30.04.2007
chapitre 8 - le rabat
Les jours passaient et la saline restait vide. Pourtant aucun ne se décourageait car les dessins sacrés ne pouvaient mentir. La saline allait fatalement attirer la transhumance et bientôt, la bonne viande au sang rouge grésillerait sur les feux du clan. Le soir, on évoquait les différents moyens à employer pour effrayer les chevaux. Certains avaient suggéré de mettre le feu mais la proposition n’avait pas été retenue pour plusieurs raisons : l’herbe en cette saison était trop mouillée ; le vent, qui soufflait souvent avec force, pouvait rabattre les flammes vers les chasseurs et, de plus, la saline devait être préservée pour les futures chasses. Il ne fallait donc pas la brûler car elle risquait d’être désertée par le gibier. Dina, se souvenant de la méthode employée par les garçons pour chasser l’ours, suggéra que l’on creuse à nouveau des fosses mais il lui fut répondu que le plateau n’avait qu’une mince couche de terre, ce qui rendait le travail impossible. De toutes façons, la tactique consisterait à faire tomber les chevaux de la falaise, ce qui rendait les fosses inutiles. Nandi proposa de munir les rabatteurs de cornes de béliers que les jeunes avaient trouvées sur des carcasses et dont ils se servaient comme porte-voix pour communiquer entre eux à distance. L’idée fut trouvée bonne. Marka demanda que des abris de pierre soient installés comme refuges si les chevaux emballés refoulaient. Cette précaution lui avait été suggérée par un dessin représentant des chasseurs couchés devant un troupeau de bœufs qui chargeaient. Les armes avaient été sélectionnées avec soin. Chacun avait sa sagaie et sa massue prêtes. Han, pour renforcer l’efficacité des armes, avait préparé un poison dont les pointes acérées des sagaies avaient été enduites. C’était juste un poison paralysant, et qui ne contaminerait pas la viande.
- Décidément Han, tu connais toutes les médecines, avait remarqué Marka avec une certaine admiration.
Un matin enfin, le guetteur envoya son aide prévenir qu’un important troupeau de bœufs était arrivé dans la saline. En un clin d’œil, la décision fut prise : il fallait essayer avec les bœufs ce qui avait été prévu pour les chevaux. Femmes, garçons et grands enfants, tous ceux qui avaient été sélectionnés pour participer au rabat s’équipèrent et partirent en hâte vers le plateau, munis d’armes, de torches et de cornes. Des groupes avaient été constitués lors des discussions organisant la chasse et chacun savait quel poste occuper et comment manœuvrer pour fermer la sortie du plateau. Lorsqu’ils furent tous postés en ligne du côté de la pente douce, Koba donna le signal en soufflant dans sa corne. Le vent, comme à l’accoutumé sur la hauteur, était favorable et leur arrivée n’avait pas été éventée par les vieilles femelles qui surveillaient la tranquillité du troupeau. Les bœufs étaient très nombreux. Mâles, femelles ou jeunes de l’année, tous étaient occupés à gratter la terre de leurs sabots pour lécher les sels minéraux indispensables à leur organisme. Ils étaient paisibles, sûrs de leur force et de leur nombre. Leur masse ondulait selon leur quête d’un vague mouvement roux et brun. Au coup de trompe de Koba, les chasseurs se mirent à hurler, à souffler dans leurs trompes, à agiter leurs torches, à brandir leurs sagaies. Après un moment de stupeur, le troupeau se regroupa en hâte et se figea, mâles en tête, front baissé devant le danger, cornes en avant. Puis ils refluèrent lentement vers la falaise. Alors, les vaches qui étaient le plus près du précipice meuglèrent rageusement et lentement le mouvement s’inversa. Puis d’un coup, le flux s’accéléra et les mâles se mirent à charger, épaules contre épaules, droit sur les chasseurs. Leurs sabots ébranlaient le sol, la poussière volait, la terre tremblait. Il y eut dans le clan un mouvement de panique et la ligne de rabat se disloqua.
- Aux abris ! cria Marka et elle sonna dans sa trompe le signal convenu.
Heureusement que son idée avait été suivie ! Les abris de pierre avaient été construits à intervalles réguliers le long de la ligne de traque. En toute hâte, les membres du clan se réfugièrent en désordre derrière les murets. Les obstacles étaient minces, mais suffisants pour scinder le flot grondant qui se divisait devant eux et les évitait. Au passage des animaux, les chasseurs les mieux placés tentèrent de planter presque instinctivement leur sagaie dans les flancs qui les frôlaient et les animaux blessés fuyaient en emportant les armes fichées dans leur chair. Quand le dernier animal fut passé dans un halo de poussière, les chasseurs se regardèrent, catastrophés. Marka, qui était au centre, leur fit signe de se regrouper. Dag arriva en boitant car il s’était tordu la cheville en courant. Nandi était blessé aussi mais c’était beaucoup plus grave. En lançant sa sagaie sur l’une des dernières bêtes du troupeau, il avait été happé et traîné sur plusieurs mètres. Il avait pu être dégagé par ses compagnons qui l’avaient tiré derrière l’abri, mais il gisait immobile dans une mare de sang.
- Ramenez-le immédiatement à la caverne ! ordonna Marka, Couchez-le sur sa pelisse et enfilez deux bâtons sur les côtés, vous pourrez le porter sans le faire souffrir. Ne perdez pas de temps ! Dag, tu rentres aussi. Les autres, vous restez avec moi.
La petite caravane partit avec les deux blessés. Marka et son groupe se concertèrent.
- Combien de sagaies ont-elles été lancées ? demanda Marka. J’ai lancé la mienne.
- Koba, Dib, Nandi, Logo et moi aussi, conclut Dina après avoir fait le point.
- Allons-nous suivre le troupeau ? demanda Koba.
- Bien sûr, mais il nous faut d’abord attendre, tu le sais. Si elles se croient en sûreté, les bêtes blessées se coucheront pour se reposer. Elles vont alors saigner et s’affaiblir. Si nous les poursuivons trop tôt, elles risquent de partir si loin que nous ne les rattraperons plus.
- Pourquoi avons-nous échoué ? se lamenta Dina. Nous nous étions bien préparés ! Les bœufs n’ont pas eu peur et ils ont chargés. Les dessins de la grotte nous ont trompés.
- Tais-toi, malheureuse ! C’est très différent. Nos ancêtres chassaient les chevaux et les chevaux sont plus craintifs. Lorsqu’ils sont s’emballés, plus rien ne peut les arrêter. Les bœufs sont lents mais plus sûrs d’eux. Ils font face. Nous n’avions pas pensé à cela. Mais peut-être aurons-nous de la viande malgré tout si nous retrouvons les bêtes atteintes par les sagaies. Les pointes étaient empoisonnées, ne l’oublions pas.
- Pourvu que Nandi ne soit pas grièvement blessé, soupira Dina. Heureusement, Han est une bonne guérisseuse, elle saura soigner son fils.
Il était temps maintenant de se remettre en route sur les traces du gibier. La piste était facile à suivre mais les bêtes blessées avaient dû quitter le troupeau pour se reposer à l’écart. Il fallait chercher des pistes divergentes. Les pisteurs avançaient en arc de cercle pour cerner toutes les traces. Ils firent ainsi toute la longueur du plateau sans rien trouver, puis descendirent à la suite du troupeau la pente qui conduisait à la plaine. Dans la descente, on commençait à trouver des arbrisseaux qui pouvaient pousser car la couche de terre était plus épaisse et n’était plus salée. Koba siffla et fit signe qu’on le rejoigne. Contre un petit arbre couvert de traces de sang, gisait une sagaie.
- La bête s’est frottée là pour s’en débarrasser, murmura Koba. Elle n’est peut-être pas loin. Cherchons la piste.
Il leva les yeux pour vérifier si les charognards n’avaient pas déjà repéré une proie. Mais il n’y avait aucun vol en vue. Tous partirent en étoile autour du buisson à la recherche de traces.
- Par ici !
Koba avait relevé des traces de sang et pris le pied. « C’est un veau ! » dit-il en montrant une empreinte pas très grosse. La piste était facile à suivre mais il fallait être silencieux et vigilant. Même jeune, un animal blessé est dangereux. Il peut se dissimuler dans la moindre touffe d’herbes, laisser passer son chasseur et l’encorner par derrière. Cette approche silencieuse leur permit d’entendre de loin le souffle rauque de la bête. Le veau, une belle bête déjà, était couché sur le flanc, sous un arbre. A l’arrivée des chasseurs, il tenta de se lever, mais le poison de Han avait fait son effet et il était paralysé. Il fût achevé sur place. La chasse était déjà assurée. On le hissa à l’aide de cordes sur une branche haute pour le mettre à l’abri. Les fauves ne pourraient pas l’atteindre et les charognards ne verraient pas dans le feuillage.
Ils reprirent les recherches en revenant à l’endroit où la première sagaie avait été repérée. Ils marchaient lentement, les yeux fixés au sol. La terre était piétinée par le passage du troupeau. Certains fuyards s’écartaient parfois et ils espéraient trouver leurs proies. Mais les traces se rejoignaient, il fallait continuer. Marka soudain se figea devant des bruits suspects. Tous l’imitèrent et tendirent l’oreille. Ils entendirent des bruits furtifs. Ce n’était pas un bœuf mais des loups qui, attirés par l’odeur du sang, se ruaient à la curée. Marka ralluma les torches et la petite troupe s’avança, armes pointées en avant. Très vite, elle repéra des traces sanglantes où une bête était venue agoniser. La marche s’accéléra. Elle distingua alors des bruits de lutte, claquements de mâchoires et jappements brefs. Autour d’un bœuf couché, trois loups tournaient en rond et tentaient de l’égorger.
- Arrêtons nous dit Marka, laissons-les faire !
Ils restèrent cachés. Affolés par l’odeur de la viande et du sang, les loups ne les sentaient pas. Ils s’élançaient pour mordre le bœuf, puis se dérobaient pour échapper à ses cornes. L’animal épuisé trouvait encore la force de se battre. D’un coup terrible, il réussit à éventrer un assaillant mais ses cornes empêtrées dans le cadavre laissèrent aux deux autres le temps de le prendre à la gorge. Il secoua désespérément la tête pour leur faire lâcher prise mais les crocs plantés dans sa chair ne desserraient pas leur étreinte mortelle. Enfin, vaincu, le bœuf s’affaissa. Les chasseurs surgirent alors et empalèrent les loups encore agrippés à la gorge du bœuf. Les femmes et les garçons se regardèrent triomphants. La chasse avait été bien menée ! Et quelles proies ! Un énorme bœuf bien gras et trois loups dont les fourrures d’hiver étaient épaisses et duveteuses.
- Nous ne pouvons pas continuer les recherches, dit Marka, il est trop tard. Il faut nous occuper de ce que nous avons déjà. Dina, va chercher du renfort pour qu’on découpe la viande et qu’on la transporte au camp.
En arrivant à la caverne, Dina les trouva tout le reste du clan consterné. Il ne connaissait de la chasse que leur premier échec et les deux blessés. Nandi était sérieusement atteint : il avait la jambe fracturée en plusieurs endroits et certainement des côtes cassées aussi. Han l’avait soigné et il dormait pour le moment grâce à une drogue de sa mère. Les bonnes nouvelles de Dina apportaient un réconfort nécessaire car la déception était telle qu’ils n’étaient pas loin de s’estimer trompés par les dessins sacrés…
Les deux carcasses furent traitées et ramenées à la caverne. Sous le gros bœuf, la deuxième pointe de sagaie avait été retrouvée, profondément enfoncée. Il manquait quatre sagaies. Avaient-elles fait des victimes ? Les recherches reprendraient le lendemain, mais sans grand espoir car si les bêtes avaient succombé, elles risquaient d’avoir été dévorées pendant la nuit. L’arrivée de la viande donna lieu à un repas pantagruélique. Il y avait si longtemps qu’ils n’avaient pas mangé de la bonne viande rouge et grasse ! Et ils avaient eu si peur, ils avaient été si déçus ! Maintenant, ils se saoulaient de viande, riaient et dansaient de joie tandis que le jus dégoulinait de leurs bouches avides. Comme d’habitude, les intestins rapidement nettoyés avaient été dévorés crus, comme une friandise. Ensuite, les abats, morceau de choix rapidement tiédis sur les pierres chaudes, avaient fait les délices des chasseurs qu’il fallait récompenser. Enfin, la viande enfilée sur des baguettes de bois avait été grillée. Pour finir, on casserait les os pour en sucer la moelle. Ils étaient tous ivres de viande… Même Nandi s’était réveillé, et avait tenu malgré sa douleur à participer au festin.
Le clan se savait maintenant capable de chasser même le gros gibier. Malgré la blessure de Nandi, les jeunes chasseurs n’étaient plus inquiets pour leur avenir, ils chasseraient, comme avant eux les hommes du clan l’avaient toujours fait !
07:40 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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