30.04.2007
chapitre 9 - Han
- Le rabat vers la falaise n’est possible qu’avec des chevaux, remarqua Marka, mais il nécessite aussi d’être nombreux. Je ne sais pas si nous pourrons réussir cette chasse.
- Nos ancêtres l’ont pourtant fait ! Il faudra de nouveau regarder les dessins et découvrir ce qui nous a échappé. Pourquoi se seraient-ils donné la peine de peindre cette chasse si elle n’avait pas été profitable ? remarqua Koba.
- Oui, il faudra le faire, mais sans oublier que nous ne sommes qu’un petit clan. Nos ancêtres avaient mis au point des méthodes de chasse originales. Il ne s’agit pas de les suivre aveuglément, il faut trouver les solutions qui nous conviennent.
- Nous ne pourrons jamais mieux faire que nos ancêtres ! Ils avaient de si belles pierres taillées et savaient faire de si beaux dessins ! Tout cela, nous ne savons plus le faire. Nous ne ferons jamais mieux qu’eux, dit Noun.
- S’ils avaient pensé comme toi, répondit Marka, ils n’auraient jamais fait de progrès.
- Et si nous reprenions notre idée des fosses ? En les creusant à la sortie des salines, nous pourrions sans danger attraper du gros gibier, proposa Logo.
- C’est peut-être moins glorieux, remarqua Koba, mais c’est efficace.
Pendant que la discussion reprenait, Marka rejoignit Han dans sa hutte où Nandi restait couché depuis qu’il était blessé. Marka s’arrêta discrètement à l’entrée. Han l’aperçut et lui fit signe d’entrer. La pénombre régnait dans la hutte assez spacieuse, à peine éclairée par deux petites lampes de pierre où brûlait de la cire enroulée autour d’une mèche. Au centre, la peau de l’ours était étalée, et Nandi dormait sur une couche de peaux de lapin, douces et chaudes, Han, accroupie près de lui, les mains sur les genoux, le regardait pensivement. Sa tresse de cheveux blancs, longue et maigre, pendait dans son dos. Son visage buriné s’était encore creusé. Immobile et figé, il semblait sculpté dans du bois mort.
- Comment va-t-il Han ? demanda Marka. Souffre-t-il ?
- Sa vie n’est pas en danger. Il souffre naturellement mais surtout…
- Tu crains pour sa jambe ? reprit Marka après un silence.
- Il y a plusieurs cassures. J’ai bien palpé sa jambe et je m’en suis rendu compte, dit Han d’une voix monocorde.
- Tu as peur, reprit Marka, tu as peur que comme toi, il reste boiteux...
- Tu vois, Marka, expliqua Han après un silence, les os de la jambe sont comme des bâtons, mais ils ont parfois le pouvoir curieux de se recoller. Je les ai remis bien droits, et j’ai entouré la jambe de baguettes de bois bien ficelées pour qu’ils restent en place. Mais je sais que cela ne suffira pas ! Mes os aussi avaient été remis en place par Nobi et pourtant je suis restée boiteuse. Je crois avoir compris pourquoi. J’ai souvent dépouillé des animaux et ils sont faits un peu comme nous... La chair qui tient aux os est tendue pour les faire bouger, comme une branche souple que l’on courbe grâce à des ficelles. Quand l’os est cassé, il est tiré par la chair des muscles qui le plie à la cassure et il se recolle mal… ou même ne se recolle pas du tout. Voilà ce qui va arriver à Nandi ! Et la malédiction qui m’a poursuivie toute ma vie va aussi retomber sur mon fils. Il va souffrir comme moi, il sera la risée de tous, il sera malheureux toute sa vie…
- Han comment peux-tu penser que tu es poursuivie par une malédiction ? Alors que ton savoir nous a sauvés, que les Ancêtres t’ont parlé !
- Je n’ai pas toujours bien agi, Marka. J’ai souvent voulu nuire aux autres grâce à ce que je savais. Je vous ai enviées, vous les femmes qui êtes belles et fortes. Vous avez été choisies comme compagnes par les meilleurs chasseurs de la tribu alors que mon compagnon était le plus laid, le plus borné et le plus lâche de tous. Je l’ai haï, Marka, et je vous ai haïes toutes. Mais ensuite, j’ai eu mon fils, Nandi, qui était si fort et si beau. J’en ai été fière et j’ai oublié ma haine. Et maintenant, je vais devoir le plaindre ? Comment ne pas croire à une malédiction ? Alors que pour la première fois de ma vie j’étais heureuse ici…
- Han, le clan te respecte, et tu as aussi mon affection et ma reconnaissance, pour tes conseils, ton soutien et, quoique tu en dises, ta bonté et ta loyauté.
- Tes paroles sont douces, Marka, mais tu n’as jamais eu à te plaindre de ton sort, tu ne peux pas savoir.
- Han, nous avons toutes souffert, nous avons toutes connu le désastre, la disparition ou la mort de nos compagnons, la fuite, la peur !
- Ce n’était pas la même chose, Marka. C’était une catastrophe commune. Moi, j’ai connu le malheur de souffrir seule et d’en être diminuée.
- Non ! Han, non ! Tu en es sortie grandie ! Tes souffrances, tu les as surmontées pour devenir celle qui sait mieux et plus que quiconque, celle qui connaît le monde des esprits. Et même s’il y avait une malédiction, tu l’as vaincue ! Mais maintenant, tu souffres pour ton fil, et je comprends ta peine. Han, continua Marka, si tu dis que les os sont tirés par la chair, pourquoi ne pas tirer sur la jambe pour que l’os ne plie pas ?
- Que veux-tu dire ?
- Ne pourrait-on pas accrocher un poids au bout de la jambe de Nandi pour la forcer à rester droite ?
- Marka ! C’est peut-être une très bonne idée ! Si c’est possible, alors Nandi serait vraiment guéri ! Il faut essayer !
Marka se retira en pensant à ce qui s’était dit. Il était vrai qu’elle éprouvait maintenant une réelle affection pour Han. Grâce à celle-ci, elle se sentait moins seule, épaulée par une femme intelligente et forte, capable de trouver les remèdes les plus efficaces et de l’aider à galvaniser le clan, pour lui donner force et cohésion. Alors que ses dons s’étaient manifestés de façon éclatante, Han avait tenu à légitimer l’autorité de Marka comme chef de clan. Il n’y avait pas de rivalité entre elles, mais une entente totale au service du clan. Elle repensa aux confidences de Han. Il est vrai qu’autrefois, Han avait été méprisée et tenue à l’écart par le clan, parce qu’elle était boiteuse sans doute mais surtout parce qu’elle était différente, secrète, inquiétante. Lorsque son regard vous suivait perçant et scrutateur, on craignait qu’elle n’ait le mauvais oeil. Tous la fuyaient, méfiants et quelquefois agressifs. Son compagnon la battait en disant qu’elle ne faisait pas bien son travail. C’est vrai qu’il était lâche et violent, mais alors personne ne plaignait Han. Il frappait aussi Nandi. Lorsqu’il avait été retrouvé mort en forêt, Han avait été soupçonnée d’y être pour quelque chose mais personne n’avait osé formulé une accusation. Qu’en était-il exactement ?
Marka secoua la tête. Les temps anciens avaient disparu à jamais. Elles avaient réussi à reformer une société nouvelle, apte à se défendre et à survivre, Han y avait trouvé une place primordiale. Si elle avait un passé à se faire pardonner, cela ne regardait pas ses compagnes. Toutes lui étaient redevables et devaient l’aider à sauver son fils, et à se sauver elle-même. Pour la première fois depuis leur installation, Marka repensa à sa vie d’autrefois, lorsqu’elle était la compagne de Karan, Elle dut s’avouer qu’elle n’aimerait pas revenir en arrière et se demanda pourquoi. Karan était un homme courageux et fort, il l’avait toujours bien traitée. De plus, il était le chef, et être sa compagne était un honneur. Pourtant, elle réalisait qu’elle l’avait toujours trouvé fruste et borné, qu’elle avait souffert d’être tenue à l’écart. Elle le revoyait, assis dans leur hutte, désemparé et inquiet, aux prises avec des difficultés qu’il ne savait pas résoudre. Lorsqu’elle essayait de l’aider, il ne s’offusquait pas de ses conseils, mais il ne l’écoutait pas et ne lui répondait même pas, stupidement persuadé que la seule attitude digne d’un chasseur et d’un chef était d’ignorer une femme. Elle avait essayé de le convaincre de mettre des guetteurs quand ils avaient relevé les traces des « Autres ». C’était la seule fois où il avait paru ne pas être totalement sourd à ses suggestions mais, devant le scepticisme des anciens, il n’avait pas persévéré. Il était grand et fort, mais il manquait de confiance en lui et de force de persuasion. C’étaient pourtant bien les qualités nécessaires à un chef.
Marka se rendit compte qu’elle avait en fait détesté le rôle subalterne que le clan réservait aux femmes et qu’elle aimait l’autorité et le pouvoir. Elle se demanda ce que pensaient les autres femmes de leur nouvelle condition. Han manifestement ne regrettait rien ! Mais Dina et Tani avaient été très attachées à leurs compagnons. Pourtant ni l’une ni l’autre ne parlait jamais de leur vie d’autrefois. Pourquoi ? Avaient-elles oublié ? Pour toutes, le passé était bien fini et les femmes du clan n’entretenaient pas de regrets stériles. Est-ce que l’absence d’hommes n’allait pas se faire cruellement sentir avec le temps ? Mela et Tani étaient déjà enceintes lors de la fuite mais, depuis qu’elles étaient seules, aucune femme n’avait eu de signes annonçant une grossesse. Marka commençait à se demander si l’union de l’homme et de la femme n’était pas nécessaire à la conception d’un enfant. Jamais auparavant cette relation n’avait été établie. Il paraissait normal qu’une femme n’ayant plus de nourrisson au sein donne de nouveau la vie. Mais alors les femmes avaient toutes un compagnon. Sans hommes, pourraient-elles encore avoir des enfants ? « J’en parlerai à Han, se dit Marka. Elle a bien du y penser et j’aimerais bien connaître son avis. » Si cela était vrai, le clan était-il condamné à s’éteindre ? Il avait les jeunes… Il faudra penser à trouver des femmes pour les jeunes garçons et des hommes pour les filles du clan. « Nous sommes un petit groupe isolé, sans contacts avec d’autres tribus, cela ne pourra pas durer, pensait Marka. Quand et où vont avoir lieu les prochaines réunions ? Nous ne le savons pas... »
Les unions se concluaient normalement au cours de rendez-vous de tribus qui avaient lieu selon un calendrier mis au point entre sorciers, à des endroits déterminés à l’avance. Les femmes ignoraient tout de ces arrangements qui était du domaine des sorciers et des chefs. Ces réunions étaient l’occasion de grandes fêtes, avec des spectacles où chaque clan dansait et chantait accompagné par les tambours et les instruments de musique. On se réunissait pour des banquets et chaque tribu y étalait la richesse de ses ressources, l’habileté de ses chasseurs. On échangeait armes, outils, peaux, bijoux et colifichets. On riait, on se racontait ses exploits, ses chasses, ses découvertes. En fait, cela permettait surtout de jauger chaque clan. Alors, en toute connaissance de cause, pouvaient avoir lieu les arrangements préalables aux unions. Les pourparlers se nouaient en coulisses entre les mères conseillées par les sorciers et les accords étaient conclus. Les réunions se clôturaient par la cérémonie qui officialisait les unions. Les jeunes gens et les jeunes filles à marier s’alignaient face à face, dans leurs plus beaux atours, parés, peints, coiffés, dans l’attente d’un compagnon ou d’une compagne. Solennellement, les mères s’avançaient et faisaient avec eux la moitié du chemin vers celui ou celle qui avait été choisi. Les sorciers mettaient la main de la fille dans la main du garçon, prononçaient les paroles sacrées sur leurs mains jointes et ils étaient unis. Les filles partaient dans la tribu de leur compagnon, les garçons ramenaient leur compagne avec eux.
Marka se rappela le jour où elle avait été unie à Karan, le plus grand et le plus fort des jeunes célibataires. Elle même était sans doute aussi la plus belle des filles de la réunion. Elle portait une fine tunique de daim entièrement rebrodée de perles d’ivoire et ses cheveux étaient retenus dans une résille de petites perles de bois de toutes les couleurs. Pourtant, Karan l’avait à peine regardée. Pour pouvoir devenir le chef de son clan, il devait s’unir à cette fille d’une lignée prestigieuse dont la mère avait été sorcier, ce qui était exceptionnel. Cela lui suffisait. Orgueilleuse, Marka n’avait pas montré sa déception, mais elle n’avait jamais pardonné à Karan son indifférence. Tani s’était unie en même temps qu’elle. Son compagnon, Nouka, avait été aimable et attentionné : il lui avait donné, en dehors des cadeaux traditionnels faits à sa mère, un collier de coquillages et une toque de belle fourrure que Tani portait encore. Par la suite, Tani avait eu plusieurs filles et plus d’une femme s’était moquée d’elle en lui disant qu’elle ne savait pas faire de fils. Enfin, elle avait donné naissance à Toug, un beau garçon, et plus personne ne s’était moqué.
Leur clan avait été prospère. Les hommes savaient choisir de bons territoires de chasse et ramenaient beaucoup de viande au campement. Tous étaient bien nourris, bien vêtus, les enfants étaient sains, leurs mères avaient beaucoup de lait et ils grandissaient sans maladie et sans problème. Il n’en était pas de même dans tous les clans. Certains souffraient de malnutrition et du froid et les enfants en bas âge mouraient souvent. C’est pourquoi dans les grandes réunions, les sorciers examinaient longuement les membres des clans, leurs richesses et leur façon de se nourrir avant de conclure les unions. « On pourrait examiner les miens, se dit Marka avec fierté. Ils ont chaud et ils ont le ventre plein. Nous avons des outils et des armes, des peaux et de bonnes couvertures. Mais comment allons nous faire pour avoir des petits ? Comment allons nous faire pour marier nos enfants ? »
07:45 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.