L’esprit de «  La Main Qui Sait » a envoyé sa malédiction. Ils ont été malades et ils sont morts. Tous. Les hommes, les femmes et les enfants. Seul un petit groupe a pu fuir. Loin. Très loin. Mais l’esprit de «  La Main Qui Sait » avait promis qu’il redonnerait le chemin du refuge à ses descendants quand ils s’en montreraient dignes. Marka est de son sang. Marka nous a guidés et vous avez été jugés dignes d’être choisis.

Le silence retomba et tous continuaient à fixer Han comme hypnotisés.

-         Marka ! appela-t-elle. Lève-toi !

Marka la fière obéit aussitôt.

-         Va au fond de la grotte, juste sous l’image de l’ours. Creuse le sable. Que trouves-tu ?

Marka suivit les instructions et trouva dans le sable une statuette représentant une femme aux seins lourds, au ventre et aux fesses énormes. Elle tenait dans sa main tremblante la réplique exacte de son talisman.

-         Tu es bien la descendante de « La Main Qui Sait » reprit Han. Tu es désormais la mère de notre clan. Grâce à toi le clan vivra pendant des lunes, et sa descendance sera plus nombreuse que les étoiles du ciel.

Puis Han se tut et s’affaissa. Marka, la statuette toujours à la main, rejoignit le cercle sans un mot et la méditation silencieuse reprit. Ils n’avaient plus peur. Ils regardaient les merveilleuses images tracées par leurs ancêtres et songeaient avec fierté qu’ils avaient été jugés dignes de les retrouver. Pour ces femmes qui avaient surmonté leurs peurs et leur dénuement, c’était la constatation émerveillée qu’elles avaient été choisies par le plus grand des ancêtres du clan pour en assurer la postérité. Elles regardaient les peintures, les objets de pierre, toutes ces oeuvres dont elles devenaient dépositaires. Elles se promettaient obscurément qu’elles sauraient-elles aussi faire des choses mémorables, dignes de «  La Main Qui Sait ». Les garçons ne pensaient plus à leurs regrets passés. Tournés vers l’avenir, ils brûlaient d’être dignes de leurs ancêtres. Longtemps après, Han se releva, demanda aux garçons leurs talismans, se rapprocha de l’ours figuré sur la paroi, les brandit à trois reprises vers lui en marmonnant indistinctement les paroles sacrées, s’inclina par trois fois et les leur rendit. Puis elle leur remit leur peau d’ours. Alors, tous ensemble, ils entonnèrent le chant du clan en signe de remerciement pour les Ancêtres, en marque de confiance dans leur destin. Quand Han se dirigea vers la sortie, tous la suivirent.

Le lendemain, autour du feu, Han répondit aux questions muettes des femmes qui la regardaient sans oser l’interroger :

-         J’ai bu la liqueur sacrée et les esprits de nos ancêtres m’ont parlé. Je les ai entendus. Ils m’ont raconté l’histoire du clan.

-         Han, osa demander Noun, et ceux qui se sont battus, ceux qui sont morts, que sont-ils devenus ?

Han réfléchit longuement avant de répondre. Il est grave de parler des choses de l’au-delà et évoquer les mauvais esprits des disparus pouvait être dangereux. Les sorciers ne révèlent jamais leur savoir. Mais elle jugea que l’ignorance était encore pire et que le clan avait besoin d’explications pour vaincre la peur qui est toujours au cœur de l’homme. Elle savait aussi que les humains vivaient continuellement dans la crainte, crainte du ciel qui gronde et jette des flammes, s’assombrit et déverse des torrents d’eau sur la terre en menaçant de la noyer, crainte du grand souffle du vent qui arrache les huttes et déracine les arbres, de l’eau qui se fige et recouvre la terre d’une peau glacée sur laquelle rien ne pousse, du soleil vieillissant qui ne veut plus se lever et semble vouloir mourir, des grands froids qui gèlent les plus faibles dans leurs fourrures trop minces, crainte des famines lorsque le gibier fuit et se fait rare, crainte des fauves qui éventrent les valeureux chasseurs et dévorent les enfants, crainte des autres hommes aussi, de la jalousie, de l’envie qui entraînent la dispute et la haine, crainte de la maladie, de la souffrance et de la mort et du monde de l’au-delà. Elle savait que les éléments, les bêtes, les hommes, que tout obéit aux Esprits. Mais il ne faut pas en parler. Les Esprits sont trop inaccessibles, trop lointains, trop puissants. Les intermédiaires entre Eux et les hommes, ce sont les esprits bienveillants des ancêtres dont il faut garder la mémoire et qui peuvent  protéger leurs descendants.

-         Les hommes de bien qui ont fini leur temps sur terre, reprit Han pensivement en étendant ses mains au-dessus du foyer comme pour se purifier à la flamme, rejoignent les prairies toujours vertes des Esprits Bienveillants. Ceux-là nous aiment et nous guident. Les méchants, continua-t-elle en baissant la voix, rejoignent les déserts de glace des Mauvais Esprits. Les premiers sont heureux et veulent attirer leurs descendants vers ces lieux de délices. Les seconds sont malheureux et veulent aussi que leurs descendants les rejoignent pour ne pas être seuls à souffrir. Il faut écouter les esprits des bons ancêtres et leur rendre hommage pour qu’ils nous protègent et oublier les autres pour qu’ils nous oublient.

Puis elle se tut, inquiète d’en avoir tant dit. Personne n’osa plus lui poser de questions. Pour repousser les mauvais esprits qui avaient peut-être été attirés parce qu’ils avaient été évoqués, Han jeta dans le feu des herbes magiques en marmonnant des incantations. Noun la regardait pensivement. Elle-même se faisait vieille et elle se demandait vers quelles demeures éternelles les ancêtres l’emmèneraient lorsque son heure viendrait.

Chacun voulut alors parler de la soirée mémorable qu’il venait de vivre. Dina raconta qu’elle avait vu un tas de jolis cailloux couleur de soleil qui l’avaient beaucoup attirée, mais elle ne savait pas pourquoi. Han lui suggéra que la réponse lui viendrait peut-être plus tard. Rani dit que l’ours représenté dans la grotte l’avait assurée qu’il n’était pas fâché qu’ils aient tué la femelle ours et l’ourson et qu’il acceptait le sacrifice des siens pour le bien du clan. Han fut très intéressée par ce message et promit qu’elle remercierait l’ours en lui emmenant des offrandes. Marka rappela qu’elle avait trouvé la réplique de son talisman dans le sable et que cela la troublait beaucoup.

-         Ne crains rien, lui répliqua Han, je l’ai remis dans la grotte, il faut le laisser en place. Il te relie au sanctuaire et nous sommes ainsi tous protégés par la Mère.

Les garçons avaient remarqué l’une des fresques de la grotte illustrant une chasse aux chevaux. Leurs commentaires retinrent toute l’attention:

-         Il s’agit d’une chasse, annonça Koba, qui s’est passée ici, sur le plateau qui domine notre caverne. Les chevaux étaient en grand nombre et c’est normal car il y a des salines qui les attirent, nous les avons retrouvées!

-         Oui, nous aussi, intervint Marka.

-         Les chasseurs rabattent les chevaux vers la falaise, continua Nak, nous avons compris leur manœuvre. Ils les effrayent en agitant des bâtons ou des torches.

-         Les chevaux ont peur, s’emballent et tombent de la falaise, conclut Dib, il ne reste plus qu’à les achever.

-         La méthode est habile dit Marka, mais encore faut-il qu’il y ait des chevaux. Nous n’en avons encore jamais vu.

-         Si, dit Logo, j’en ai vu ce matin même quelques-uns près des salines justement, quand je suis allé faire la tournée de mes pièges.

-         Peut-être vont-ils migrer vers le sud pour trouver d’autres pâturages,  reprit Koba, dans la fresque ils sont très nombreux. Ils doivent passer par ici lors de leur transhumance, car la saline les attire.

-         Garçons, vous êtes maintenant devenus les hommes du clan, c’est à vous d’organiser cette chasse. Vous avez compris l’enseignement des dessins, alors appliquez la méthode des Anciens, décida Marka. Il faut guetter le passage des troupeaux. Postez-vous près des salines pour nous signaler leur arrivée. Pensez à tout ce qui est nécessaire pour effrayer les troupeaux, préparez les armes dont nous aurons besoin. Dans la grotte, vous trouverez les armes qu’il vous faut. La grande traque selon l’enseignement des dessins sacrés est la vôtre !

chapitre 6 - la découverte

Le lendemain, le clan se réveilla encore sous le choc des graves événements de la veille et du départ des bannis. Les femmes, un peu désemparées, accomplissaient machinalement les gestes quotidiens : toilette des petits, préparation du repas du matin, rangement des huttes. Pas de cris, ni de rires ou de bavardages dans la caverne étrangement calme où ne s’entendait plus que le crépitement du feu et le bruit des ustensiles maniés par des mains nerveuses. Les enfants eux-mêmes restaient silencieux et maussades. Les filles, n’osant rien demander à leurs mères, s’étaient mises à l’écart et tressaient lentement des corbeilles pour se donner une contenance. Les plus jeunes jouaient sans entrain aux osselets qu’ils faisaient sauter sans bruit alternativement sur leurs paumes et le dos de leurs mains. Ils jetaient parfois des regards furtifs autour d’eux pour s’assurer qu’ils n’étaient pas en tort, mais personne ne s’occupait d’eux.

Les scènes dramatiques qui venaient de secouer le clan occupaient exclusivement les esprits des adultes. Les femmes qui n’avaient pas de fils impliqués dans l’affaire songeaient avec une terreur respectives aux dangers auxquels le clan avait été soumis. Les mères s’inquiétaient pour ceux qui étaient partis. La sentence de Marka les privait de tout lien avec le clan. Noun pensait à la blessure de son fils, Nak, et redoutait que la plaie ne s’infecte. « Il ne pourra pas se soigner, se disait-elle, c’est lui le plus en danger. » Dina, la plus virulente à accabler les garçons, regrettait son emportement et en voulait à Marka de sa sévérité.

-         Le bannissement est une punition bien lourde, pensait-elle. Marka aurait bien pu trouver une autre sanction. Dib est un bon garçon, mais il a du se laisser entraîner par Koba. C’est lui le plus coupable, c’est lui le meneur de la bande et Marka le sait bien. Pourquoi les rejeter tous du clan ?

Même Mela, qui avait beaucoup d’admiration pour Marka et une grande confiance dans son jugement, ne pouvait s’empêcher de craindre que les garçons  supportent mal leur exclusion :

-         Ils sont capables de se débrouiller seuls, mais pas dans ces conditions. Ne vont-ils pas se désespérer, coupés du clan, et privés peut-être de la protection des Ancêtres ? pensait-elle. Marka n’aurait pas du prononcer leur exclusion du clan. En avait-elle vraiment le droit ?

Mais Marka ne regrettait pas sa sentence. Elle savait que Koba était le meneur de la révolte, mais comme la faute avait été collective, la punition devait l’être aussi. C’étaient les garçons qui s’étaient mis en dehors du clan et il était normal qu’ils subissent les conséquences de leurs actes. L’exclusion était justifiée. Si les camarades de Koba se sentaient punis à cause de lui, ils lui feraient sentir leur ressentiment et son fils prendrait conscience de sa responsabilité de meneur. Comme elle sentait que le clan était profondément perturbé, elle songea qu’il lui fallait le reprendre en mains. Elle s’avança et rompit le pesant silence:

-         N’avez-vous rien remarqué hier dans la rivière des collines bleues ? demanda-t-elle.

Les regards se tournèrent vers elle, interrogateurs. Il y avait eu tant de choses à remarquer !

-         Oui, insista Marka, quelque chose de très bon pour nous.

Pendant un moment, personne ne lui répondit car rien de ce qui c’était passé la veille ne leur avait laissé de bon souvenir. Mais Han eut soudain un sourire fin.

-         Je vois de quoi tu parles. J’ai vu les saumons qui remontaient le courant.

A ces mots, les femmes s’animèrent :

-         C’est vrai. La rivière bouillonnait tant ils étaient nombreux !

-         Il faut y aller sans tarder ! Nous avons besoin de nourriture grasse.

-         Je les ai vus aussi et je n’y pensais même plus !

En un instant, la caverne s’anima d’une activité fébrile, il fallait y aller sans tarder, bien sûr... Femmes et enfants se préparèrent rapidement et partirent avec un entrain retrouvé, chargés de harpons, de bâtons, de paniers et de corbeilles de besaces, tout ce qui pouvait servir à la pêche et au transport des saumons. L’attrait magique de la bonne nourriture les avait galvanisés et le long parcours vers la rivière des collines bleues fut parcouru d’un bon pas. En chemin, les participants à l’expédition de la veille expliquèrent enfin aux autres les péripéties de la chasse. Arrivée à proximité de la rivière, théâtre du récent drame, Marka fit signe de s’arrêter pour examiner les abords par crainte d’une mauvaise rencontre. Une bande de charognards dansait dans le ciel un lugubre ballet sur les lieux du combat. Les femmes avancèrent prudemment et le spectacle qu’elles découvrirent les stupéfia. Autour des restes abandonnés de l’ourse gisaient de nombreux cadavres de loups que les oiseaux commençaient à déchiqueter ! Attirés par l’odeur de la viande, une meute était venue dans la nuit à la curée, mais la chair empoisonnée leur avait été fatale.

Vers la rivière aussi, le carnage était affreux ! Des oiseaux piquaient vers les saumons qui remontaient le courant avec acharnement, leur arrachaient les yeux, puis les dévoraient encore vivants alors que les malheureux poissons continuaient désespérément à essayer d’avancer. Sur la berge, d’autres rapaces se battaient sur les restes de l’ourse qu’ils déchiquetaient avant de s’envoler pour engloutir à leur aise leur prise sur un arbre voisin, puis revenaient en hâte arracher un nouveau lambeau. D’autres s’attaquaient aux cadavres de loups dont ils cherchaient à percer la peau pour déchiqueter la chair.

Les femmes firent fuir les corbeaux, les buses et les vautours pour s’approprier les peaux encore intactes des loups. Marka était très satisfaite : « Quelle chance ! Une dangereuse bande de loups détruiteDe belles et bonnes fourrures à ramasser sans risqueLa découverte des saumons… » Décidément, la folle équipée des garçons se révélait bénéfique pour le clan... C’était de bon augure. Les esprits des Anciens devaient les protéger, c’était certain, et ils ne seraient pas abandonnés sans défenses pendant leur bannissement. 

Tous s’activèrent avec une belle ardeur. Certains pêchaient autour de Noun, à vrai dire sans aucune difficulté car les saumons se laissaient attraper à la main. Ils étaient si nombreux qu’il semblait y avoir plus de poissons que d’eau dans la rivière qui bouillonnait. Les femelles étaient pleines d’œufs rouges et poisseux qui giclaient quand on leur pressait le ventre. Un vrai régal que les pêcheurs ne se lassaient pas d’ingurgiter par poignées entières. Le jus orangé dégoulinait des bouches gourmandes et tous riaient de contentement. Les femmes les plus expérimentées écorchaient les loups à l’aide de leurs couteaux. Elles entaillaient les bêtes du cou à l’anus, écartaient la peau en ayant soin de bien racler la chair qui sinon ferait pourrir le poil avant de détachaient la fourrure avec soin. Dès les peaux enlevées, elles les tendaient au soleil pour les faire sécher. Malheureusement, elles n’avaient pas de sel qui aurait été utile pour accélérer le séchage. Les oiseaux de proie continuaient à tournoyer. Ils n’osaient pas se poser par crainte de la présence des femmes, mais ils guettaient le moment où ils pourraient de nouveau festoyer à leur aise. Par des cris stridents, ils manifestaient bruyamment leur dépit d’être écartés du festin. Une odeur forte et âcre de sang, de boyaux, de tripes et de chair flottait autour du chantier. Personne ne s’en souciait ! Un guetteur avait été posté sur un arbre pour prévenir de l’arrivée éventuelle de fauves attirés par ces puissants effluves. Seuls des renards, des belettes et des fouines vinrent humer de près ce qui pouvait être un fabuleux banquet, mais l’odeur de l’homme les tint à  distance. De toutes façons, ils étaient sans danger.

Le travail se poursuivit dans l’allégresse. La perspective de chaudes couvertures et de poissons gras stimulait toutes les bonnes volontés. Une équipe découpait déjà les poissons tandis que les enfants ramassaient le bois pour les foyers de boucanage. Des claies furent installées au-dessus des feux qui, alimentés de bois choisi pour donner peu de flammes et beaucoup de fumée, dessécheraient rapidement les moitiés de poisson disposées sur les branches entrecroisées. Boucanés sur place, les poissons seraient plus légers et faciles à transporter. Han avait pensé à se munir de poison, son effet ayant fait ses preuves. Ses connaissances étant reconnues, elle n’avait plus à craindre de l’utiliser en cas de besoin. Elle notait les marques de respect qu’on lui témoignait avec une satisfaction mêlée de fierté et cela lui faisait oublier son ancienne agressivité sournoise.

De nombreux allers et retours furent nécessaires pour ramener tout le butin au camp. Chaque trajet fut organisé avec porteurs et  gardes armés de torches et d’épieux pour protéger le convoi. L’odeur des poissons pouvait attirer des prédateurs et Marka ne voulait rien laisser au hasard. Elle préférait prendre trop de précautions que courir de nouveaux risques. Dans la caverne, les provisions s’accumulaient et les femmes avaient retrouvé leur bonne humeur. Manifestement, les esprits des Ancêtres les protégeaient, elles ne devaient donc pas craindre de nouveaux malheurs. Leur chef et leur sorcier sauraient les guider. Le poison de Han avait eu des effets si bénéfiques que les carcasses des loups, débarrassées des os qui pouvaient fournir de bons outils, furent empoisonnées à leur tour et déposées comme appâts. La tournée sur la rivière des saumons devint une habitude, même lorsque le flot montant de saumons se fût tari. On récoltait sur les carcasses empoisonnées des oiseaux morts dont on gardait les plumes et les griffes, des charognards à fourrure et quelques belles pièces sur de nouvelles lignes de pièges. Cette technique n’était pas négligée car la zone des collines bleues s’était révélée giboyeuse. Les garçons étant absents, c’étaient les femmes s’en chargaient avec quelques jeunes garçons.

Kirou, qui faisait partie du lot, eut une initiative qui amusa beaucoup le clan. Il avait trouvé une poule attrapée à un piège, non pas par le cou mais par les pattes. Il eut l’idée saugrenue de la ramener vivante au camp pour amuser les fillettes. Marka avait d’abord été contrariée car Kirou la nourrissait avec les graines stockées, ce qu’elle désapprouvait. Mais dès le lendemain, la poule avait pondu un oeuf dont Kirou s’était régalé en le gobant goulûment. Du coup, la consigne fût donnée de ramener les poules vivantes puisqu’elles pouvaient contribuer à la nourriture de la communauté. Dora et Rina, les filles de Dina et Rani, essayèrent aussi de garder un petit lapin vivant, mais il se montra peu productif et ne tarda pas à finir à la broche.

Comme elle l’avait projeté, Marka avait organisé des reconnaissances vers les collines bleues. Elle y avait noté des passages de chèvres et de mouflons, de sangliers, de chevreuils, de daims. La zone était prometteuse. Elle en eut l’explication en trouvant des salines, terres saturées de sels minéraux naturels que les animaux viennent lécher car ils ont besoin de ces sels. Un peu déçue, elle n’avait pas trouvé de traces de passage de bovidés, ni de chevaux. Marka ramena néanmoins des provisions de terre salée à la grotte pour en mélanger des pincées aux soupes. Ils servirent aussi à la préparation des peaux.

Le temps était venu de prévoir les provisions de bois pour l’hiver. Les arbres morts ne manquaient pas mais il fallait choisir des branches bien sèches, et les traîner jusqu’à la grotte. C’était un gros travail qui demanderait des journées d’efforts. Ce jour-là, le clan était donc parti en corvée de bois et Marka était restée à la caverne. Elle voulait prendre un peu de recul. La révolte des garçons l’avait touchée et elle en gardait un profond malaise. La trahison de Koba surtout lui paraissait bien amère. Si son autorité était bafouée par son propre fils, combien de temps serait-elle acceptée par les autres ? Elle avait aussi senti la réprobation sous-jacente des autres mères devant sa sentence d’exclusion. Allait-elle être désavouée ? D’ailleurs, avait-elle si bien rempli les devoirs de sa charge ? Elle qui avait promis de se consacrer à tous et de veiller sur tous, avait été incapable de veiller sur son propre fils… De plus, l’importance qu’avait prise Han la préoccupait. N’allait-elle pas engendrer une rivalité et compromettre l’union du clan ? Marka pensait pourtant avoir agi avec sagesse en la reconnaissant comme le sorcier du clan. Pour l’instant, rien dans l’attitude de Han ne laissait supposer qu’elle s’était trompée, mais comment allaient évoluer leurs relations dans l’avenir ? Ces problèmes la laissaient soucieuse. La mission dont elle était si fière lui paraissait soudain compromise. Sa tâche était-elle déjà terminée ? Devait-elle passer la main à une autre qui saurait mieux se faire respecter ?  La direction du clan pouvait-elle  être assurée durablement par la même femme ? Elle avait été si sure d’elle, si orgueilleuse ! Elle venait de connaître un échec grave, ce qui la faisait  douter d’elle.

D’ailleurs, le problème des garçons n’était pas son seul échec. Elle restait préoccupée par le manque d’outils qui allait vite devenir dramatique. Il y en avait peu et ils s’usaient. Le tranchant des couteaux de pierre s’émoussait. En essayant de les refaire, les femmes malhabiles avaient même cassé des lames. Comment y remédier ? Elles n’avaient pas trouvé de silex et aucune d’elles n’avait jamais appris le travail de la pierre. Marka avait beau chercher, elle ne voyait aucune solution. Elle se sentait accablée par le poids des responsabilités et, pour la première fois, par le manque de confiance en elle. Les ressources de la rivière aux saumons avaient été un dérivatif salutaire pour ses compagnes mais leur organisation, encore bien incomplète, pouvait basculer. Assise à l’entrée de la grotte, orientée en plein sud, Marka regardait ce pays qu’elle aimait tant, le plateau à ses pieds où l’herbe ondulait sous la brise, la plaine au loin qui jaunissait, la rivière scintillante entre les saules et les trembles, les bois où les couleurs éclatantes de l’automne s’éteignaient peu à peu, les collines bleues… Toutes ces terres qui les nourrissaient, où elles se trouvaient chez elles, sans désir d’évasion ou de nouvelles découvertes. Le soleil un peu bas de ce beau jour d’automne illuminait le fond de la grotte et Marka se retourna, découvrant la grotte comme elle ne l’avait encore jamais vue : les cristaux de quartz scintillaient sur les parois rocheuses, le sable avait une teinte chaude et dorée. Derrière le ruisseau qui s’irisait avant de disparaître sous terre, les rayons du soleil se concentraient sur un gros rocher rond.

Marka se leva et s’approcha du rocher, le caressa de la main et, un peu lasse, s’y appuya pensivement. Il pivota avec lenteur, découvrant une ouverture béante à l’haleine confinée. Stupéfaite, Marka n’osait bouger, s’attendant presque à voir quelqu’un apparaître. Enfin elle se reprit, courut chercher un brandon dans le feu qui couvait et chercha à voir ce que recelait le passage. Il s’enfonçait dans une obscurité où elle ne pouvait rien distinguer. Elle prit une torche enduite de résine, l’alluma et résolument s’avança en se courbant car le plafond s’abaissait. Elle marchait pas à pas, angoissée par le mystère de ce couloir caché, guettant un bruit, une odeur. La torche n’éclairait que ses pieds et le rocher sur le quel elle marchait. Puis le plafond se releva, les murailles latérales s’écartèrent. Elle sentit instinctivement qu’elle se trouvait dans une salle de grandes dimensions, mais sa torche n’en éclairait que l’entrée. Pour se repérer, elle commença par regarder le sol. Il était couvert de sable blanc, avec des traces de pas qui semblaient indiquer le chemin à suivre. Des traces de pas ? Fascinée, haletante, elle s’avança lentement, guettant toujours l’indice d’une présence. Rien, aucun bruit ! Le silence était épais, presque dense. Elle voulut alors faire le tour de la salle. Elle éleva sa torche et tâcha de distinguer la paroi qui lui faisait face lorsqu’une quasi-terreur la saisit. Elle faillit en lâcher son flambeau ! En face d’elle, une horde de chevaux fuyait dans un galop impétueux dont l’effort faisait saillir leurs muscles. En suivant lentement les parois, elle éclaira tour à tour des dessins immenses, des fresques gigantesques, des sculptures puissantes qui reproduisant tous les plus beaux gibiers des chasseurs du clan.

C’était d’une beauté presque tragique de retrouver ainsi dans la nuit tant de mouvements figés, tant de vie immobile, tant de bruits silencieux. Elle croyait voir courir les bandes de chevaux, les troupeaux de bœufs, les hardes de bisons, entendre les claquements des sabots, le bruit du vent qui soulevait les crinières. Elle les voyait bondir, hennir, beugler, bramer, galoper, se rouler sur le sol ; elle les voyait paître, se lécher le flanc ou gratter le sol. Elle les voyait vivre, elle les voyait mourir aussi, attaqués par des petits hommes armés d’épieux ou encore par des félins. Elle distingua un ours dressé, énorme et menaçant, face à des bouquetins aux cornes recourbées ; des lions qui bondissaient sur des petits bœufs rouges ; des meutes de loups qui couraient. Marka s’était immobilisée, tremblante et subjuguée. Longtemps, elle resta ainsi ne sachant plus si elle rêvait ou si elle voyait vraiment ce spectacle magique. Elle était envoûtée, incapable de s’arracher à cette vision merveilleuse. Elle avait pris son talisman dans la main et se demandait si son intrusion n’était pas un sacrilège, si elle n’avait pas enfreint un interdit en pénétrant peut-être dans la demeure des esprits. Elle refit le tour de la grotte, dans un état second. Une fois de plus, elle n’en crut pas ses yeux ! Rangés en tas, bien alignés sur le sol, se trouvaient tous les outils et les objets de pierre et d’os que les hommes pouvaient fabriquer : couteaux, grattoirs, pointes, lames, perçoirs, burins, maillets, pilons, lissoirs, aiguisoirs, lampes… Tout cela gisait à profusion, prêt à être utilisé. Il y avait même des provisions de silex bruts qui attendaient la main du tailleur, et d’autres en cours de fabrication… Tout ce qui leur manquait était là, pour des années, plus même que ce qu’ils avaient jamais possédé ! C’était un trésor inestimable, la fin de leurs problèmes, l’assurance de leur survie, d’une vie confortable et facilitée au-delà de toute espérance. Une joie folle, délirante, submergea Marka. Mais avait-elle le droit d’en disposer ? N’était-ce pas tabou ?

Alors qu’elle relevait la tête, toujours abasourdie, Marka vit sur la paroi de la grotte le signe qu’elle connaissait si bien : les deux mains entrecroisées barrées d’un trait noir représentant l’outil et les mains qui savaient s’en servir. Le signe distinctif du clan ! Marka comprit que tout ce qui était là appartenait à son clan, avait été fabriqué par lui. L’esprit des ancêtres l’avait guidée vers leur refuge. Dans sa main, son talisman était chaud et rassurant. Elle ne craignait plus rien. La torche se consumait. Marka revint sur ses pas et se retrouva dans la première grotte dans un état d’exaltation intense. Elle voyait sa tribu installée à jamais dans la grotte magique, ses descendants protégés par les esprits des Ancêtres qui les avaient conduits jusqu'ici et ne les laisseraient jamais s’éteindre. Elle voyait les saisons succéder aux saisons, les vivants ensevelir les morts et toujours la relève de la vie assurée à travers les temps.

Longtemps, elle resta figée à l’entrée de la grotte où elle s’était réinstallée, émerveillée, reconnaissante et exaltée par tant de merveilles, de promesses pour l’avenir. A la tombée de la nuit, les femmes et les enfants rentrèrent chargés et fatigués, mais heureux de leur butin. Ils la trouvèrent toujours en contemplation devant la grotte, immobile, l’air hagard.

-         Marka, qu’y a-t-il ? Ca ne va pas ? demanda Han inquiète devant son air étrange.

-         Han ! Viens, il faut que je te montre. Ensuite nous parlerons aux autres.

Etonnée, Han suivit Marka. Les femmes furent d’abord un peu dépitées de ne pas être félicitées pour leur travail mais elles oublièrent vite leur déception en les voyant s’engouffrer dans une ouverture inconnue.

Quand Han et Marka rejoignirent enfin le groupe, elles avaient toutes deux le même air inspiré et Marka annonça :

-         Femmes, j’ai fait une grande découverte en déplaçant ce rocher. Nous sommes ici chez nous car cette grotte a été jadis occupée par notre clan. Quand ? Nous ne pouvons pas le savoir, mais le clan nous a laissé sa marque. Il nous a légué aussi tout ce que nous pouvons désirer comme armes et outils. Cet endroit est sacré. Ce sera notre sanctuaire. Je n’ose pas repousser la pierre car je ne sais si elle se déplacerait à nouveau. Mais personne pour l’instant ne doit pénétrer dans le passage. Nous irons tous ensemble découvrir la salle sacrée. Réjouissons-nous, nous sommes sous la protection des Ancêtres. Plus rien ne peut nous détruire.

-         C’est ainsi que nous devons faire, approuva Han.

Alors, Marka les félicita tous pour leur travail et la soirée fut joyeuse et bruyante. Tous pensaient aux outils dont ils allaient être dotés, aux promesses que Marka leur avait faites, à la présence des esprits des Anciens qui les protégeaient et qui n’abandonneraient sûrement pas les garçons dans le danger. Les mères, dans le secret de leur cœur, regrettaient l’absence de leur fils, mais elles étaient maintenant beaucoup plus sereines. Marka ne cessait de penser à sa découverte : « Quand la grotte avait-elle été habitée et peinte ? Pourquoi avait-elle été abandonnée ? La marque ne pouvait tromper, elle avait bien appartenu à leur clan. » Elle n’arrêtait pas de se remémorer les dessins fantastiques qui faisaient vivre la pierre. Il faudrait bien les examiner et les comprendre. C’était l’enseignement du clan qui leur était miraculeusement parvenu. Il fallait s’en imprégner. L’initiation des garçons ne poserait plus de problème, il leur faudrait trouver le sens de la leçon par l’image. Longtemps Marka pensa à tout cela sans pouvoir trouver le sommeil. Quand enfin elle s’endormit, elle revint dans la grotte en rêve et il lui sembla comprendre enfin toute l’histoire de son clan et ses liens avec le sanctuaire… mais à son réveil, elle avait tout oublié.

Han annonça le lendemain qu’elle avait trouvé l’herbe sacrée qui permet de se mettre en communication avec les esprits. Elle prenait très à cœur son nouveau rôle, elle ne participait plus aux activités communes mais partait chercher les plantes médicinales, elle les traitait, et composait des baumes, des lotions, elle s’enfermait dans sa hutte sans que personne ne songe à la déranger. Mais Marka n’en était plus inquiète. Maintenant qu’elle savait que les esprits des Ancêtres eux-mêmes l’avaient désignée pour guider le clan, ses doutes s’étaient évanouis. Elle se réjouissait au contraire que Han veuille assumer pleinement son rôle pour le plus grand bien du clan.

28.04.2007

chapitre 5 la chasse

Quand elles arrivèrent au bas du sentier caillouteux qui descendait de la caverne, Marka essaya de distinguer les traces des garçons sur l’herbe, mais la pluie avait tout effacé.

Kirou dit qu’ils étaient vers les collines bleues. Allons par là, décida-t-elle.

-         Kirou n’en était pas certain ! Si nous nous séparions pour rechercher dans plusieurs directions ? proposa Mela.

-         Non. Si nous devons affronter l’ours, il nous faut rester groupées.

La zone des collines bleues ne leur était pas familière. C’était toujours vers les bois et la grande rivière, à l’Ouest, que les expéditions de cueillette, de chasse et de pêche avaient été menées. « Une grande partie de notre territoire reste à explorer, » pensa Marka, « et il nous faudra le faire rapidement. Il y a peut-être des dangers que nous ne connaissons pas, des fauves, des hommes, qui sait ? Nous avons eu tort de ne pas le faire avant. » Les femmes marchaient penchées vers le sol, attentives à repérer des traces du passage des garçons. Marka était en tête et ce fut elle qui trouva l’endroit où ils avaient caché leurs épieux.

-         Ils sont bien passés par là ! Nous sommes dans la bonne direction ! cria-t-elle en montrant les taillis déplacés et écrasés.

-         Kirou avait raison. Ils ont du aller vers la rivière des collines bleues.

-         Certainement, car on ne voit pas de traces en dehors de la piste.

Les animaux sauvages avaient tracé un sentier où l’herbe était tassée et il semblait bien qu’elle ait été suivie récemment. Elles marchèrent longtemps, en faisant parfois halte pour écouter des appels éventuels et guetter la présence d’un fauve qui se signalerait par des grognements ou des froissements de branches. Elles s’arrêtaient aussi pour grimper aux arbres et scruter les alentours. La brume se levait lentement et le soleil commençait à percer, ce qui faisait briller les gouttes d’eau retenues sur les feuilles. Les oiseaux chantaient pour célébrer le lever du jour, un chevreuil dérangé se faufila en vitesse au travers de la piste. Les femmes continuaient d’avancer, le cœur battant, les sens aux aguets. Lorsqu’elles furent arrivées en vue de la rivière, Dina, montée à son tour sur un bouleau, donna l’alerte :

-         Chut ! Je vois la rivière en contrebas. Il y a une ourse énorme qui tourne entre un arbre et le bord de la rivière. Je vois aussi un tas noir immobile. On dirait un ourson.

Marka la rejoignit dans les branches hautes.

-         On ne voit pas les garçons, mais il se passe quelque chose, et l’ourse semble enragée.

Elle poussa un long cri modulé. Il lui sembla entendre une réponse qui n’était pas un écho, mais le son était si faible qu’elle ne put situer d’où il venait. Dina et Marka redescendirent pour mettre les femmes au courant.

-         Nous allons nous approcher. Mais attention ! Ne faites pas de bruit. Allons-y tout doucement, recommanda Marka.

Avec précaution, elles reprirent leur marche silencieuse, s’appliquant à ne pas faire craquer de branches et à ne pas agiter de feuillages. Marka avait pris une poignée de cendres dont elle avait un petit sac pour cet usage et elle la jeta en l’air pour voir d’où venait le vent. Elles étaient à bon vent : il soufflait de la rivière, emportant leur odeur derrière elles. Arrivées à la rupture de la pente, elles eurent sous les yeux la scène du drame. L’ourse furieuse tournait autour d’une fosse, puis se dressait contre un arbre voisin dont elle arrachait des lambeaux de bois en le labourant de ses griffes. Elle soufflait avec rage et grognait. C’était une bête énorme qui avait atteint avant l’hivernage son poids maximum. Son poil brun et luisant était hérissé, sa gueule béante laissait voir des crocs menaçants, ses petits yeux ronds roulaient furibonds. Près de l’eau, un jeune ours gisait, agité de faibles soubresauts.

-         Les garçons doivent être dans l’arbre ou dans la fosse, chuchota Marka.

-         Il faut jeter le poisson empoisonné le plus près possible de l’ourse. C’est le seul moyen de lutter contre elle, murmura Han.

Marka prit le poisson des mains de Han, le lesta avec une grosse pierre et commença à descendre la pente lentement, en se dissimulant derrière les buissons et les touffes d’herbe. Arrivée sur la rive, elle s’avança en rampant, en utilisant les maigres obstacles qui pouvaient la cacher. Puis, jugeant qu’elle s’était suffisamment rapprochée de la bête, elle se redressa vivement, lança le poisson et recula rapidement derrière un arbuste. D’abord, l’ourse ne parut pas s’y intéresser et continua de tourner autour de la fosse en donnant des grands coups de pattes qui soulevaient des mottes de terre. Marka prit son lance pierres et visa la bête à la tête. Atteinte et surprise, l’ourse se détourna, dut sentir Marka et s’avança, mais elle flaira alors le poisson, s’arrêta, le retourna de la patte, le renifla et balança la tête, comme soupçonneuse… Elle le laissa. Marka en aurait pleuré de rage. Elle prit un morceau de viande et le lança dans la direction de l’ourse. La bête s’arrêta encore pour le humer, puis le repoussa et se remit debout sur ses pattes de derrière. Elle était gigantesque et ses grondements devenaient terrifiants.

Marka pensa qu’elle allait se précipiter sur elle et que jamais elle ne pourrait venir à bout du monstre qui la déchiquetterait. Elle serra son amulette dans sa main crispée et murmura : «  Oh ! Mère ! Et vous tous, Ancêtres du clan, combattez avec nous ! » L’ourse retomba lourdement sur ses pattes et, de son museau effleura encore le poisson, puis, comme à regret, elle le prit dans sa gueule et l’amena à son petit qui agonisait. Elle le posa à côté de lui, mais comme il ne bougeait pas, elle le reprit, le mâcha et tenta de le lui glisser dans la gueule. Devant l’insuccès de sa tentative, elle s’arrêta indécise, puis l’avala. Elle resta immobile un long moment qui parut une éternité à Marka. Enfin, la bête se secoua et se remit debout. Mais déjà elle tremblait, vacillait, et bavait. Elle lutta pour garder son équilibre, puis elle tomba, roula, se débattit. Son agonie dura longtemps, entrecoupée de cris rauques et torturés, de mouvements spasmodiques et enfin de convulsions. Lorsque l’ourse ferma les yeux, les femmes n’osaient toujours pas bouger ni l’approcher. Elles savaient que les animaux peuvent feindre la mort pour surprendre leurs adversaires. Les mouettes et les cormorans qui chassaient les saumons remontant le courant s’étaient arrêtés de piailler et de piquer sur leurs proies, même le vent semblait ne plus oser souffler. Tout s’était figé. Les garçons dans l’arbre donnèrent les premiers signe de vie :

-         Elle est morte ! Elle est morte !

-         Ne bougez pas encore ! Qui est dans l’arbre ? demanda Marka.

-         Moi, Dib, et aussi Nandi et Logo.

-         Où sont Koba et Nak ?

-         Dans la fosse.

-         Nak ! Koba ! Répondez ! appela Marka.

-         Nak est avec moi, répondit enfin Koba d’une voix faible, mais il ne bouge pas, il est évanoui. La fosse est pleine d’eau et de terre.

Marka jeta des cailloux sur l’ourse. Elle ne bougea pas. Alors elle se rapprocha lentement, prit une longue badine et lui toucha les yeux. Elle vit une mouche se poser sur sa pupille. Rassurée, elle put déclarer :

-         Elle est bien morte. C’est fini.

Marka se dirigea ensuite vers l’ourson et lui toucha l’œil également. Il était mort lui aussi.  Les femmes descendirent la pente en courant. Ankylosés et transis, les trois garçons descendirent de leur arbre. Il fallut aider Koba à sortir de la fosse et porter Nak inconscient. Han l’examina. Il avait reçu un coup de patte qui avait déchiré ses vêtements mais heureusement à peine effleuré son torse. Han savait que les griffes de l’ourse étaient très sales et que la blessure, bien que bénigne, pouvait être dangereuse. Elle sortit un onguent de son sac, en hochant la tête. Nak ouvrit les yeux et balbutia : «  L’ourse… l’ourse… »

-         Elle est morte, tu es sauvé, dit Han à son fils, Ne crains rien.

Une fois pansé, elle l’enveloppa dans sa fourrure. Les femmes avaient vite allumé un feu et distribuaient leurs provisions aux rescapés. Elles ne posaient pas de questions, l’émotion avait été trop forte. Les garçons n’osaient pas lever les yeux et se restauraient en silence.

-         Il ne faut pas perdre de temps, leur dit Marka sèchement. Les garçons écorcheront l’ours qu’ils ont tué et ils le ramèneront au camp, Nous allons écorcher la femelle, mais nous ne prendrons que la peau, les os et les boyaux qui nous seront utiles. Il ne faut surtout pas toucher à la viande qui est gâtée par le poison.

Tous se mirent au travail, sauf Nak qui restait couché près du feu. Les femmes jetaient des regards furtifs à Han.

-         Comment se fait-il ? murmuraient-elles. Elle avait vraiment du poison sinon l’ourse ne serait pas morte ! 

-         Marka a dit que sa chair était empoisonnée. C’est bien ça ! J’ai vu Han donner un poisson à Marka.

-         Comment connaît-elle de telles médecines ?

Malgré leur soulagement devant la fin heureuse du drame, elles étaient emplies de crainte envers les pouvoirs secrets et inexplicables de Han. Un premier convoi ramena au camp Nak et l’ourson. Puis, une fois le travail achevé, tous regagnèrent la caverne.

-         Nous allons d’abord tous nous reposer, dit Marka à la cantonade d’un ton froid. Ce soir, il y aura un grand conseil. Tout le monde y assistera. Nous avons beaucoup de choses à mettre au clair

Devant le mutisme embarrassé des arrivants, personne n’osa poser de questions sur l’expédition. Les garçons étaient là, les peaux et la viande montraient que les ours avaient été tués. Les explications suivraient... Chacun regagna sa couche.

Le soir, la nourriture fut avalée en hâte, et en silence, et tous les regards se tournèrent vers Marka lorsqu’elle se dressa, imposante et sévère. Elle avait dessiné sur son visage ses marques rituelles et le signe du chef, le trait noir vertical au milieu du front. La séance serait solennelle. Elle s’installa avec raideur, et prit la parole lentement :

-         Garçons, racontez. Nous vous écoutons.

Ils étaient assis en face d’elle. Koba, très pâle, gardait les yeux baissés. Nak était étendu, sa poitrine bandée encore ointe du baume qu’avait rajouté Han en arrivant. Après un moment de silence, ce fut lui qui prit la parole :

-         Nous étions inquiets pour notre avenir. Nous savions que nous ne pourrions pas être initiés, alors nous avions peur de ne jamais devenir des hommes. Aussi, nous avons décidé de nous mettre sous la protection des Ancêtres et d’accomplir un acte de grande bravoure pour remplacer notre initiation. Nous avons décidé de chasser l’ours. Nous avons sculpté nos talismans de chasseurs, fabriqué des armes... C’était une épreuve.

Il raconta les préparatifs, et comment ils s’étaient postés, certains dans l’arbre, d’autres dans la fosse...

-         Tout s’est passé comme prévu avec l’ourson. Koba et moi l’avons grièvement blessé au creux de la cuisse. Tout de suite, il a beaucoup saigné. Les autres dans l’arbre n’ont pas eu le temps d’allumer de feu mais ils ont jeté leurs pierres et l’ourson est tombé. Il gueulait et saignait, nous voyions bien qu’il était blessé à mort. Nous pensions avoir gagné ! Mais la mère n’était pas endormie comme nous l’avions cru en ne voyant pas ses traces ces derniers jours et elle est arrivée. Elle s’est précipitée sur la fosse, elle a enlevé à coups de pattes les branches qui la recouvraient et elle a essayé de nous atteindre. Nous nous sommes couchés à plat ventre au fond. Heureusement, elle ne pouvait plus nous attraper. Elle s’est aussi dressée contre l’arbre, mais Dib, Nandi et Logo ont grimpé hors de sa portée. L’arbre était grand et solide, il a résisté aux attaques. Nous avons passé la nuit ainsi jusqu’à ce que vous arriviez. La magie de Han a été plus forte que l’ourse et nous remercions le clan de nous avoir sauvés.

A la dernière phrase, les femmes inclinèrent la tête en signe d’approbation. Il était bien que Nak ait ajouté ces paroles.

-         Femmes, parlez ! Qu’en pensez-vous ? interrogea Marka.

Elle était partagée entre plusieurs sentiments contradictoires dont le plus fort était une intense colère contre les garçons. Ils avaient méprisé le clan, et surtout son autorité à elle, en s’inventant une initiation clandestine et des exploits de chasse sans en référer à personne. Ils ne lui avaient pas fait confiance ! Et ils avaient mis tout le clan en danger. Comment avaient-ils pu oublier ainsi la règle essentielle : la soumission au clan pour l’intérêt de tous ! Elle était sure que Koba, le chef de bande, était l’instigateur de l’aventure. Nak avait pris la parole au nom de ses camarades, mais Marka n’avait fixé que son fils. Elle avait déchiffré sur son visage les mobiles qui l’avaient fait agir et aussi, sous-jacent, son rejet de la domination de sa mère. Elle en avait été profondément blessée. Elle avait aussi cru voir dans les yeux de son fils l’expression qu’avait autrefois Karan, son compagnon, lorsqu’il la toisait, impatienté par ses conseils et ses suggestions, vaguement méprisant car il était un homme et qu’elle n’était qu’une femme. Pourquoi l’enfant lui ressemblait-il autant ? L’esprit de Karan s’était-il emparé de Koba ? Elle éprouvait un profond ressentiment contre son fils. Aussi préféra-t-elle laisser parler d’abord les autres pour juger si sa colère était légitime ou si elle provenait surtout de son orgueil bafoué.

Noun prit la parole :

-         Le problème des garçons est réel, mais ils ont négligé l’intérêt du clan. Il fallait qu’ils nous en parlent. Ils ont commis une faute grave. Ils se sont mis en dehors du clan.

-         Ils n’avaient pas à décider seuls. Une chasse aussi dangereuse est l’affaire du clan, ajouta Dina.

-         Leur aventure a mis plusieurs vies en péril. Il faut toujours considérer l’intérêt général avant de risquer sa vie et celles des autres.

-         Et sans nous qu’auraient-ils fait ? Ils seraient morts. C’était insensé.

-         Et si Han n’avait pas eu de poison ? Nous serions mortes sans les sauver !

-         Il n’ont rien compris ! L’initiation, c’est s’intégrer au clan et non pas s’en passer, s’exclama Mela, il faut connaître les règles et savoir les respecter.

-         Leurs talismans sont sans valeur, ils ont invoqué les Ancêtres sans en avoir le droit !

-         Nous les avons sauvés et nourris et ils n’ont pas eu confiance en nous !

Les voix furieuses s’enflaient, et les femmes, de plus en plus en colère, se levaient et invectivaient les coupables.

-         Mais ils ont été courageux cependant, et ils ont réussi à tuer l’ourson tout seuls, dit Tani doucement.

-         Ils avaient réellement un problème. Ils n’ont pas osé nous en parler, plaida Bouana, mais ils se sont mis sous la protection des Ancêtres. Tout membre du clan en a le droit.

-         Les Ancêtres ont accepté leurs talismans et les ont écoutés puisque la chasse s’est bien terminée, reprit Djani.

-         Ils ont eu une leçon sévère, ajouta Tani, et je pense qu’ils comprendront que puisque nous avons pu les sauver, ils peuvent nous faire confiance !

Marka se leva et prit enfin la parole :

-         Femmes, je vous félicite. Les mères ont été sévères avec leur fils et elles les ont condamnés au lieu de les protéger. Les autres ont été plus indulgentes, elles les ont défendus et leur ont trouvé des excuses. Je vous ai écoutées et voilà ma décision : ces garçons ont commis des fautes, ils ont ignoré le clan et son chef, ils ont risqué par orgueil et inconscience leur vie et celle des autres membres du clan. Ils auraient du savoir qu’un clan n’abandonne pas les siens. Aussi, ils seront chassés du clan à partir d’aujourd’hui où la lune est pleine jusqu’au jour où la lumière de la nuit redeviendra ronde. Ils vivront pendant tout ce temps en dehors de la caverne et ils subviendront seuls à leurs besoins. Personne n’aura le droit de leur parler, ni de les aider. Quand ils reviendront, le clan oubliera leurs fautes. Ils construiront leur case qui sera ornée du trophée de la peau de l’ourson et leurs talismans seront reconnus. Ce sera une excellente leçon s’ils comprennent l’importance des liens qui les rattachent au clan.

-         Tu as bien dit, approuva Han, et toutes donnèrent leur accord.

-         Femmes, reprit Marka, j’ai autre chose à vous dire. Vous avez pu voir que Han a fabriqué un poison très puissant. C’est grâce à elle que nous avons pu tuer l’ourse. Han connaît toutes les médecines de Nobi, notre ancien sorcier. C’est une grande chance pour nous ! Han m’a dit qu’elle avait acquis ce savoir en espionnant le sorcier à la dérobée. Mais je ne le crois pas. Nobi était un grand sorcier. Il savait tout et ne pouvait ignorer que Han l’observait. Dans sa grande sagesse, il prévoyait sans doute que Han pouvait être initiée, que ce serait nécessaire au clan. Il a certainement voulu qu’il en soit ainsi. Le savoir de Han est donc légitime. Si Nobi l’a choisie, c’est qu’il l’a jugée apte à comprendre et digne de bien utiliser ses grands pouvoirs. Aussi est-il juste qu’elle soit reconnue comme telle. Je propose que nous proclamions Han solennellement sorcier du clan et que nous lui marquions tout le respect qui lui est dû. Naturellement, elle aura droit à la peau et à la tête de l’ourse.

Han la boiteuse était transfigurée. Elle s’était redressée et son visage anguleux et sournois avait un air plein de sagesse et de dignité. Les paroles de Marka lui étaient allées droit au cœur. Elle s’émerveillait que la jeune femme ait compris qu’elle avait bien été choisie par Nobi pour être dépositaire de son savoir et qu’elle n’avait donc pas volé sa science. Elle avait tant souffert dans sa jeunesse d’être laissée à l’écart, elle qui n’avait pas l’agilité physique de ses compagnes. Elle avait été toute sa vie l’objet de moqueries et de plaisanteries à cause de son infirmité, alors qu’elle se sentait supérieure intellectuellement aux autres. Elle avait voulu acquérir un savoir qui la distingue, même en secret, de ceux qui la méprisaient ou la plaignaient, ce qui était peut-être pire. Et voilà qu’elle était reconnue par son clan ! Et c’était Marka, celle qu’elle avait tant jalousée, qui la proclamait digne d’être leur sorcier. Son infirmité était enfin oubliée. Ses connaissances les avaient sauvées, et au lieu de la craindre, on allait l’honorer. Une ombre passa dans ses yeux. Allait-elle être vraiment acceptée ? Marka avait compris, mais les autres ? N’allait-on pas encore se moquer ? N’allait-on pas encore la rejeter ? Mais déjà, unanimement, les femmes approuvaient cette proposition, soulagées d’ailleurs que les choses rentrent dans l’ordre. Elles n’avaient plus à s’étonner ou à s’inquiéter des connaissances de Han, elles redevenaient normales et précieuses pour tous. Dans un élan de respect, toutes vinrent s’incliner devant leur sorcier. Han se sentait emplie de gratitude pour ses compagnes et elle se jura de désormais faire tout pour le bien de la communauté qu’elle consacrerait toutes ses forces à défendre.

Marka aussi était satisfaite. Les connaissances de Han pouvaient être tout aussi maléfiques qu’avantageuses pour le clan, surtout depuis que Marka avait pris conscience du caractère ombrageux de Han. Le fait de devenir sorcier faisait accepter à Han l’obligation de ne jamais utiliser ses pouvoirs pour nuire à quiconque dans la tribu. De plus, elle s’était enfin assurée la reconnaissance de Han. Tout était pour le mieux...

Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions, les garçons avaient fait leur paquetage. En silence, ils vinrent devant le feu, s’inclinèrent devant Marka, mains croisées sur les genoux, et gagnèrent la sortie. Par ce geste, ils avaient fait allégeance au chef du clan et reconnu la justesse de sa sentence. Il allait leur falloir maintenant vivre en proscrits. Ils sauraient se nourrir et trouver un abri convenable. Mais moralement, il leur serait très dur de se savoir hors du clan. Dans le monde hostile où l’homme devait batailler pour trouver sa place, le clan était leur seul point d’ancrage. L’union, la solidarité, l’entraide qu’on était sûr d’y trouver, tout cela donnait à l’individu la force de lutter sans relâche. La mémoire du clan, les traditions qui reliaient entre elles les générations passées et à venir, lui donnait aussi l’assurance de durer. Les garçons avaient été présomptueux, mais ils avaient accepté la leçon avec une humilité vraie.

Le clan aurait raison de les accueillir à leur retour.

chapitre 4 Le secret

La communauté avait trouvé son rythme de vie ; la nourriture était suffisante, les provisions s’accumulaient et l’abri était parfait. Les habitudes se créaient et les femmes, peut-être inconsciemment, ressentaient même un certain plaisir à être seules maîtresses de leur vie, débarrassées de la tutelle parfois pesante des hommes. Leur sort était quelquefois évoqué, mais à mots couverts car, d’un accord tacite, toutes répugnaient à revenir sur le drame qui avait changé le cours de leur destin. Han cependant demanda un soir :

-         Ne faudrait-il pas célébrer le culte des morts pour ceux qui ont disparu ?

-         Nous ne savons même pas s’ils sont morts ! se récria Mela.

-         Et puis jamais les femmes n’ont célébré le culte pour les hommes, déclara catégoriquement la vieille Noun, nous ne pouvons pas le faire.

Marka ne s’en était pas mêlée. Le passé ne l’intéressait pas et elle avait des problèmes actuels plus urgents à résoudre. Comme toujours, les femmes étaient très occupées. L’indépendance ne leur avait pas donné le goût de l’oisiveté et elles savaient lutter pour survivre. Le soir, elles se réunissaient autour du feu pour commenter les événements de la journée et faire le point de ce qui devait  être accompli le lendemain. C’était une initiative de Marka qui, soucieuse d’efficacité, redoutait les pertes de temps et les fausses manœuvres. Elle surveillait son monde. Les nourrissons ne quittaient guère le dos de leur mère. Pour téter, ils passaient simplement du dos à la poitrine. Les petits enfants s’endormaient en suçant quelques os et les filles tressaient des cordelettes ou se faisaient des colliers en écoutant parler les femmes.

Les jours passaient. Rien ne paraissait troubler l’harmonie du groupe. Pourtant un problème couvait qui avait échappé à la perspicacité de Marka. Les garçons grandissaient et se faisaient de plus en plus discrets, participant moins aux veillées. Ils commençaient à se sentir frustrés par l’absence d’hommes, craignant confusément ne pas trouver leur place dans cette société de femmes. Certes ils chassaient, pêchaient et prenaient leur part aux activités du clan, mais ils étaient profondément désorientés. Ils n’avaient pas de maîtres pour leur apprendre à devenir des hommes conformément aux rites du clan. Les femmes ne pouvaient pas les remplacer. Que connaissaient-elles  du monde des hommes ?  Comment seraient-ils initiés ? Qui leur ferait des armes ? Avec qui chasseraient-ils le gros gibier, le gibier d’hommes ? Que deviendraient-ils ? Quelle serait leur place ?  Peu à peu, ils prenaient du recul sans que les femmes, trop absorbées par leurs soucis quotidiens ou trop éloignées de leurs préoccupations, ne s’en aperçoivent pas. Au retour de leurs expéditions, avant de rentrer à la caverne, ils s’arrêtaient autour d’un feu et s’interrogeaient de plus en plus ouvertement sur un avenir qui leur paraissait sans issue :

-         Nous ne serons jamais initiés et nous ne deviendrons jamais  des hommes du clan ! fut la conclusion clairement exprimée par Koba, le fils de Marka, un soir où ils revenaient chargés de lièvres savoureux.

-         Nous chassons le gibier des femmes, nous pêchons comme des filles...

-         Nous n’aurons jamais d’armes d’hommes ! Nous ne saurons jamais tailler la pierre !

-         Nous ne connaîtrons jamais les traditions du clan !

Tous les autres se taisaient, accablés. Ils grandissaient et étaient prêts à devenir des hommes, mais qui s’en souciait ?

-         Il est certain que nous ne serons jamais initiés, reprit Koba, mais nous pourrions cependant chasser des gibiers d’hommes pour devenir des hommes. D’ailleurs, c’est notre devoir car cela fait partie de l’initiation !

-         Et comment ? demanda Dib, le fils de Dina, Nous sommes sans armes ! Les femmes ne nous prêteront pas leurs sagaies sans explication.

-         Essayons d’en faire, suggéra Nak, le fils de Noun, qui était le plus âgé.

-         Tu as raison, faisons nos armes ! s’écrièrent les garçons.

-         Mais attention, nous devons les faire seuls, et sans en parler aux femmes, elles ne comprennent pas nos problèmes, dit Nandi, le fils de Han, la boiteuse. Nous pouvons faire de bons épieux et y adapter nos couteaux comme l’a fait Rina. Nous pouvons même essayer de faire des propulseurs. Je saurais peut-être...

-         Les armes sont une affaire d’hommes. Ce sera notre initiation.

-         Non ! Ce n’est pas suffisant ! Nous devons aussi chasser un vrai gibier d’hommes ! reprit Koba.

-         Mais lequel ? Il n’y a pas de bœufs, ni de chevaux...

-         Il y a des ours...

-         Tu as raison ! affirma Koba. Il faut chercher les traces d’un ours.  Nous en avons déjà vu. Bientôt ils vont vouloir hiberner et chercher des abris. Il nous sera possible d’en trouver…

-         Vous êtes fous ! s’écria Logo, le fils de Mela, qui était aussi le plus jeune. Les chasseurs les plus forts, même lorsqu’ils sont nombreux, hésitent à s’attaquer aux ours ! C’est très dangereux, nous ne pourrons jamais !

-         Si nous voulons devenir des hommes du clan sans être initiés, il faut faire quelque chose d’exceptionnel, donc c’est le seul moyen, déclara Koba avec fougue. Aurais-tu peur ? Veux-tu passer ta vie dans les jambes des femmes ? Il faut prouver notre vaillance pour être reconnus comme des hommes et prendre notre place...

-         Pourquoi dis-tu cela ? Tu voudrais ne plus obéir à Marka ? demanda Dib étonné, Tu voudrais prendre sa place ?

-         Non, répondit Koba un peu confus, Marka est notre chef, mais nous ne sommes plus des enfants, et il nous faut le prouver.

Finalement, tous les garçons se rangèrent à son avis. Ils décidèrent alors d’explorer les collines pour chercher des traces d’ours qui devaient être à la recherche d’une tanière pour l’hiver. Sans en avoir conscience, ils prirent peu à peu des allures de conspirateurs, se mêlant de moins en moins aux conversations du clan. Le soir, harassés par leurs recherches, ils se couchaient tôt. Ils préféraient d’ailleurs fuir les femmes : d’abord, ils redoutaient de se trahir et aussi leurs palabres les exaspéraient. Un après-midi, Nak rentra en boitant bas, il s’était tordu la cheville en descendant d’une colline qu’il avait parcourue en quête de traces et la longue marche du retour l’avait fait beaucoup souffrir. Han lui passa du baume sur la cheville, puis le banda avec des lanières de peau. Elle avait de réels talents de guérisseuse et avait déjà reconstitué une grande partie de sa pharmacopée. L’incident, assez normal, ne souleva aucune question.

Un soir, Koba fit comprendre aux autres par signes qu’il fallait qu’ils se réunissent au plus tôt. Dès l’aube, ils partirent groupés pour relever leurs pièges. Leur travail fait, ils s’assirent en rond sous un sapin. Seul Koba resta debout pour dire avec solennité :

-         Ca y est ! J’ai trouvé des traces près des collines bleues. C’est une mère et son petit, déjà gros. J’ai vu des traces de la rivière à un ravin en hauteur. Celles du jeune sont nombreuses. La mère doit être déjà prête à hiberner.

-         Vont-ils  rester là ?

-         Oh oui ! La rivière est pleine de saumons ! C’est une bonne place !

-         Pourquoi ne pas l’avoir dit au clan ?

-         Parce qu’il nous faut d’abord chasser et tuer ces ours.

Les garçons se turent, inquiets et perplexes. Il était très grave de ne pas faire profiter le clan d’une information si importante. Mais la perspective de la chasse les emplit à la fois de terreur et d’excitation, et leur fit oublier leurs scrupules.

-         Nous n’avons pas réussi à nous faire des propulseurs, remarqua Dib. Mais nous avons de bons épieux en bois durci au feu. Il nous faudrait aussi des pointes en pierre. J’ai essayé d’en tailler, mais je n’ai pas réussi. C’est très difficile. Je crois aussi que le silex que j’ai trouvé n’est pas de bonne qualité. Comment allons nous faire ?

-         J’ai une idée, suggéra Koba. Près de la rivière, la terre n’est pas trop dure, nous pourrions creuser une fosse et nous y cacher. Quand l’ours passera, nous lui planterons dans le ventre nos couteaux montés sur des épieux,

-         C’est un bon plan mais il vaudrait mieux lancer nos couteaux avec des propulseurs, remarqua Nak. Malheureusement, Nandi n’a pas réussi à en fabriquer de valables.

-         Comme nous sommes mal armés, nous pourrions nous contenter d’attaquer le petit ours, dit Dib. Si sa mère est déjà endormie, nous n’irons pas la chercher dans son repaire, mais nous attirerons le petit.

-         Comment ferons-nous pour que l’ours passe sur notre fosse ?

-         Nous disposerons des saumons tout autour.

Les garçons se partagèrent les tâches. Certains étaient chargés de creuser la fosse, d’autres devaient arrimer solidement leurs couteaux de pierre au bout de longs bâtons. Il avait été décidé que ceux qui seraient cachés dans la fosse attaqueraient l’ours avec leurs couteaux emmanchés sur les épieux et que les autres sur un arbre proche lanceraient des blocs de pierre et harcèleraient l’ours avec des brandons enflammés.

-         Personne ne sait comment fabriquer du poison ? demanda Nak.

Bien sûr, aucun des garçons ne connaissait les différents moyens de faire le poison qui, posé au bout des épieux, aurait bien facilité la chasse. La fabrication du poison était l’un des secrets les mieux gardés du sorcier du clan. Il y eut de nombreuses discussions pour décider de la profondeur de la fosse et de son emplacement. De toutes façons, il fallait faire vite pour ne pas alerter l’ours ou se laisser surprendre par lui pendant sa confection. Il fut décidé de placer un guetteur pendant le creusement de la fosse. Tout fut mis en oeuvre avec rapidité et dans la plus grande discrétion. Les garçons partaient de plus en plus tôt et ne rentraient tard le soir, fuyants et fourbus. Mais les femmes ne remarquaient toujours rien et même les filles, pourtant curieuses, ne furent pas alertées par leurs allures furtives. Le grand jour fut choisi après une séance solennelle organisée autour d’un feu et d’un totem représentant la marque du clan. Chaque garçon avait sculpté un talisman dans du bois dur. Tous les élevèrent au-dessus des flammes du  foyer pour les purifier, puis les tournèrent vers le totem et jurèrent d’être dignes de leurs ancêtres. Ils invoquèrent les esprits des Anciens pour qu’ils les assistent pendant la chasse qui ferait d’eux des hommes. Les talismans représentaient chacun un animal qui serait leur fétiche. Koba, inspiré par leur future chasse, avait choisi de représenter une griffe d’ours ; Nak, se rappelant les chasses d’autrefois racontées par les hommes, avait sculpté une défense de mammouth, Dib, des cornes de bœuf, Nandi et Logo, des pattes de loup et de lion.

Le jour dit, ils se faufilèrent hors de la grotte avant le lever du soleil. Ils avaient caché leurs épieux dans un creux de rocher couvert de taillis. Ils les récupérèrent en passant, ainsi que la provision de saumons qu’ils avaient eu soin de pêcher quelques jours auparavant, en l’absence des ours. Ils avaient un peu pourri, mais n’en seraient que plus appétissants pour l’ours. Tirés au sort, Koba et Nak se cachèrent au fond de la fosse. Dib, Nandi et Logo dispersèrent les saumons autour de la fosse et grimpèrent dans un arbre voisin, prêts à intervenir pour, selon le plan, jeter des pierres et des brandons enflammés sur l’ours blessé.

A la caverne, une journée comme les autres commençait. Les femmes réchauffaient sur des pierres chaudes et distribuaient des galettes cuites la veille, odorantes et nourrissantes, faites de graines écrasées, de viande et de graisse.

-         Les garçons sont déjà partis ? s’étonna Dina, sans même manger ?

-         Ils sont souvent absents en ce moment, remarqua brusquement Marka. Il faudrait les surveiller davantage. Ils chassent moins et ne rendent jamais compte de ce qu’ils font. Je me demande ce qu’ils ont. Il y a quelque chose d’anormal dans leur comportement.

-         C’est de leur âge ! dit la vieille Noun Les jeunes ont besoin d’indépendance. Ils sont ensemble, et ils ne risquent rien.

Leur absence ne souleva pas d’autres commentaires et le clan se mit au travail. Le ciel était clair, mais le froid commençait à se faire sentir, bientôt il neigerait… Avant de sortir, Marka regarda longuement le pays qui s’étendait à ses pieds, un peu pour rechercher les garçons,  et surtout pour l’admirer. Les bouleaux avaient perdu leurs feuilles, mais les sapins faisaient de nombreuses tâches vertes. La grande rivière scintillait au loin. Les plaines ondulaient sous le vent. Les collines bleues barraient l’horizon sur la gauche. La vue était belle et dégagée du haut de l’entrée de la caverne. Marka aimait cette terre, elle s’y était même attachée avec passion. Elle y avait trouvé ses racines et, chaque fois qu’elle pensait à leur fuite, elle remerciait son talisman de l’avoir guidée et les esprits des Anciens de lui avoir indiqué la terre promise à son clan.

Bien avant la tombée de la nuit chacun regagna la caverne. Il n’était plus temps de s’attarder à l’extérieur, le vent s’était levé, il faisait encore plus froid.

-         Les garçons ne sont pas encore rentrés ? Il fait nuit. Quelqu’un les a-t-il vus aujourd’hui ?

Personne ne les avait croisés.

-         Ils doivent chercher à se faire peur en restant tard dehors.

-         Je ne les crois pas peureux, remarqua Marka, mais ils sont bizarres depuis quelque temps.

-         Ils grandissent, dit la vieille Noun, qu’allons nous faire d’eux?

Toutes se rendirent compte de ce qu’impliquait cette question.

-         Ils ne pourront jamais être initiés selon les rites, conclut Han la boiteuse en exprimant la conclusion à laquelle toutes étaient arrivées.

Marka resta silencieuse. C’est la première fois que ce problème était évoqué et elle se reprocha amèrement de ne pas y avoir déjà pensé. C’était pourtant son rôle de veiller à tous ! Elle aurait du s’en préoccuper, prévoir des solutions, en parler avec les garçons. Elle se promit de faire un conseil de clan solennel à ce sujet pour qu’ils ne se sentent pas négligés.

Le temps passait. La viande cuisait, la soupe était distribuée et chacun mangeait en silence, guettant les bruits qui annonceraient l’arrivée des garçons. Marka était mal à l’aise. Il lui semblait entendre comme un appel au secours. C’était aussi la première fois que le clan n’était pas réuni le soir. Les absents étaient-ils en danger ? Le vent soufflait en rafales, quelques oiseaux de nuit lançaient leurs cris lugubres, le feu qui pétillait éclairait tour à tour des visages anxieux et tendus. Les femmes n’avaient pas besoin de parler. Chacune en silence faisait les mêmes hypothèses : un garçon blessé avait pu retarder le retour du groupe, mais ils étaient nombreux… Pourquoi aucun n’était-il rentré pour chercher du secours ? S’étaient-ils aventurés trop loin pour rentrer avant la nuit, et avaient-ils  choisi de faire un bivouac pour passer la nuit ? S’étaient-ils  perdus? Avaient-ils fait une mauvaise rencontre ? Personne ne songeait à aller dormir car l’inquiétude grandissait. Les petits s’étaient assoupis autour du feu que, de temps en temps, une femme regarnissait. Le vent s’était calmé et la pluie s’était mise à tomber. Elle ruisselait devant la grotte dans un glissement doux et continu, comme un ruisseau, et ce gargouillement emplissait le silence. Soudain Dina s’agita comme si elle voulait parler sans pourtant oser le faire. Lorsque les regards se tournèrent vers elle, elle regarda les femmes qui la fixaient, puis dit à voix basse :

-         Et si les « Autres » les avaient attaqués ? S’ils étaient morts eux aussi ?

-         Et si les hommes du clan errant sans sépulture nous avaient maudites et avaient entraîné avec eux les garçons ? murmura Han.

Un grand silence suivit ces questions. Elles sentirent toutes un froid glacial les envelopper. Depuis que la vie s’était réorganisée dans leur refuge, l’attaque et la tuerie avaient été oubliées, repoussées dans un passé qu’il valait mieux occulter pour avoir la force de lutter pour reconstruire. Les disparus avaient été presque effacés de leurs mémoires. Personne n’avait célébré leur passage dans le monde des ancêtres avec les chants rituels, les sacrifices et les invocations. Ils n’avaient pas de tombes, ils n’avaient pas laissé de traces. Bien sûr, il ne restait plus d’hommes pour accompagner de leurs chants la marche des morts vers l’au-delà, comme l’avait remarqué Noun, la seule fois où le problème avait été évoqué. Tout était bouleversé, tout était faussé. On ne savait même pas s’ils étaient morts. Etait-ce leur faute ? Que fallait-il faire ? Les hommes de la tribu, privés du rituel des funérailles, se seraient-ils vengés en envoyant leurs ennemis enlever les jeunes mâles encore en vie ? Il n’y avait pire malédiction que celles des morts du clan... Terrifiées, les femmes se taisaient. Elles croyaient même entendre, dans le ruissellement de l’eau, le pas furtif de leurs ennemis venus les égorger après avoir tué les jeunes garçons ou le frôlement des esprits des disparus revenus demander des comptes... Marka s’arracha à cette fascination morbide en se levant brusquement.

-         Non, femmes ! Nous sommes ici chez nous, avec la bénédiction des grands Ancêtres. Je le sais ! Je le sens ! Ils nous protègent ! Les « Autres » ne sont pas là ! Nous vivrons longtemps dans ces murs qui seront pour notre clan comme le ventre de la femme pour l’enfant qui va naître.

La tension s’était un peu relâchée.

-         Mais alors où sont nos garçons ? demanda Han avec âpreté. Pourrais-tu le dire, toi qui sais  tant de choses ?

-          Ils vivent ! dit Marka avec force, mais ils sont en danger. Il faut les aider.

A ce moment, Kirou le plus jeune fils de Marka prit la parole :

-         Peut-être que je sais…

-         Tu sais quoi ? Parle !

-         C’est un secret, je ne devrais pas le dire, dit le petit en pleurant.

-         Je suis le chef du clan, dit Marka avec solennité. Tu dois répondre. Je te l’ordonne !

-         Ils sont partis à la chasse…

-         Quelle chasse ? Nous savons bien qu’ils devaient chasser.

-         Oui mais là, c’était une chasse spéciale, pour devenir des hommes…

Petit à petit, avec des sanglots et des réticences, Kirou livra ce qu’il avait entendu des conciliabules des grands. Les femmes se sentaient affolées par cette entreprise insensée, mais il n’y avait plus rien de maléfique. Elles étaient prêtes à agir pour leur porter secours. Vite, elles préparèrent ce qu’elles devaient emporter pour l’expédition. Marka continuait d’interroger Kirou pour savoir dans quelle direction ils avaient localisé leur ours. Kirou ne le savait pas, il n’avait fait qu’intercepter des bribes de conversations. Il pensait qu’ils s’étaient dirigés vers les collines bleues, ou peut-être vers la rivière qui coulait là-bas. Les femmes se rendaient bien compte combien elles seraient démunies face à un tel adversaire. Comment allaient-elles pouvoir porter secours aux garçons s’ils étaient encore vivants ? Han la boiteuse attrapa alors Marka par la manche.

-         Je peux vous aider, dit-elle dans un murmure, j’ai une provision prête d’un poison très puissant. Je l’ai fait pour nous défendre des « Autres » si jamais ils nous attaquaient.

-         Tu as du poison ? dit Marka très étonnée. Comment as-tu pu en faire ?

La fabrication des poisons était si réglementée que seuls les sorciers avaient le droit d’en fabriquer et en connaissaient les secrets.

-         Quand j’ai eu, étant enfant, cet accident qui m’a rendu boiteuse, j’ai été longtemps soignée par Nobi, le sorcier. Je l’admirais tant ! J’aurais voulu l’imiter, mais je savais que personne ne me le permettrait. Je ne pouvais plus courir ni jouer avec les autres. Tout le monde pensait que mon accident m’avait rendue stupide en même temps que boiteuse. Je ne disais rien, mais j’épiais sans cesse. Je sais beaucoup de choses. Et surtout, j’ai découvert les secrets du sorcier, je l’ai observé pendant des heures, cachée derrière sa hutte. Je sais faire ses charmes, ses médecines. Je crois même que mon poison est plus puissant que le sien parce que j’en ai amélioré la composition. Je l’ai déjà essayé sur des appâts. Il est très violent.

Marka la regarda avec une sorte de répulsion.

-         Pourquoi n’as-tu encore jamais dit que tu en avais ? Cela aurait pu nous être utile !

-         La viande de l’animal qui a mangé le poison n’est plus comestible… Et puis, ce n’était pas encore temps de le dire...

-         Très bien ! Prends ton poison, nous en aurons bien besoin maintenant.

Han farcit un gros poisson de poison et en emporta encore dans son aumônière, bien ficelé dans des feuilles. C’était une pâte noirâtre et gluante. Toutes les femmes partirent, Marka en tête, laissant seulement Noun, Mela et Djani à la caverne avec les enfants. Elles s’étaient armées de tout ce qu’elles avaient pu trouver, bâtons, couteaux, épieux en plus des sagaies qu’elles avaient fabriquées. Elles apportaient aussi un peu de nourriture au cas où elles devraient rester absentes longtemps. C’était courageux à elles de se lancer dans une aventure qui les dépassait, mais elles n’hésitaient pas, prêtes à affronter un monstre qui faisait reculer les chasseurs les plus aguerris pour aller au secours des enfants du clan en danger. 

chapitre 3 - L’installation

Les jours suivants furent donc consacrés à la cueillette, avec ordre et méthode. Le soir, les femmes se réunissaient pour faire le point des réalisations du jour et fixer les objectifs du lendemain. Sous couvert d’une concertation générale, Marka imposait ses vues. Elle seule avait une vision d’ensemble des besoins du clan et des ressources à prévoir et elle organisait l’activité de tous en conséquence. Son nouveau rôle la passionnait. Pour la première fois, elle avait la possibilité d’utiliser ses capacités, dans des conditions difficiles de dénuement et d’urgence. Il fallait pallier à tout ce qui leur faisait défaut, trouver des solutions de remplacement... Pour y arriver, elle savait féliciter les initiatives, encourager les innovations et stimuler les bonnes volontés. Tous étaient sollicités et les enfants se voyaient écoutés et remerciés lorsqu’ils rapportaient leurs trouvailles : des gros galets ronds qui feraient office de meules, des piquants de hérisson qui troueraient les cuirs à coudre.

Tout était mis en commun, sans tricherie ni arrière-pensée égoïste. Marka avait su leur faire sentir la nécessité d’un effort collectif et le travail était organisé comme il ne l’avait jamais été. Dès l’aube, les équipes étaient constituées. Après s’être restauré, chacun s’activait pour remplir sa tâche du jour : pêche, chasse au lance-pierre ou aux collets, boucanage, préparation des peaux, confection des vêtements, ou des ustensiles. Tous rivalisaient d’ingéniosité. Pour stocker les graines, Dina imagina des récipients faciles à fabriquer : des cadres cylindriques dont l’armature était faite de  branches, le fond renforcé d’écorce aplatie, les côtés tapissés de feuilles de nénuphar épinglées par des épines. Son idée fut applaudie et les filles mises à contribution pour les fabriquer en série.

Marka voulut ensuite construire des supports en hauteur pour tenir leurs récipients de graines à l’abri des rongeurs. La caverne était composée de plusieurs parties bien distinctes : l’entrée, largement ouverte sur l’extérieur, était rocheuse, puis venait une grande salle couverte de sable où avaient été disposées les huttes. Il devait s’agir de l’ancien lit d’une rivière dont le cours avait été détourné lorsque la source, à la suite d’un hasard géologique, s’était déversée dans la cavité qui creusait le sol de la grotte contre la muraille. Cette cavité faisait suite à une petite cuvette toujours remplie d’eau courante et d’un usage bien pratique pour les occupants. Après la partie sablonneuse, le sol de la caverne s’élevait d’une marche et redevenait rocheux. C’est là qu’avait été installé le foyer commun, entouré de pierres plates qui servaient d’une part à circonscrire le foyer, d’autre part à cuire les aliments. Tout autour, les femmes avaient garni le sol d’un tapis de mousse et d’herbes sur lequel le groupe se tenait pour les repas et les réunions du soir. Cette table rocheuse était suffisamment spacieuse pour abriter des étagères le long de la paroi. Mais comment les implanter dans la roche dure ? Marka examinait les parois pour voir s’il était possible d’y caler des piquets de bois qui soutiendraient l’échafaudage quand, à sa grande surprise, elle remarqua des encoches régulières qui, tant sur le sol que sur les parois verticales, semblaient avoir été faites pour cet usage. C’était providentiel ! Sans effort, les femmes purent dresser des poteaux et disposer des claies sur plusieurs niveaux. Les provisions étaient parfaitement rangées et mises à l’abri des rongeurs. Les femmes les contemplaient souvent en passant, avec la satisfaction des maîtresses de maison à l’abri du besoin.

Djani, qui était gourmande, avait découvert des nids d’abeilles dans des troncs d’arbres creux. Sa technique de ramassage était très au point. Elle choisissait les herbes qui endorment les abeilles, en faisait une torche enflammée qu’elle amenait au bout d’une branche à l’ouverture de la ruche. En quelques minutes, les abeilles engourdies laissaient la voleuse prendre leurs rayons dégoulinants de sirop parfumé et de larves succulentes qui régalaient la tribu. Les aliments sucrés étaient rares et ils étaient appréciés à leur juste valeur ! Rani, en observant les écureuils dont elle convoitait la peau, découvrit leurs caches qu’elle pilla sans vergogne, ramenant ainsi des noix, noisettes et pin-pignons. Les garçons, embusqués, en profitèrent pour tuer à coups de pierres et de bâtons les malheureux écureuils qui cherchaient leurs provisions. La prise était bonne car le clan restait très pauvre en fourrures, indispensables pour fabriquer de nouveaux vêtements. Les écureuils étaient de grande taille et avaient leur pelage d’hiver. C’était un bon début.

Les femmes, après la cueillette, encouragèrent les garçons à se consacrer entièrement à la chasse à la fourrure. Pour cela, le clan utilisait deux méthodes, les frondes et les sagaies lancées par des propulseurs ou les pièges. Les garçons savaient, comme tous les garçons de leur âge, faire des frondes qu’ils maniaient très habilement pour compléter leurs rations alimentaires parfois un peu justes. Mais, personne n’avait de propulseurs ni de sagaies. Or leur fabrication n’était pas simple, elle était même très technique : les pointes des sagaies et les propulseurs étant en silex taillé ou en os. Rani proposa de bricoler des sagaies avec leurs couteaux ajustés sur des manches de bois. L’arme ainsi réalisée n’avait pas le tranchant et la légèreté des véritables sagaies, mais pouvait tout de même être efficace. Les garçons s’attaquèrent donc aux castors, aux rats musqués et à toutes les petites bêtes à poils. Les lièvres et les lapins ne furent pas oubliés, tant pour la viande que pour la peau, et ils étaient nombreux. La nourriture ne manquait plus au camp. Certes, les bonnes grosses pièces de viande rouge et grasse ne faisaient pas partie du ravitaillement.

Il fut alors décidé d’employer des pièges qui pourraient peut-être fournir des proies plus grosses. Ce rôle fut attribué à Mela. Toutes les femmes connaissaient plus ou moins bien les techniques du piège, mais Mela était la plus habile. Marka et Mela avaient repéré les passages de gibier dans la plaine. Mela posa des collets qu’elle relevait tous les jours. Elle confectionna aussi des pièges avec un arbrisseau retenu courbé par un poids instable qui en se déplaçant au passage d’un animal le prenait dans un lacet et le projetait en l’air quand l’arbre se détendait. Elle put ainsi prendre de beaux chevreuils ! Elle apprit aux garçons sa technique et chacun eut une ligne de pièges à relever chaque jour. Les oiseaux étaient attrapés sur des branchettes engluées de résine et recouvertes de graines, c’était le travail des enfants. Ils n’amenaient pas des portions de viande importante, mais le duvet et les plumes étaient utiles.

Il fallut également fabriquer les ustensiles indispensables à la vie domestique. Tani et Bouana, après une récolte faite en commun d’osier, d’écorces, de branches et de tiges, avaient monté un atelier de confection de paniers et de corbeilles, de lanières et de cordes, avec l’aide des filles qui étaient déjà très habiles. Leurs efforts reçurent sa consécration lorsque Rog, le fils de Rani, leur ramena triomphant la résine nécessaire pour imperméabiliser des paniers et les transformer en récipients susceptibles de contenir des liquides. A partir de ce moment, les femmes purent faire cuire au-dessus du foyer des soupes où les herbes et les racines comestibles reprenaient toute leur importance. Une pièce de viande, même de peu de volume, était la bienvenue car, mise dans la soupe, elle profitait à tous. Les graines écrasées sur une pierre plate grâce à de gros galets permettaient la confection de galettes. Tout le monde mangeait à sa faim. Tous travaillaient dur, mais il n’y avait là rien de nouveau. Leur vie avait toujours été un combat pour la survie où chacun devait apporter sa part d’efforts. Ce qui était nouveau, c’était que les membres du clan n’étaient plus traités comme auparavant. Les femmes s’apercevaient qu’elles étaient capables d’assurer seules leur existence et en tiraient une fierté légitime et une assurance nouvelle. Les enfants n’étaient plus considérés comme des membres de moindre importance. Tous recevaient la même attention, les mêmes encouragements, les mêmes portions de nourriture. C’était nouveau… et très important !

De plus, il régnait au camp un climat de bonne entente et d’entraide fraternelle. Ni querelle, ni rivalité ne venait perturber l’accomplis-sement des nombreuses tâches de la petite communauté. Marka savait très bien discerner les aptitudes de chacun et distribuer harmonieu-sement le travail. Peut-être les récents dangers courus par le groupe lui avaient-ils enseigné la sagesse... Ils étaient tous trop occupés pour perdre du temps en vaines  récriminations et assez fiers des résultats inespérés de leur réinstallation pour être satisfaits des efforts de chacun. Seule, Han restait sur la réserve et mettait sournoisement en relief leurs points faibles et leurs manques :

-         Nous avons des provisions, disait-elle, mais toujours pas de graisse. Comment passerons-nous l’hiver sans nourriture grasse ? Ce n’est pas avec ces petites peaux que nous pourrons faire les vêtements dont nous avons besoin contre le froid, observait-elle de sa voix un peu rauque. Il n’y a pas de grand gibier dans notre zone, nous n’avons jamais vu de troupeaux de bœufs ou de chevaux, glissait-elle encore quand Rina exprimait l’espoir de prendre de plus grosses bêtes grâce à ses pièges.

Ses remarques acerbes touchaient Marka car elles étaient justifiées et soulevaient des problèmes cruciaux Elle les connaissait, mais elle craignait de décourager les femmes en les évoquant, aussi en voulait-elle à Han d’en parler sans amener de solution. De plus, son hostilité latente lui était pénible. Elle aurait accueilli avec joie un soutien constructif, des suggestions, des solutions, mais elle ne trouvait qu’une contradiction narquoise et jalouse. Pourtant, elle savait qu’une réaction brutale de sa part contre Han n’aurait pas été comprise par les autres femmes qui n’avaient pas pris conscience de leur antagonisme.

Pour renforcer la cohésion de leur nouvelle communauté et récompenser les efforts accomplis, Marka voulut organiser une cérémonie rituelle de prise de possession de la caverne. Leur installation s’était bien améliorée. Le campement si sommaire du premier soir avait fait place à des aménagements confortables, avec une hutte par famille. Les murs des huttes, faits de branches tressées sur un socle de galets, étaient tapissés  d’écorce soigneusement grattée, les toits recouverts de feuilles tressées et de mousse. Le sol sablonneux avait été garni de duvet fourni par le piégeage des oiseaux, fourré dans de grandes nattes. Ils pouvaient ainsi le soir trouver un abri douillet et bien abrité des courants d’air. Quand le froid se ferait sentir, ils pourraient dormir avec quelques pierres chaudes comme bouillottes. Naturellement, des peaux tendues sur le toit et les murs auraient mieux isolé du froid, mais elles étaient trop rares pour un tel usage. Chacun se contentait de s’envelopper étroitement dans sa fourrure pendant la nuit. Enfin, pour garantir leur sécurité, les femmes avaient fabriqué une barrière pour fermer la caverne. Sur une base de grosses pierres, elles avaient établi une palissade mobile de branches solides recouvertes d’épineux vers l’extérieur. Cette fois encore, alors qu’elle redoutait d’avoir à un problème pour fixer la barrière au rocher, Marka trouva déjà faites les encoches nécessaires. Elle restait perplexe devant ces hasards providentiels, en se demandant si la caverne n’avait pas déjà été habitée autrefois...

Marka continuait à explorer les environs pour se familiariser avec son territoire, reconnaître ses ressources et ses dangers, localiser le gibier, sédentaire ou de passage. Elle n’avait toujours pas trouvé de traces de passage de grands troupeaux, mais pas non plus celles de fauves redoutables. Elle avait repéré les empreintes de chats sauvages ou de lynx, ce qui n’étaient pas à craindre, et aussi de quelques meutes de loups que l’on entendait parfois hurler la nuit. Ils ne pouvaient être dangereux pour leur groupe car le loup, très intelligent, avait déjà la crainte de l’homme et l’évitait le plus possible.

De l’une de ses tournées, à sa grande joie, Marka rapporta un jour de l’ocre rouge naturelle et de l’argile fine. Elle avait ainsi de quoi réaliser la cérémonie dont elle rêvait pour sceller l’alliance de la tribu et de la caverne. L’annonce de la fête souleva une grande effervescence et les préparatifs furent menés dans la joie et l’excitation générales. Chacun se lava longuement dans le petit bassin d’eau courante de la grotte, en se frottant avec de la cendre et de la saponaire avant de revêtir ses plus beaux atours. Le choix des habits n’était pas bien grand, malheureusement. Pour créer des tenues de fête, les femmes avaient agrémenté leurs tuniques de coquilles de moules d’eau douce dont la nacre était une jolie parure, de pendentifs d’écailles de poissons collées sur des baguettes de bois qu’elles avaient faits le soir autour du feu pour se détendre de leurs durs travaux. C’était un peu sommaire mais il serait bien temps de percer des perles de bois ou d’os et de confectionner de jolies parures, casques, colliers, bracelets, pendant les longues soirées d’hiver. 

 Les femmes et les filles avaient piqué des feuilles aux couleurs éclatantes de l’automne dans leurs cheveux soigneusement lissés et retenus par des liens, les garçons des plumes d’oiseaux. Chacun avait peint sur son visage ses marques rituelles noires, ocres ou blanches. Marka, après un instant d’hésitation, avait ajouté à ses marques, deux traits blancs horizontaux sur le front, le trait noir vertical qui est le signe du chef. Elle était belle ainsi. Sa haute silhouette mince et musclée était prise dans une tunique courte ornée de moules, sa taille serrée dans une ceinture de peau d’où pendait son aumônière de fourrure. Sur les épaules, qu’elle avait larges et robustes, elle portait une cape d’écureuil dont la couleur mordorée rappelait celle de ses cheveux et ses jambes  étaient gainées de peaux maintenues par des lacets entrecroisés. Elle était grande et se tenait très droite. Elle avait naturellement une prestance qui la distinguait des autres femmes et le trait noir qui descendait jusque sur son nez obscurcissait ses yeux gris en leur donnant un reflet inquiétant.

 La fête avait commencé par un festin. Le feu ronflant avait été alimenté de bois qui pétillait et explosait en gerbes d’étincelles qui dessinaient des arabesques lumineuses comme les étoiles filantes dans le ciel d’été. La viande avait été distribuée largement : lapins, écureuils, castors, oiseaux et, pour la première fois, un chevreuil. Tout cela avait été rôti sur des pierres brûlantes ou embroché et exposé aux braises incandescentes. L’odeur de la viande qui grésillait avait commencé à mettre tout le monde de bonne humeur. Plus tard, chacun avait eu son content de chair moelleuse, d’os à ronger, de moelle à sucer et, après la famine pendant la fuite et les restrictions du début de l’installation, cette abondance était le signe évident du retournement de la situation. C’est le but de Marka : leur faire prendre conscience des progrès accomplis pour leur donner confiance en l’avenir.

Le repas terminé, tous en chœur, ils avaient entonné la mélopée venue du fond des âges qui, sans paroles mais à l’aide de rythmes différents, retraçait les joies et les peines de la tribu depuis qu’elle parcourait les plaines et les bois du monde immense, inconnu et redoutable. Le chant, parfois à peine murmuré, s’enflait ensuite comme un grondement, puis retombait. Le rythme syncopé les faisait se balancer en cadence. Les ombres des grands Anciens étaient appelées pour participer à la fête, guider le clan et le protéger. Marka osa même invoquer les deux grands ancêtres mythiques : «  La main qui fait » et « Celui qui vient de loin ». Le premier avait appris au clan à travailler le bois et la pierre et lui avait enseigné l’art de la chasse, l’autre avait guidé le clan depuis des terres inconnues du bout du monde vers les grandes plaines herbeuses où paissent les troupeaux. Tout cela s’était passé en des temps très lointains, mais le clan n’avait pas oublié et ils étaient toujours implorés solennellement lors des grandes fêtes rituelles. Quand la mélopée s’accéléra, ils se levèrent tous, femmes et enfants, et se mirent à tourner autour du feu, se dandinant en cadence en tapant des pieds. Ils dansaient en rythme, inlassablement, les yeux révulsés, en transes. L’esprit du clan était en eux. Alors Marka, le chef, prit un roseau creux rempli d’ocre. Elle appuya ses mains croisées sur les murs de la caverne et souffla l’ocre autour de ses doigts. Puis avec un bout de charbon de bois, elle compléta la trace de sa main par un trait noir en travers : c’était la marque du clan. Avec l’approbation des grands ancêtres, la caverne était ainsi marquée de leur sceau et elle leur appartenait. Longtemps, le chant rituel s’éleva sous les voûtes sombres et lorsqu’il se tut, le groupe immobile resta figé dans la communion qui s’était établie avec ceux qui n’étaient plus. En écho, le vent s’était levé au dehors et mugissait longuement. Les loups sentaient l’approche de l’hiver et hurlaient aussi leur plainte désespérée. Les animaux se terraient dans leurs abris, les arbres se courbaient craintivement et secouaient leurs dernières feuilles qui s’envolaient dans une ronde folle.

Mais, dans leur grotte autour du feu, les femmes célébraient encore la continuité de la vie et leur victoire contre le désespoir.

27.04.2007

chapitre 2 la grotte

De fait, la situation était critique. L’hiver était proche et elles n’avaient ni provisions, ni vêtements. Elles avaient laissé derrière elle tout leur matériel, leurs outils. Elles ne possédaient aucune arme. D’ailleurs, elles ne savaient pas chasser. La chasse était un travail d’homme. Comment survivre dans ces conditions ? Elles semblaient condamnées à mourir de faim et de froid. Elles savaient toutes combien la survie du clan dépendait de l’habileté de ses chasseurs ! Les garçons commençaient leur apprentissage très jeunes, dès qu’ils quittaient les femmes pour être admis parmi les hommes. Chacun avait alors un maître qui lui apprenait à pister le gibier, à l’approcher, à se servir de la sagaie et du propulseur qui permettait de la lancer avec force, à achever le gibier blessé à la massue, au couteau ou à l’épieu. Chacun devait ensuite faire la preuve de ses capacités lors d’une chasse où il était seul affronter le gibier. Après quoi, il était initié au cours d’une cérémonie à laquelle les femmes n’avaient pas le droit d’assister. Là, il devenait chasseur et pouvait participer aux conseils de la tribu.

Les femmes avaient leur rôle, elles s’occupaient des enfants, préparaient la nourriture, tannaient les peaux, cousaient. Elles ramassaient aussi graines, baies et fruits ; elles savaient pêcher mais jamais elles n’étaient initiées aux techniques de la chasse ni à celles de la taille de la pierre. Dès lors, comment pourraient-elles survivre sans hommes ? Les femmes, accroupies sur leurs talons, en rond autour du feu, regardaient anxieusement Marka.

-         Nous ne pouvons pas chasser ! avait dit l’une.

-         Nous n’avons pas d’outils, avait ajouté l’autre,

-         Comment nous procurer de la viande et des fourrures ?

-         L’hiver approche et nous n’avons rien à manger, rien pour nous couvrir!

-         Et si les « Autres » nous suivent ? avait aussi demandé Noun, semant l’effroi dans le cercle déjà consterné avant même d’avoir envisagé cette terrible éventualité.

Marka fit front avec calme et assurance. Il le fallait pour combattre ce découragement contagieux qui risquait de leur faire perdre toute envie de se battre pour survivre.

-         « Ils » n’ont pas pu nous suivre, affirma-t-elle. Il faisait mauvais, la pluie et le vent ont effacé nos traces. S’ils nous ont cherchés, ils sont allés vers notre ancienne grotte, mais pas dans la direction que nous avons prise. Nous n’avons plus à les craindre.

Le silence retomba. Les femmes assises sur leurs talons baissaient la tête. Les enfants s’étaient réveillés. Silencieux, ils levaient leurs yeux anxieux vers elles, sans oser ni parler, ni bouger. Même les nourrissons se tenaient cois et ne demandaient pas à téter. Marka se leva. Elle était grande et se tenait très droite. Son visage, éclairé par les flammes du foyer, était ferme, sa voix calme et forte tandis qu’elle pesait ses mots :

-         C’est vrai que nous n’avons jamais chassé le gros gibier. C’est vrai que nous n’avons pas d’armes. Mais nous pouvons pêcher, ramasser les fruits et les graines, et beaucoup d’entre nous savent aussi faire des pièges et des collets. Nous pouvons arriver à nous nourrir. Nous y sommes déjà parvenues quand la chasse était mauvaise et que les hommes revenaient les mains vides, souvenez-vous ! Nous sommes toutes des femmes courageuses et fortes. Alors qu’attendons-nous pour nous mettre au travail ? Nous l’avons toujours fait, pourquoi deviendrions nous maintenant paresseuses et lâches ? Avons-nous besoin d’être menées par des hommes ? Ne savons-nous pas ce qu’il nous faut ?

Elle les regardait chacune à tour de rôle, pour leur insuffler sa conviction.

-         Toi, Dina, tu iras dans le bois près de la rivière avec les garçons, continua-t-elle, vous ramasserez des fruits et des champignons. Rani et Mela, allez avec les filles chercher les herbes, les racines et les graines dans la grande prairie. Les autres, partez à la rivière pour pêcher. Tout cela, nous savons le faire ! Mais nous allons commencer par faire le compte de ce que nous avons pu emporter.

Un peu réticentes à l’idée de montrer leurs pauvres biens sauvés du désastre qu’inconsciemment elles auraient préféré garder cachés, les femmes ouvrirent leurs sacoches et défirent leurs ballots. Il y avait des peignes, des aiguilles, des couteaux, des grattoirs, quelques lambeaux de lard et de viande, des sachets de graines à peu près vides et les plantes médicinales qu’avait emportées Han. Peu de choses en vérité, mais si précieuses ! Rani, qui était l’une des plus avisées, avait roulé autour de sa taille de longues cordelettes faites de tendons de bœuf sauvage qui servaient à la couture, à la confection des collets et à mille autres usages. Les enfants aussi eurent à montrer ce que contenaient leurs besaces. Koba et Kirou, les fils de Marka, avaient emporté leur lance-pierres et en furent félicités. Koba, l’aîné, était un garçon éveillé et le temps était proche où il aurait été admis dans le clan des hommes. Karan, le chef, l’avait déjà emmené avec lui quelques fois et lui avait fabriqué son lance-pierres.

-         Partageons nos dernières provisions et mangeons-les, dit Marka. Ce soir, nous aurons de quoi nous nourrir.

Femmes et enfants mâchonnèrent la nourriture qui restait, avec lenteur pour essayer de tromper leurs estomacs avides qui gargouillaient de faim. Les petits furent laissés à la garde de Dora, la fille de Dina, tandis que les autres remettaient leurs pelisses trempées pour sortir.

-         Ramassez de grosses branches pour faire des matraques. Chaque groupe en aura une que portera le plus fort. Les garçons ont des sifflets de roseau, en cas de danger sifflez deux coups rapprochés pour appeler au secours  et vous regrouper, dit Marka avant que les groupes ne se séparent. J’accompagne ceux qui partent en forêt, ajouta-t-elle.

Le soleil, déjà à la moitié de sa course, avait fini par chasser la brume. Tout paraissait plus accueillant. Les herbes jaunies par l’été brillaient, encore humides. La large rivière qui coulait dans la plaine avait un doux gris bleuté reposant et les arbres roux ou verts avaient retrouvé leur calme serein. « Nous installerons une clôture de branches et de broussailles pour condamner l’entrée de la grotte, pensa Marka, il ne faudrait pas qu’un ours ait l’idée de se l’approprier. » Elle jeta un regard jaloux sur son refuge, vérifia que le feu était bien approvisionné, fit quelques dernières recommandations à Dora et posa ses mains dans le sable à l’entrée pour marquer leur territoire. Après un regard sur ceux qui restaient, elle descendit rapidement pour rejoindre son groupe. Momentanément rassurées parce qu’elles étaient occupées, les femmes se hâtaient dans l’espoir de trouver de quoi manger. Elles avaient leurs ballots d’osier tressé ou de peau, mais il leur manquait les grandes corbeilles qu’elles portaient  habituellement sur la tête quand elles partaient en cueillette. Il ne serait pas aisé de rapporter de nombreuses provisions.

Au bas de la colline, elles se séparèrent. Marka, comme elle l’avait annoncé, se joignit au groupe qui partait dans les bois car elle pensait que c’était l’endroit le plus dangereux. Intelligente et observatrice, elle avait appris très tôt à reconnaître et à lire les traces des animaux. Aussi, tout en marchant, l’oreille aux aguets, elle regardait par terre pour se faire une idée du gibier qui parcourait ces terres inconnues. Elle avait appris à pister avec sa mère qu’elle accompagnait dans ses tournées de cueillette. Danka, avait eu une place très importante dans la tribu car elle était inspirée par les esprits des Anciens, grâce à son talisman, et elle était guérisseuse. Elle avait même pu remplacer le sorcier lorsqu’il était mort sans successeur, éventré par un ours. Sur la terre humide, Marka reconnut avec joie des traces de lapins et de lièvres, qu’elles pourraient piéger grâce aux cordelettes de Rani qui feraient d’excellents collets. Les traces étaient toutes fraîches, du matin. Plus loin, elle vit qu’un renard avait traversé la piste. La marche de la petite troupe dans le bois était facilitée car elle suivait un sentier fait par les animaux qui l’avaient damé à l’usage. Mais il fallait être prudent. Marka cherchait aussi les empreintes qui auraient pu révéler le passage d’animaux dangereux. Sur la piste en terre, les traces étaient faciles à repérer mais, sous le couvert des bois, la tâche devenait plus ardue. Aussi Marka regardait attentivement : des feuilles froissées ou soulevées, l’humidité essuyée par une patte légère, tout la renseignait et lui indiquait les passages des bêtes qui avaient parcouru le bois après la pluie.  Elle ne décela pas de traces de fauves, mais elle ne trouva pas non plus les empreintes des gros gibiers favoris de la tribu: les bœufs sauvages qui fournissent de la si bonne viande rouge et saignante, les sangliers à la graisse riche et savoureuse, les élans, les daims, les cerfs, les chevreuils ou surtout les chevaux qui étaient les proies de prédilection du clan… Viande, graisse, peaux, os, tout ce qui serait essentiel à leur survie était fourni par ces grands animaux. La pluie aurait pu les amener à se réfugier à couvert dans les bois s’ils avaient été là.

Il est vrai qu’elles n’auraient pas pu les chasser et elle se consola à cette pensée. De surcroît, l’absence de troupeaux signifiait aussi l’absence de prédateurs. Comment feraient-elles pour se protéger des hyènes, des redoutables lions et des ours sans la protection des chasseurs et sans armes ? Elle soupira et s’efforça de chasser ces questions angoissantes. Elle avait besoin de tout son courage pour faire face, avec assurance, au désarroi de ses compagnes. Il n’était pas facile d’assumer le commandement. Personne ne pouvait l’aider car elle ne pouvait pas partager ses craintes et ses interrogations sans risquer de décourager davantage les femmes déjà affolées. Elle devait être forte ! La découverte de la caverne l’avait comblée de joie, mais depuis son enthousiasme avait été tempéré par la multitude de problèmes à résoudre et l’angoisse du futur. Elle n’était pas inconsciente et le calme qu’elle affichait n’était qu’un masque  nécessaire. Les exclamations de Dina la tirèrent de ses pensées moroses.

-         Il y a ici des champignons énormes ! Ils sont bons, je les connais, venez !

La récolte s’annonçait fructueuse. Les garçons ramassaient déjà en hâte les corolles parfumées qu’ils posaient sur une peau déployée. Ils avaient faim et regardaient avec avidité leurs trouvailles. Dib, le fils aîné de Dina, fit une autre découverte, de gros escargots agglutinés qu’il ramassa à pleines poignées. Dag, son frère, remplissait son panier de fruits et de petites baies rouges et sucrées dont il s’empiffrait aussi. Nak, le fils de la vieille Noun emplissait sa besace de glands et de noix. « Le repas du soir est déjà assuré par notre groupe, » pensa Marka. « Même si tout cela n’est pas très nourrissant, c’est prometteur, et les autres ne seront pas bredouilles. Demain, nous trouverons des solutions pour les provisions de l’hiver. Il le faut. »

Dans la plaine, l’autre équipe de femmes avait ramassé les herbes comestibles qui poussaient en abondance, ainsi que les racines qui étaient mises d’ordinaire dans la soupe.

-         Nous n’avons pas de calebasse pour cuire la soupe, remarqua Mela, une jeune femme qui avait déjà deux enfants. C’est dommage de ne pas pouvoir tirer parti de ces grosses racines.

-         Ramasse-les tout de même, nous les mangerons crues. J’ai faim, Mela, j’ai si faim ! se lamenta Rani en portant à sa bouche la racine dont elle avait essuyé la terre.

-          Nous pourrons les faire cuire sous la cendre, suggéra Mela qui avait des dons pour accommoder la nourriture.

-         Quand aurons-nous de la bonne viande qui grésille dans la braise ? Je rêve du goût de la graisse qui coule le long du menton quand on mord dans un bon morceau.

-         Tais-toi ! répliqua Mela. Pourquoi y penser ? Nous aurons à manger ce soir et nous dormirons au sec et au chaud. Ce n’est déjà pas si mal, et tout cela grâce à Marka.

-         Oh toi, tu te contentes de peu ! On dirait que tu es toujours contente, surtout pour faire plaisir à Marka… Comme si elle s’intéressait à toi !

-         Elle s’intéresse à nous toutes, tu le sais bien et c’est heureux pour nous ! conclut Mela calmement.

Les cris des enfants les interrompirent. Ils avaient ramassé des grenouilles, des vers de terre et des limaces, puis, fatigués s’étaient assis par terre devant le feu que leurs mères avaient allumé pour les réchauffer. La fatigue de leur longue fuite les avait rendus frileux. Quand les femmes approchèrent, elles virent un ourson qui regardait les enfants avec curiosité. Elles eurent très peur. L’ourson n’était pas dangereux, mais la mère ne devait pas être loin et elle était redoutable. Tant pour défendre son petit que pour se nourrir, elle n’hésiterait pas à attaquer et rien ne pourrait l’arrêter. Sa vue était médiocre mais son excellent odorat ne leur permettrait pas de lui échapper. De plus, l’ours courait bien plus vite que les humains. Mela se précipita sur un brandon enflammé et l’agita devant l’ourson qui détala, effrayé. « Le feu est la plus grande force des hommes. Tous les animaux ont peur du feu et seuls les hommes en ont le secret ! » pensa Mela fièrement. Les deux femmes ravivèrent le foyer et le garnirent de grosses branches pour que l’odeur du feu éloigne l’ourse si elle rôdait aux alentours.

Sous la conduite de la vieille Noun, les autres femmes étaient parties à la rivière, pas celle qui coulait au milieu de la plaine mais un petit affluent plus proche qui devait se jeter dans la grande rivière. Noun distribua les tiges qu’elle avait ramassées en chemin, y accrocha les épines et surveilla la pose des appâts, puis elles mirent sans plus tarder leurs lignes à l’eau. La pêche fut excellente, carpes et gardons mordaient sans arrêt. Jamais elles n’avaient pris tant de poissons en si peu de temps ! Elles enfilèrent leurs prises sur des baguettes par les ouïes, ce qui permettrait de les ramener sans effort. Pendant ce temps, les enfants qui les accompagnaient ramassaient des moules d’eau douce. «  Marka nous a trouvé un bon territoire, » se dit la vieille Noun toute heureuse du résultat de la pêche, « Nous pouvons lui faire confiance : elle nous sauvera et la tribu vivra. »

Le soleil baissait sur l’horizon lorsque les femmes se mirent en marche pour ne pas se laisser surprendre par la nuit. Leurs pas étaient plus fermes. Elles étaient chargées, elles ressentaient encore dans tous leurs muscles la fatigue de leur longue fuite, mais la nourriture qu’elles ramenaient suffisait à les ragaillardir et la perspective du repas du soir leur faisait oublier leur avenir incertain. A leur retour, la caverne ne leur réserva pas de mauvaises surprises et elles retrouvèrent leur abri avec soulagement. Les nourrissons furent allaités par les unes, les autres trièrent les provisions en se félicitant de leur réussite. Une fois le feu regarni, elles mirent à cuire dans les braises des poissons et des champignons, ainsi que les racines sous la cendre, comme l’avait conseillé Mela. Pendant la cuisson, tous avalèrent goulûment les coquillages et les baies sucrées, l’appétit aiguisé par les bonnes odeurs qui se dégageaient du foyer. Les femmes se précipitèrent les premières sur la nourriture à peine cuite et les enfants eurent droit à leurs restes. C’était une attitude normale et qui allait dans le sens de la survie du groupe. Si les hommes avaient été là, c’est eux qui auraient mangé les premiers, car il était primordial pour le groupe qu’ils soient forts pour le nourrir et le protéger. Les enfants, qui ne survivaient que grâce aux adultes, passaient donc après eux. S’il  le fallait, ils complétaient leur ration par leurs prises personnelles dans la journée, ce qui les habituait à la recherche de la nourriture.

Les femmes n’imaginaient pas du tout que leurs enfants étaient désormais irremplaçables car, sans hommes, elles ne pourraient plus en avoir d’autres... Pour elles, il était normal de concevoir dès qu’un petit n’était plus nourris au sein. Le clan ne s’était jamais encore trouvé sans hommes et les femmes allaient être confrontées à des nouvelles données qu’elles étaient loin de pouvoir imaginer. Pour l’heure, elles étaient repues et consolées et espéraient pouvoir prendre du repos bien mérité. Marka les en dissuada vite :

-         Nous avons de quoi faire quelques repas, mais n’oubliez pas que l’hiver approche. Dès demain, il faut nous remettre au travail pour constituer nos réserves. Si le mauvais temps recommence, les fruits vont tomber et pourrir. Il faut ramasser et faire sécher graines, racines et fruits. Nous avons peut-être très peu de temps pour le faire. Ensuite, nous passerons à la pêche, mais la cueillette ne peut attendre !

Les femmes déçues la regardaient sans enthousiasme, et même la vieille Noun, qui peu de temps avant l’approuvait si fort, grommelait dans ses dents. Han la boiteuse baissa la tête et marmonna hargneusement qu’elle n’avait pas à obéir à Marka et qu’une femme n’avait jamais commandé. Han avait mauvais caractère et n’était pas aimée, mais pour une fois personne ne la contredit. Dina, Rani, Tani, Bouana… toutes détournaient les yeux et fuyaient le regard de Marka. Elles n’osaient la contrer ouvertement car elles n’avaient jamais eu la possibilité dans le clan de donner leur avis. De ce fait, elles ne trouvaient pas les mots pour marquer leur désaccord, mais leur mauvaise volonté était manifeste. Elles n’avaient pas l’habitude que l’une d’elles commande et, instinctivement, elles cherchaient à s’émanciper de ce nouveau pouvoir. Mela, qui s’était éloignée du feu, s’aperçut de la tension qui montait. Marka restait figée, rouge de colère et de ressentiment devant le groupe ingrat qui déjà lui échappait. Elle savait qu’elle avait raison et qu’il fallait agir comme elle l’avait dit, mais elle s’apercevait que son autorité pouvait être contestée et que, sans cohésion, leur communauté était vouée à sa perte. Mela se rapprocha vivement du cercle et prit la parole :

-         Nous avons perdu notre chef et nous n’avons plus d’hommes pour prendre sa place. Nous sommes maintenant des femmes seules. Nous allons agir comme le font les hommes du clan. Nous allons choisir notre chef, et nous lui obéirons, comme l’a toujours fait le clan !

C’était habile car renouer avec les traditions ne pouvait qu’affermir durablement leur petite communauté. Marka n’avait pas pensé à assurer son autorité par un choix, n’ayant jusqu’à présent agi que poussée par l’urgence. Mela reprit :

-         Qui proposez-vous comme chef ? Qui sera la meilleure pour nous guider et nous montrer le chemin ?

-         Pourquoi pas Noun qui est la plus vieille et qui a le plus d’expérience ? proposa brusquement Han qui était jalouse de Marka et qui espérait, si Noun était acceptée, pouvoir l’influencer à sa guise.

Les femmes se taisaient. Elles n’avaient pas l’habitude d’être consultées et elles n’osaient toujours pas prendre la parole. Mais Marka avait compris tout de suite l’importance de l’enjeu et la nécessité d’obtenir que les femmes s’expriment toutes pour entraîner une adhésion générale. Elle avait également saisi le but caché de la proposition de Han et craignit que ses compagnes ne choisissent Noun, trop effacée, qui n’aurait pas d’autorité.

-         Parlez sans crainte ! dit-elle. Le clan maintenant, c’est vous, et vous seules. Dites ce que vous croyez vraiment qu’il est bon de faire. Vous le savez, il nous faut un chef. Choisissez la meilleure d’entre nous pour la survie du clan, la main sur votre talisman pour que votre langue parle vrai pour le bien de tous.

La vieille Noun prit alors la parole en tenant ostensiblement son talisman dans sa main levée, comme la coutume le voulait dans les circonstances graves, pour prouver sa bonne foi :

-         Han a dit que j’étais la plus vieille, celle qui avait le plus d’expérience. Elle a raison. Aussi, voilà mon conseil : il nous faut comme chef Marka, celle qui a montré qu’elle savait bien agir. Je lui donne ma confiance.

Tour à tour, avec solennité, et dans les mêmes termes, les femmes, talisman en main, choisirent aussi Marka. Han la boiteuse s’exprima la dernière et se rallia à l’avis général, sous le regard scrutateur de Marka. Enfin, celle-ci, toujours debout, répéta les paroles rituelles :

-         Je prends votre confiance, je serai votre chef, pour le bien du clan que je défendrai, avec ma vie s’il le faut.

Un grand silence se fit dans la caverne. Nul ne bougeait, ni ne parlait autour du feu qui faisait jouer de grandes ombres sur les murailles. Mais ce n’était plus un silence hostile. C’était un moment solennel où le clan retrouvait sa force et sa cohésion pour que la vie continue. Les femmes étaient conscientes qu’une étape importante venait d’être franchie : elles s’étaient donné librement un chef. Elles se sentaient fortes. Elles avaient su apporter la nourriture au camp. Ce soir, ils s’endormiraient tous le ventre plein, à l’abri du froid et des puissances maléfiques de la nuit. Et tout cela, elles avaient su le faire seules. Elles allèrent se coucher dans leurs niches, les enfants lovés autour d’elles et, pour la première fois depuis l’attaque, elles dormirent d’un sommeil réparateur. Marka était soulagée de voir que la crise s’était dénouée tout en renforçant son autorité. Elle savait que ses compagnes étaient dures au travail et qu’elle pourrait exiger d’elles de gros efforts. Elle essaya d’imaginer les solutions aux problèmes qui les attendaient, les dispositions qu’il fallait prendre dès le lendemain, mais, épuisée elle aussi, elle glissa dans le sommeil sans tarder.

Seule Han resta longtemps éveillée cherchant dans le silence de la nuit des réponses à ses problèmes.

chapitre 1 - la fuite

Sous un ciel bas et noir qui traînait jusqu’à terre, contre la pluie qui cinglait, contre le vent qui soufflait en rafales lugubres, une petite troupe de femmes avançait, leurs petits sur le dos, des enfants à la main. Le sol, sous leurs pieds, était gorgé d’eau et elles trébuchaient souvent. Leurs visages inondés ne voyaient plus les obstacles, leurs jambes harassées flanchaient, et pourtant elles avançaient, tête baissée, comme des condamnées. Jusqu’où devraient-elles se traîner ? Quel était leur but ? Quel était leur refuge? Elles ne le savaient pas. Elles fuyaient... Elles fuyaient l’ennemi qui avait l’autre nuit envahi leur village avec des hurlements sauvages et avait semé la mort.

Jusque-là, leur vie avait été simple et bien réglée. Leur clan vivait heureux. Le pays était giboyeux, les chasseurs habiles, le chef juste et prévoyant. A cette époque de l’année, le village qu’ils habitaient n’était qu’un camp de chasse provisoire, composé d’abris de branchages pour les familles, de garde-manger surélevés pour conserver la viande de chasse amassée en prévision de l’hiver. Le camp était défendu par des barrières d’épineux et des feux qui brûlaient en permanence pour éloigner les bêtes sauvages. Mais pourquoi se méfier des autres hommes ? Les clans de chasseurs étaient très éloignés les uns des autres et si d’aventure une rencontre se produisait lorsqu’ils étaient à la poursuite des mêmes troupeaux, il n’y avait pas de conflit, mais au contraire une entraide momentanée entre chasseurs. La viande ne manquait pas...

Pourtant, des signes inquiétants auraient du les alerter depuis quelques temps. Les chasseurs avaient relevé autour de leurs pièges d’énormes empreintes profondément enfoncées dans le sol, celles d’êtres inconnus qui avaient rôdé sans toutefois toucher aux proies. Dissimulés dans des abris, les chasseurs avaient guetté pour surprendre les mystérieux visiteurs, mais sans succès. Une nuit, alors qu’un chasseur surveillait les claies où la viande finissait de boucaner, il avait bien senti une odeur étrange qui n’était pas celle d’un animal, mais il n’avait pu identifier l’intrus et il n’avait rien vu. Le clan s’était réuni en conseil pour discuter du problème. Karan, le chef, avait suggéré qu’une sentinelle veille chaque nuit sur la sécurité du village mais le conseil avait été hostile à cette idée. Les chasseurs étaient fatigués le soir après une dure journée de traque, et personne n’arrivait à croire que ces êtres étranges qui se cachaient comme s’ils avaient peur puissent être dangereux. Karan s’était incliné devant l’avis général. C’était un jeune chef qui avait été choisi comme étant le meilleur chasseur. Il était de bonne lignée, mais il manquait encore d’autorité. Même si son instinct lui laissait présager un danger, il n’avait pas trouvé les arguments nécessaires pour contredire les avis des vieux de la tribu. Ils avaient l’expérience, ils avaient connu tant de rencontres avec les autres clans, pourquoi douter de leur sagesse? 

 Et pourtant, dans la nuit, l’attaque avait eu lieu. Sauvage, meurtrière, impitoyable. Les hommes avaient été réveillés par l’odeur forte des arrivants. Ils s’étaient armés en hâte de leurs massues tandis que les assaillants les attaquaient déjà en hurlant. Ils étaient gigantesques, avec une tête petite, monstrueuse et hirsute, enfoncée dans d’énormes épaules poilues, des bras immenses et velus, des mains crochues et griffues qui leur donnaient une apparence d’ours. Karan et les siens s’étaient battus vaillamment, mais les « Autres » avaient une force physique si écrasante que les chasseurs du camp n’avaient pas pu résister longtemps au corps à corps. Leur sacrifice avait pourtant donné aux femmes le temps de fuir…

Dès le début de l’attaque, elles avaient toutes pris les plus petits sur leur dos, agrippé leurs autres enfants par la main et elles s’étaient enfuies, comme le voulait la coutume. Marka, la compagne du chef, les avaient conduites vers un ancien camp de chasse pour y attendre l’issue du combat. Elle savait y trouver un abri provisoire, et aussi des vivres et du matériel laissés en attente. Elles avaient attendu plusieurs jours, silencieuses et angoissées, mais nul homme ne les avait rejointes. Tous devaient être morts ou prisonniers. Consternées, les femmes étaient restées longtemps prostrées et passives, ne pouvant concevoir qu’elles ne pouvaient plus compter que sur elles-mêmes. Marka,  réalisant enfin que la  situation était sans issue, avait décidé de réagir :

-         Femmes ! Nous ne pouvons plus attendre. Nous devons partir. Sinon « ils » vont nous chercher. Il nous faut fuir. Nos hommes sauront bien nous retrouver s’ils sont encore en vie.

En vérité, elle ne pensait pas que les hommes étaient encore en vie, mais elle voulait en laisser l’espoir à ses compagnes qui gémissaient :

-         Où veux-tu aller ? Où serions-nous à l’abri ? Nous sommes seules, nous sommes condamnées à mourir !

D’autres pleuraient sans avoir envie de réagir mais, poussées par Marka qui les harcelait, elles avaient machinalement rassemblé ce qu’elles pouvaient emporter. Dans des paniers accrochés sur leur dos, elles avaient entassé de la viande boucanée, des graines, des fruits séchés, quelques outils, des fourrures et, dans une bourse en peau accrochée à leur taille, leur nécessaire à faire le feu. Autour du cou, elles portaient toutes leur bien le plus précieux, le talisman qui ne les quittait jamais. Au-dessus des paniers, elles avaient juché les petits serrés dans des peaux nouées sur leur poitrine. Les enfants en âge de marcher portaient aussi une charge, des mocassins de rechange, des bonnets de fourrure, des fourrures enroulées autour de leur corps, des cordes ou de la nourriture. Ils s’équipèrent comme pour une expédition de chasse, sachant d’emblée choisir l’essentiel pour leur survie. Les femmes s’étaient alors tournées silencieusement vers Marka, attendant ses directives. Elle les regarda toutes, une à une. Il y avait la vieille Noun et ses fils, Nak et Naran, Han la boiteuse et son fils Nandi, Dina, sa fille Dora et ses deux fils, Dib et Dag, la jolie Rani avec sa fille Rina et son bébé Rogi, Tani la douce avec Nouka et Toug sur son dos, Bouana la coléreuse avec Gouda et Boumou, Djani l’espiègle avec sa fille Djara,  Soun, Mona, et Jarma et leurs bébés, Bela et Mona, toutes tremblantes de froid et de peur.

-         Il faut partir! Suivez-moi, mettez vos pas dans les miens, je vous conduirai vers un abri sûr, leur promit-elle.

La main sur son talisman, Marka regardait autour d’elle. Des nuages bas et lourds traînaient jusqu’à terre, leurs lambeaux s’accrochaient aux arbres qui se tordaient dans le vent comme pour les en arracher. On ne voyait pas à vingt pas. Le lac, le petit bois, la plaine, tous ces lieux familiers où la tribu avait pêché chassé, cueilli les graines et les baies nourricières, tout disparaissait dans un brouillard glacé. Aucun des bruits familiers, cris d’oiseaux, craquements de branches, murmure des ruisseaux, ne perçait le linceul blanc qui les enveloppait. Marka comprit que les hommes ne reviendraient pas, ni Karan son compagnon, ni Nobi le sorcier, ni aucun des vaillants chasseurs qui savaient si bien rapporter la viande, ni les vieux qui étaient la mémoire de la tribu... Il ne restait personne pour prendre soin des femmes ! Elle était seule et ne pouvait compter que sur elle.

En un éclair, elle revit les derniers jours paisibles avec les fumées qui montaient des huttes, la viande qui boucanait, les provisions entassées dans les greniers. Elle entendit les bruits familiers du camp, les cris des enfants, les appels des femmes, les rires des fillettes, les voix graves des hommes, les chocs des outils de pierre et de bois, elle sentit presque les odeurs habituelles, de fumée, de nourriture qui grésille sur les feux du camp, odeurs fortes des peaux qui sèchent, du bois coupé d’où coule la résine... Puis la vision fut balayée par le souvenir de la nuit terrible, les cris rauques comme des aboiements de la horde des « Autres » qui déferlait. Maintenant, il fallait survivre et prendre la tête de leur misérable troupe. Alors du fond de son être monta une force mystérieuse qui l’arracha à son désarroi. Elle était de bonne race. Sa mère, Danka, avait été une initiée, elle connaissait les secrets des guérisseurs, elle pouvait communiquer avec les Puissances de l’Au-Delà qui commandent au ciel et à la terre, elle avait le talisman de la vie. Marka, sa fille, avait hérité de ce talisman, il lui donnerait la force de faire face. A travers la peau de sa bourse, elle serra très fort le talisman magique et, sans hésitation, elle se tourna vers l’Est et se mit en marche, tournant le dos à leur grotte car elle craignait que leurs ennemis ne les y attendent. Il n’était pourtant pas habituel de fuir vers le soleil levant. Dans leur courte mémoire, relayée par les récits des anciens, chaque danger, chaque attaque les avait toujours poussés à aller plus loin vers l’Ouest, comme entraînés par la marche du soleil qui promet un peu plus de jour, un peu plus de vie. Pourtant Marka obéissant à un appel inconscient mais irrésistible marcha d’un pas assuré, à la tête de la petite troupe dans la direction du passé.

Elles avaient marché des jours et des jours, faisant halte la nuit sous un bouquet d’arbres ou à l’abri d’un rocher. Elles creusaient hâtivement des trous qu’elles entouraient de branchages et maintenaient un feu allumé toute la nuit pour éloigner les fauves. L’humidité les transperçait. Elles se pressaient les unes contre les autres pour se réchauffer, les enfants collés contre leur ventre, harassées et affamées. Dans leurs abris précaires, elles mâchonnaient quelques lambeaux de viande ou de graisse, chichement partagés par économie, des écorces d’arbre arrachées machinalement en chemin, des racines piquées par le bâton à fouir. Au bout de quelques jours d’une marche soutenue, la fatigue avait ralenti leur allure. Elles étaient fortes et habituées à la peine, mais la pluie qui tombait en rafales rendait leur marche plus pénible et le désespoir s’installait insidieusement. Les enfants silencieux titubaient. Sur le dos de leurs mères, même les petits étaient inertes, comme inconscients. Les femmes n’avaient rien pour les soutenir, ni but, ni espoir. Sans hommes, elles se sentaient incapables de survivre et n’avançaient que par automatisme. Le temps n’était pas loin où elles se coucheraient pour mourir, vaincues. Marka le savait, mais une énergie farouche la faisait avancer obstinément. Elle voulait vivre et se battre pour faire vivre les siens.

Le matin, dès que le jour pointait, elle réveillait sa troupe et l’entraînait toujours plus loin, sans répit. Elle marchait en tête pour ouvrir le chemin, un bâton à la main pour tâter le terrain et, tout en marchant, elle repérait les passages les plus faciles.  Elles avaient remonté pendant plusieurs jours le cours de la rivière, en suivant ses berges recouvertes de hautes herbes, puis elles avaient longé le pied des collines couvertes de forêts. Ensuite, il avait fallu grimper le long de pentes caillouteuses pour passer la barre de montagnes que l’on ne pouvait plus contourner. Si la montée avait été pénible, la descente ne l’avait pas été moins. Enfin on s’était retrouvé sur un terrain plus plat, mais les pas se faisaient de plus en plus lents et douloureux. La nourriture s’épuisait. Bien que le petit groupe se soit toujours rationné à l’extrême, les besaces ne contenaient plus que quelques restes et les femmes, en marchant, ne mâchaient plus que des bouts de cuir ou de bois pour tromper leur faim. Ils étaient tous à bout de force. Il fallait faire halte.

Marka tenta de repérer à travers le rideau de pluie un abri possible pour établir un camp durable, car elle estimait avoir mis une distance suffisante entre elles et leurs agresseurs. Elle distingua sur la gauche en relief au-dessus de la plaine battue par la tempête une barre rocheuse qui du côté sous le vent offrait un refuge relativement protégé. Elle s’y dirigea et attendit que toute la troupe qui s’étirait de plus en plus, à la limite de l’épuisement, se regroupe.

-         Arrêtons-nous là pour la nuit.

Les femmes hagardes restaient debout, immobiles, alors que les enfants se laissaient tomber par terre.

-         Creusez vos abris ! Installez-vous ! Mais qu’attendez-vous ? leur crie-t-elle. Les enfants n’en peuvent plus, il faut qu’ils se reposent !

-         Notre temps est fini, Marka, nous allons mourir et tu le sais bien,

-         Pourquoi nous harcèles-tu ? Tu n’y changeras rien ! Tu ne nous donneras pas un abri, ni de quoi manger en criant et en nous faisant marcher.

-         Nous mourrons, alors pourquoi lutter ? Laisse-nous en paix, nous n’en pouvons plus. C’est la fin.

-         Nous n’avons aucune chance de nous en sortir seules...

-         Et vos enfants ? Y pensez-vous ? Sont-ils déjà morts ? s’écria Marka en colère. Ils ont faim et vous avez encore un peu de nourriture. Ils ont froid, alors allumez le feu ! Le temps n’est pas encore venu de nous coucher alors que nos enfants pleurent, le temps n’est pas venu de mourir alors que nos enfants vivent ! C’est pour eux qu’il faut lutter. Encore un peu de courage!

Lentement, comme à regret, elles ouvrirent leurs ballots et dressèrent le camp de fortune. Marka avait aussi préparé un abri pour ses enfants, Koba son fils aîné, Mana sa fille et Kirou son petit dernier. Elle leur donna quelques bouchées à mastiquer pour tromper leur faim puis elle se retourna vers ses compagnes :

-         Reposez-vous. Je vais partir chercher un refuge et je reviendrai vous chercher. Attendez-moi, et n’oubliez pas d’entretenir le feu.

-         Et si tu ne reviens pas, que ferons-nous ? demanda Han avec véhémence.

-         Vous vouliez vous arrêter ! Alors ne parlez pas de me suivre ! Je reviendrai vous chercher dès que j’aurai trouvé un abri.

Elle s’éloigna sans se retourner. Dès qu’elle eut perdu de vue le misérable campement, elle chercha à s’orienter. La pluie avait faibli et une lumière imprécise éclairait le paysage. Devant elle, la plaine herbeuse s’étendait jusqu’à l’horizon, baignée d’écharpes de brume. A droite, coulait une rivière large et tumultueuse. Sur la gauche, quand les bourrasques de vent déchiraient le brouillard, on apercevait les contreforts de lointaines collines émergeant de bois touffus. Elle décida de se diriger vers elles. Elle marchait d’un bon pas, comme si la solitude lui avait redonné les forces que la passivité de ses compagnes avait usées. Une énergie nouvelle l’entraînait.  Il fallait qu’elle réussisse ! Elle allait réussir ! Elle trouverait un refuge, elle les sauverait, se disait-elle en touchant son talisman, les esprits des ancêtres la guidaient.

Elle redressa la tête pour chercher un passage dans ce pays inconnu qui pourtant l’attirait. Avec le ciel qui se dégageait, le jour semblait s’attarder et la vue portait plus loin. Les hauteurs entrevues se précisaient. Elle commença par traverser les bois. Elle avançait plus aisément car le sol était moins humide, les feuilles laissaient la pluie s’égoutter lentement, une vague lueur perçait à travers les nuages et éclairait les feuillages. Elle atteignit le coteau dénudé qui menait à un plateau et s’arrêta pour regarder le chemin qu’elle venait de parcourir et s’orienter à nouveau. Elle pouvait voir en bas, après le bois, l’abri où les siens avaient dressé le camp, la grande plaine herbeuse imbibée d’eau et la large rivière qui serpentait grise et triste en s’étalant sur ses rives. Du côté opposé, le plateau était bordé par une falaise rocheuse, comme une gigantesque marche qui semblait déboucher sur un autre terre-plein surélevé. Elle se dirigea vers la muraille de pierre. Plus elle approchait, plus son pas se faisait assuré. Au bas du contrefort, elle n’hésita pas, le longea sur la gauche et trouva un sentier qui grimpait assez aisément la pente. Les graviers roulaient sous ses pieds. Cette muraille semblait désolée et hostile et pourtant le sentier semblait fait pour des hommes. Arrivée à mi-pente, le sentier contournait un gros rocher en avancée. Derrière, elle trouva l’ouverture béante d’une grotte. Elle s’arrêta, tous les sens aux aguets. Nulle odeur, nul bruit ne s’en échappait. Très lentement, elle s’approcha et s’immobilisa à l’entrée, humant l’air, écoutant attentivement. Elle resta longtemps figée à guetter le signe d’une présence, d’un danger, son talisman serré dans sa main crispée. La caverne était vaste et haute de plafond, le sol en partie recouvert de sable était sec, sans aucune trace de passage. Tout était silencieux, et même le vent ne s’entendait plus. Elle entra à pas lents et précautionneux. Rien… Aucune odeur, aucun relent animal, pas d’anciennes litières, ni de restes de déjections ou de nourriture. Les parois luisaient faiblement aux dernières lueurs du jour. Plus elle s’enfonçait dans la grotte, plus Marka se sentait en sécurité. Elle avait atteint son but, ignoré mais pressenti, elle était arrivée à bon port. Il était trop tard pour aller chercher les autres. Elle resta là, mais elle ne se coucha pas, elle ne dormit pas. Elle écouta longuement le silence de la caverne : il n’était pas hostile mais apaisant. Comme elle guettait toujours un signe, un indice d’une présence ancienne, elle alluma un brandon de bois et scruta les parois, le sol. Elle était bien l’unique occupante des lieux. Alors, elle fut sûre qu’elle pouvait y amener les siens, elle avait trouvé leur refuge, son talisman l’avait guidé. De ses doigts gourds, elle défit le cordon de la bourse accrochée contre sa peau, en sortit son talisman et le posa à plusieurs reprises sur le sol à l’entrée de la grotte pour prendre possession des lieux et les mettre sous sa protection.

Ce talisman qui était son bien le plus précieux lui avait été remis par sa mère devant la tribu rassemblée. C’était un talisman puissant et vénéré. Il représentait une femme au ventre et aux seins énormes : la Mère qui donne la vie. On ne savait pas d’où il venait, mais il se transmettait de mère en fille depuis des générations et il représentait pour la tribu entière un gage de survie. Il était sacré. Marka savait qu’elle ne devait jamais s’en séparer. Toute la nuit, elle veilla, assise, son talisman à la main, écoutant les bruits de la nuit, scrutant l’obscurité. Quand la lune apparut dans une déchirure des nuages, elle l’interrogea pour savoir si elle avait bien trouvé le havre où sa tribu et ses descendants vivraient en paix, pour que le fil de la vie ne se rompe pas. Elle ne reçut pas de réponse, mais la clarté qui éclairait à présent la nuit la rassura et lui parut de bon augure.

Dès les premières lueurs du jour, elle redescendit à la rencontre des siens. Les nuages avaient été balayés et le soleil n’allait pas tarder à percer la brume. Elle marchait d’un pas allègre, pressée de les retrouver et animée d’une énergie nouvelle. Lorsqu’elle atteignit l’abri, leur vue lui serra le cœur. Femmes et enfants étaient blottis les uns contre les autres, immobiles, pâles, terrifiés. Le feu était éteint. Elle ne leur fit pas de reproches et dit simplement:

-         J’ai trouvé notre refuge. Nous allons pouvoir nous installer. Venez !

Péniblement, sans un mot, les femmes se levèrent et secouèrent les enfants pour les mettre sur pieds, puis elles rajustèrent les petits sur leur dos et la suivirent lentement. A l’entrée de la grotte, elles s’arrêtèrent craintivement.

-         N’ayez pas peur. leur enjoignit Marka. J’ai passé la nuit dedans et j’ai mis cette grotte sous la protection de mon talisman, vous savez combien il est puissant ! Entrez !

Toujours en silence, les femmes entrèrent à pas lents et, sur les indications de Marka, commencèrent à s’installer sommairement. Elles creusèrent dans le sable des trous qu’elles tapissèrent de fourrures, puis y couchèrent leurs enfants. Elles allumèrent ensuite le feu avec du bois trouvé au fond de la grotte. L’abri était idéal. Le sol bien sec, recouvert de sable, facilitait l’aménagements des nids pour dormir. La grotte était grande. Marka en refit le tour à la lumière du jour. Large d’une cinquantaine de pas dans sa première partie sablonneuse,  elle s’élargissait ensuite puis s’étranglait en un couloir qui aboutissait à un réservoir d’eau alimenté par un ruisseau qui coulait le long de la paroi avant de disparaître dans les entrailles de la terre. C’était un avantage inestimable qui résolvait le problème de l’approvisionnement en eau de la meilleure façon. Marka n’en fut pas étonnée. Ces lieux lui paraissaient presque familiers, comme si elle les retrouvait. Elle ne prolongea pas son examen car il y avait urgence à s’organiser.

Le problème de leur survie restait entier. Elles avaient maintenant un abri qui paraissait idéal, mais il fallait trouver sans tarder de quoi se nourrir. Les femmes s’étaient assises en rond autour du feu, mais leurs regards disaient leur détresse, en silence. Sans hommes, sans outils, sans chasseurs, sans armes, comment se nourrir ? Comment se défendre ? Marka les regarda l’une après l’autre. Elles étaient sales, lasses, maigres et désespérées. La vieille Noun avait des mèches blanches qui pendaient devant ses yeux sans qu’elle fasse un geste pour les repousser, ses mains noueuses inertes sur ses genoux repliés. Han la boiteuse avait les yeux baissés, sa face aux traits durs, sculptée par de profondes rides, faisait penser à ces masques mortuaires que l’on place parfois dans les tombes. Mela, Dina et Rani étaient devenues, en quelques jours, des vieilles femmes avachies, et même Tani, Bouana et Rani avaient perdu l’éclat de leur jeunesse en même temps que leurs joues rondes et lisses. Les lueurs du feu n’éclairaient plus que des figures émaciées, pâlies, sans âge…

Le cœur serré, Marka toucha son talisman et invoqua en silence la protection des esprits des Anciens pour l’aider à sauver les survivants du clan.

 

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Marka, la dame de Pierre

A l'âge de Pierre, une jeune femme Marka, se retrouve seule pour guider les femmes et les enfants survivants alors que tous les hommes de son clan ont été massacrés. Elle découvrira en elle des ressources insoupçonnées pour assurer la survie de tous dans une vallée heureusement fertile...

Une femme seule, une femme de tête, un roman à suivre... 

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