29.04.2007

chapitre 6 - la découverte

Le lendemain, le clan se réveilla encore sous le choc des graves événements de la veille et du départ des bannis. Les femmes, un peu désemparées, accomplissaient machinalement les gestes quotidiens : toilette des petits, préparation du repas du matin, rangement des huttes. Pas de cris, ni de rires ou de bavardages dans la caverne étrangement calme où ne s’entendait plus que le crépitement du feu et le bruit des ustensiles maniés par des mains nerveuses. Les enfants eux-mêmes restaient silencieux et maussades. Les filles, n’osant rien demander à leurs mères, s’étaient mises à l’écart et tressaient lentement des corbeilles pour se donner une contenance. Les plus jeunes jouaient sans entrain aux osselets qu’ils faisaient sauter sans bruit alternativement sur leurs paumes et le dos de leurs mains. Ils jetaient parfois des regards furtifs autour d’eux pour s’assurer qu’ils n’étaient pas en tort, mais personne ne s’occupait d’eux.

Les scènes dramatiques qui venaient de secouer le clan occupaient exclusivement les esprits des adultes. Les femmes qui n’avaient pas de fils impliqués dans l’affaire songeaient avec une terreur respectives aux dangers auxquels le clan avait été soumis. Les mères s’inquiétaient pour ceux qui étaient partis. La sentence de Marka les privait de tout lien avec le clan. Noun pensait à la blessure de son fils, Nak, et redoutait que la plaie ne s’infecte. « Il ne pourra pas se soigner, se disait-elle, c’est lui le plus en danger. » Dina, la plus virulente à accabler les garçons, regrettait son emportement et en voulait à Marka de sa sévérité.

-         Le bannissement est une punition bien lourde, pensait-elle. Marka aurait bien pu trouver une autre sanction. Dib est un bon garçon, mais il a du se laisser entraîner par Koba. C’est lui le plus coupable, c’est lui le meneur de la bande et Marka le sait bien. Pourquoi les rejeter tous du clan ?

Même Mela, qui avait beaucoup d’admiration pour Marka et une grande confiance dans son jugement, ne pouvait s’empêcher de craindre que les garçons  supportent mal leur exclusion :

-         Ils sont capables de se débrouiller seuls, mais pas dans ces conditions. Ne vont-ils pas se désespérer, coupés du clan, et privés peut-être de la protection des Ancêtres ? pensait-elle. Marka n’aurait pas du prononcer leur exclusion du clan. En avait-elle vraiment le droit ?

Mais Marka ne regrettait pas sa sentence. Elle savait que Koba était le meneur de la révolte, mais comme la faute avait été collective, la punition devait l’être aussi. C’étaient les garçons qui s’étaient mis en dehors du clan et il était normal qu’ils subissent les conséquences de leurs actes. L’exclusion était justifiée. Si les camarades de Koba se sentaient punis à cause de lui, ils lui feraient sentir leur ressentiment et son fils prendrait conscience de sa responsabilité de meneur. Comme elle sentait que le clan était profondément perturbé, elle songea qu’il lui fallait le reprendre en mains. Elle s’avança et rompit le pesant silence:

-         N’avez-vous rien remarqué hier dans la rivière des collines bleues ? demanda-t-elle.

Les regards se tournèrent vers elle, interrogateurs. Il y avait eu tant de choses à remarquer !

-         Oui, insista Marka, quelque chose de très bon pour nous.

Pendant un moment, personne ne lui répondit car rien de ce qui c’était passé la veille ne leur avait laissé de bon souvenir. Mais Han eut soudain un sourire fin.

-         Je vois de quoi tu parles. J’ai vu les saumons qui remontaient le courant.

A ces mots, les femmes s’animèrent :

-         C’est vrai. La rivière bouillonnait tant ils étaient nombreux !

-         Il faut y aller sans tarder ! Nous avons besoin de nourriture grasse.

-         Je les ai vus aussi et je n’y pensais même plus !

En un instant, la caverne s’anima d’une activité fébrile, il fallait y aller sans tarder, bien sûr... Femmes et enfants se préparèrent rapidement et partirent avec un entrain retrouvé, chargés de harpons, de bâtons, de paniers et de corbeilles de besaces, tout ce qui pouvait servir à la pêche et au transport des saumons. L’attrait magique de la bonne nourriture les avait galvanisés et le long parcours vers la rivière des collines bleues fut parcouru d’un bon pas. En chemin, les participants à l’expédition de la veille expliquèrent enfin aux autres les péripéties de la chasse. Arrivée à proximité de la rivière, théâtre du récent drame, Marka fit signe de s’arrêter pour examiner les abords par crainte d’une mauvaise rencontre. Une bande de charognards dansait dans le ciel un lugubre ballet sur les lieux du combat. Les femmes avancèrent prudemment et le spectacle qu’elles découvrirent les stupéfia. Autour des restes abandonnés de l’ourse gisaient de nombreux cadavres de loups que les oiseaux commençaient à déchiqueter ! Attirés par l’odeur de la viande, une meute était venue dans la nuit à la curée, mais la chair empoisonnée leur avait été fatale.

Vers la rivière aussi, le carnage était affreux ! Des oiseaux piquaient vers les saumons qui remontaient le courant avec acharnement, leur arrachaient les yeux, puis les dévoraient encore vivants alors que les malheureux poissons continuaient désespérément à essayer d’avancer. Sur la berge, d’autres rapaces se battaient sur les restes de l’ourse qu’ils déchiquetaient avant de s’envoler pour engloutir à leur aise leur prise sur un arbre voisin, puis revenaient en hâte arracher un nouveau lambeau. D’autres s’attaquaient aux cadavres de loups dont ils cherchaient à percer la peau pour déchiqueter la chair.

Les femmes firent fuir les corbeaux, les buses et les vautours pour s’approprier les peaux encore intactes des loups. Marka était très satisfaite : « Quelle chance ! Une dangereuse bande de loups détruiteDe belles et bonnes fourrures à ramasser sans risqueLa découverte des saumons… » Décidément, la folle équipée des garçons se révélait bénéfique pour le clan... C’était de bon augure. Les esprits des Anciens devaient les protéger, c’était certain, et ils ne seraient pas abandonnés sans défenses pendant leur bannissement. 

Tous s’activèrent avec une belle ardeur. Certains pêchaient autour de Noun, à vrai dire sans aucune difficulté car les saumons se laissaient attraper à la main. Ils étaient si nombreux qu’il semblait y avoir plus de poissons que d’eau dans la rivière qui bouillonnait. Les femelles étaient pleines d’œufs rouges et poisseux qui giclaient quand on leur pressait le ventre. Un vrai régal que les pêcheurs ne se lassaient pas d’ingurgiter par poignées entières. Le jus orangé dégoulinait des bouches gourmandes et tous riaient de contentement. Les femmes les plus expérimentées écorchaient les loups à l’aide de leurs couteaux. Elles entaillaient les bêtes du cou à l’anus, écartaient la peau en ayant soin de bien racler la chair qui sinon ferait pourrir le poil avant de détachaient la fourrure avec soin. Dès les peaux enlevées, elles les tendaient au soleil pour les faire sécher. Malheureusement, elles n’avaient pas de sel qui aurait été utile pour accélérer le séchage. Les oiseaux de proie continuaient à tournoyer. Ils n’osaient pas se poser par crainte de la présence des femmes, mais ils guettaient le moment où ils pourraient de nouveau festoyer à leur aise. Par des cris stridents, ils manifestaient bruyamment leur dépit d’être écartés du festin. Une odeur forte et âcre de sang, de boyaux, de tripes et de chair flottait autour du chantier. Personne ne s’en souciait ! Un guetteur avait été posté sur un arbre pour prévenir de l’arrivée éventuelle de fauves attirés par ces puissants effluves. Seuls des renards, des belettes et des fouines vinrent humer de près ce qui pouvait être un fabuleux banquet, mais l’odeur de l’homme les tint à  distance. De toutes façons, ils étaient sans danger.

Le travail se poursuivit dans l’allégresse. La perspective de chaudes couvertures et de poissons gras stimulait toutes les bonnes volontés. Une équipe découpait déjà les poissons tandis que les enfants ramassaient le bois pour les foyers de boucanage. Des claies furent installées au-dessus des feux qui, alimentés de bois choisi pour donner peu de flammes et beaucoup de fumée, dessécheraient rapidement les moitiés de poisson disposées sur les branches entrecroisées. Boucanés sur place, les poissons seraient plus légers et faciles à transporter. Han avait pensé à se munir de poison, son effet ayant fait ses preuves. Ses connaissances étant reconnues, elle n’avait plus à craindre de l’utiliser en cas de besoin. Elle notait les marques de respect qu’on lui témoignait avec une satisfaction mêlée de fierté et cela lui faisait oublier son ancienne agressivité sournoise.

De nombreux allers et retours furent nécessaires pour ramener tout le butin au camp. Chaque trajet fut organisé avec porteurs et  gardes armés de torches et d’épieux pour protéger le convoi. L’odeur des poissons pouvait attirer des prédateurs et Marka ne voulait rien laisser au hasard. Elle préférait prendre trop de précautions que courir de nouveaux risques. Dans la caverne, les provisions s’accumulaient et les femmes avaient retrouvé leur bonne humeur. Manifestement, les esprits des Ancêtres les protégeaient, elles ne devaient donc pas craindre de nouveaux malheurs. Leur chef et leur sorcier sauraient les guider. Le poison de Han avait eu des effets si bénéfiques que les carcasses des loups, débarrassées des os qui pouvaient fournir de bons outils, furent empoisonnées à leur tour et déposées comme appâts. La tournée sur la rivière des saumons devint une habitude, même lorsque le flot montant de saumons se fût tari. On récoltait sur les carcasses empoisonnées des oiseaux morts dont on gardait les plumes et les griffes, des charognards à fourrure et quelques belles pièces sur de nouvelles lignes de pièges. Cette technique n’était pas négligée car la zone des collines bleues s’était révélée giboyeuse. Les garçons étant absents, c’étaient les femmes s’en chargaient avec quelques jeunes garçons.

Kirou, qui faisait partie du lot, eut une initiative qui amusa beaucoup le clan. Il avait trouvé une poule attrapée à un piège, non pas par le cou mais par les pattes. Il eut l’idée saugrenue de la ramener vivante au camp pour amuser les fillettes. Marka avait d’abord été contrariée car Kirou la nourrissait avec les graines stockées, ce qu’elle désapprouvait. Mais dès le lendemain, la poule avait pondu un oeuf dont Kirou s’était régalé en le gobant goulûment. Du coup, la consigne fût donnée de ramener les poules vivantes puisqu’elles pouvaient contribuer à la nourriture de la communauté. Dora et Rina, les filles de Dina et Rani, essayèrent aussi de garder un petit lapin vivant, mais il se montra peu productif et ne tarda pas à finir à la broche.

Comme elle l’avait projeté, Marka avait organisé des reconnaissances vers les collines bleues. Elle y avait noté des passages de chèvres et de mouflons, de sangliers, de chevreuils, de daims. La zone était prometteuse. Elle en eut l’explication en trouvant des salines, terres saturées de sels minéraux naturels que les animaux viennent lécher car ils ont besoin de ces sels. Un peu déçue, elle n’avait pas trouvé de traces de passage de bovidés, ni de chevaux. Marka ramena néanmoins des provisions de terre salée à la grotte pour en mélanger des pincées aux soupes. Ils servirent aussi à la préparation des peaux.

Le temps était venu de prévoir les provisions de bois pour l’hiver. Les arbres morts ne manquaient pas mais il fallait choisir des branches bien sèches, et les traîner jusqu’à la grotte. C’était un gros travail qui demanderait des journées d’efforts. Ce jour-là, le clan était donc parti en corvée de bois et Marka était restée à la caverne. Elle voulait prendre un peu de recul. La révolte des garçons l’avait touchée et elle en gardait un profond malaise. La trahison de Koba surtout lui paraissait bien amère. Si son autorité était bafouée par son propre fils, combien de temps serait-elle acceptée par les autres ? Elle avait aussi senti la réprobation sous-jacente des autres mères devant sa sentence d’exclusion. Allait-elle être désavouée ? D’ailleurs, avait-elle si bien rempli les devoirs de sa charge ? Elle qui avait promis de se consacrer à tous et de veiller sur tous, avait été incapable de veiller sur son propre fils… De plus, l’importance qu’avait prise Han la préoccupait. N’allait-elle pas engendrer une rivalité et compromettre l’union du clan ? Marka pensait pourtant avoir agi avec sagesse en la reconnaissant comme le sorcier du clan. Pour l’instant, rien dans l’attitude de Han ne laissait supposer qu’elle s’était trompée, mais comment allaient évoluer leurs relations dans l’avenir ? Ces problèmes la laissaient soucieuse. La mission dont elle était si fière lui paraissait soudain compromise. Sa tâche était-elle déjà terminée ? Devait-elle passer la main à une autre qui saurait mieux se faire respecter ?  La direction du clan pouvait-elle  être assurée durablement par la même femme ? Elle avait été si sure d’elle, si orgueilleuse ! Elle venait de connaître un échec grave, ce qui la faisait  douter d’elle.

D’ailleurs, le problème des garçons n’était pas son seul échec. Elle restait préoccupée par le manque d’outils qui allait vite devenir dramatique. Il y en avait peu et ils s’usaient. Le tranchant des couteaux de pierre s’émoussait. En essayant de les refaire, les femmes malhabiles avaient même cassé des lames. Comment y remédier ? Elles n’avaient pas trouvé de silex et aucune d’elles n’avait jamais appris le travail de la pierre. Marka avait beau chercher, elle ne voyait aucune solution. Elle se sentait accablée par le poids des responsabilités et, pour la première fois, par le manque de confiance en elle. Les ressources de la rivière aux saumons avaient été un dérivatif salutaire pour ses compagnes mais leur organisation, encore bien incomplète, pouvait basculer. Assise à l’entrée de la grotte, orientée en plein sud, Marka regardait ce pays qu’elle aimait tant, le plateau à ses pieds où l’herbe ondulait sous la brise, la plaine au loin qui jaunissait, la rivière scintillante entre les saules et les trembles, les bois où les couleurs éclatantes de l’automne s’éteignaient peu à peu, les collines bleues… Toutes ces terres qui les nourrissaient, où elles se trouvaient chez elles, sans désir d’évasion ou de nouvelles découvertes. Le soleil un peu bas de ce beau jour d’automne illuminait le fond de la grotte et Marka se retourna, découvrant la grotte comme elle ne l’avait encore jamais vue : les cristaux de quartz scintillaient sur les parois rocheuses, le sable avait une teinte chaude et dorée. Derrière le ruisseau qui s’irisait avant de disparaître sous terre, les rayons du soleil se concentraient sur un gros rocher rond.

Marka se leva et s’approcha du rocher, le caressa de la main et, un peu lasse, s’y appuya pensivement. Il pivota avec lenteur, découvrant une ouverture béante à l’haleine confinée. Stupéfaite, Marka n’osait bouger, s’attendant presque à voir quelqu’un apparaître. Enfin elle se reprit, courut chercher un brandon dans le feu qui couvait et chercha à voir ce que recelait le passage. Il s’enfonçait dans une obscurité où elle ne pouvait rien distinguer. Elle prit une torche enduite de résine, l’alluma et résolument s’avança en se courbant car le plafond s’abaissait. Elle marchait pas à pas, angoissée par le mystère de ce couloir caché, guettant un bruit, une odeur. La torche n’éclairait que ses pieds et le rocher sur le quel elle marchait. Puis le plafond se releva, les murailles latérales s’écartèrent. Elle sentit instinctivement qu’elle se trouvait dans une salle de grandes dimensions, mais sa torche n’en éclairait que l’entrée. Pour se repérer, elle commença par regarder le sol. Il était couvert de sable blanc, avec des traces de pas qui semblaient indiquer le chemin à suivre. Des traces de pas ? Fascinée, haletante, elle s’avança lentement, guettant toujours l’indice d’une présence. Rien, aucun bruit ! Le silence était épais, presque dense. Elle voulut alors faire le tour de la salle. Elle éleva sa torche et tâcha de distinguer la paroi qui lui faisait face lorsqu’une quasi-terreur la saisit. Elle faillit en lâcher son flambeau ! En face d’elle, une horde de chevaux fuyait dans un galop impétueux dont l’effort faisait saillir leurs muscles. En suivant lentement les parois, elle éclaira tour à tour des dessins immenses, des fresques gigantesques, des sculptures puissantes qui reproduisant tous les plus beaux gibiers des chasseurs du clan.

C’était d’une beauté presque tragique de retrouver ainsi dans la nuit tant de mouvements figés, tant de vie immobile, tant de bruits silencieux. Elle croyait voir courir les bandes de chevaux, les troupeaux de bœufs, les hardes de bisons, entendre les claquements des sabots, le bruit du vent qui soulevait les crinières. Elle les voyait bondir, hennir, beugler, bramer, galoper, se rouler sur le sol ; elle les voyait paître, se lécher le flanc ou gratter le sol. Elle les voyait vivre, elle les voyait mourir aussi, attaqués par des petits hommes armés d’épieux ou encore par des félins. Elle distingua un ours dressé, énorme et menaçant, face à des bouquetins aux cornes recourbées ; des lions qui bondissaient sur des petits bœufs rouges ; des meutes de loups qui couraient. Marka s’était immobilisée, tremblante et subjuguée. Longtemps, elle resta ainsi ne sachant plus si elle rêvait ou si elle voyait vraiment ce spectacle magique. Elle était envoûtée, incapable de s’arracher à cette vision merveilleuse. Elle avait pris son talisman dans la main et se demandait si son intrusion n’était pas un sacrilège, si elle n’avait pas enfreint un interdit en pénétrant peut-être dans la demeure des esprits. Elle refit le tour de la grotte, dans un état second. Une fois de plus, elle n’en crut pas ses yeux ! Rangés en tas, bien alignés sur le sol, se trouvaient tous les outils et les objets de pierre et d’os que les hommes pouvaient fabriquer : couteaux, grattoirs, pointes, lames, perçoirs, burins, maillets, pilons, lissoirs, aiguisoirs, lampes… Tout cela gisait à profusion, prêt à être utilisé. Il y avait même des provisions de silex bruts qui attendaient la main du tailleur, et d’autres en cours de fabrication… Tout ce qui leur manquait était là, pour des années, plus même que ce qu’ils avaient jamais possédé ! C’était un trésor inestimable, la fin de leurs problèmes, l’assurance de leur survie, d’une vie confortable et facilitée au-delà de toute espérance. Une joie folle, délirante, submergea Marka. Mais avait-elle le droit d’en disposer ? N’était-ce pas tabou ?

Alors qu’elle relevait la tête, toujours abasourdie, Marka vit sur la paroi de la grotte le signe qu’elle connaissait si bien : les deux mains entrecroisées barrées d’un trait noir représentant l’outil et les mains qui savaient s’en servir. Le signe distinctif du clan ! Marka comprit que tout ce qui était là appartenait à son clan, avait été fabriqué par lui. L’esprit des ancêtres l’avait guidée vers leur refuge. Dans sa main, son talisman était chaud et rassurant. Elle ne craignait plus rien. La torche se consumait. Marka revint sur ses pas et se retrouva dans la première grotte dans un état d’exaltation intense. Elle voyait sa tribu installée à jamais dans la grotte magique, ses descendants protégés par les esprits des Ancêtres qui les avaient conduits jusqu'ici et ne les laisseraient jamais s’éteindre. Elle voyait les saisons succéder aux saisons, les vivants ensevelir les morts et toujours la relève de la vie assurée à travers les temps.

Longtemps, elle resta figée à l’entrée de la grotte où elle s’était réinstallée, émerveillée, reconnaissante et exaltée par tant de merveilles, de promesses pour l’avenir. A la tombée de la nuit, les femmes et les enfants rentrèrent chargés et fatigués, mais heureux de leur butin. Ils la trouvèrent toujours en contemplation devant la grotte, immobile, l’air hagard.

-         Marka, qu’y a-t-il ? Ca ne va pas ? demanda Han inquiète devant son air étrange.

-         Han ! Viens, il faut que je te montre. Ensuite nous parlerons aux autres.

Etonnée, Han suivit Marka. Les femmes furent d’abord un peu dépitées de ne pas être félicitées pour leur travail mais elles oublièrent vite leur déception en les voyant s’engouffrer dans une ouverture inconnue.

Quand Han et Marka rejoignirent enfin le groupe, elles avaient toutes deux le même air inspiré et Marka annonça :

-         Femmes, j’ai fait une grande découverte en déplaçant ce rocher. Nous sommes ici chez nous car cette grotte a été jadis occupée par notre clan. Quand ? Nous ne pouvons pas le savoir, mais le clan nous a laissé sa marque. Il nous a légué aussi tout ce que nous pouvons désirer comme armes et outils. Cet endroit est sacré. Ce sera notre sanctuaire. Je n’ose pas repousser la pierre car je ne sais si elle se déplacerait à nouveau. Mais personne pour l’instant ne doit pénétrer dans le passage. Nous irons tous ensemble découvrir la salle sacrée. Réjouissons-nous, nous sommes sous la protection des Ancêtres. Plus rien ne peut nous détruire.

-         C’est ainsi que nous devons faire, approuva Han.

Alors, Marka les félicita tous pour leur travail et la soirée fut joyeuse et bruyante. Tous pensaient aux outils dont ils allaient être dotés, aux promesses que Marka leur avait faites, à la présence des esprits des Anciens qui les protégeaient et qui n’abandonneraient sûrement pas les garçons dans le danger. Les mères, dans le secret de leur cœur, regrettaient l’absence de leur fils, mais elles étaient maintenant beaucoup plus sereines. Marka ne cessait de penser à sa découverte : « Quand la grotte avait-elle été habitée et peinte ? Pourquoi avait-elle été abandonnée ? La marque ne pouvait tromper, elle avait bien appartenu à leur clan. » Elle n’arrêtait pas de se remémorer les dessins fantastiques qui faisaient vivre la pierre. Il faudrait bien les examiner et les comprendre. C’était l’enseignement du clan qui leur était miraculeusement parvenu. Il fallait s’en imprégner. L’initiation des garçons ne poserait plus de problème, il leur faudrait trouver le sens de la leçon par l’image. Longtemps Marka pensa à tout cela sans pouvoir trouver le sommeil. Quand enfin elle s’endormit, elle revint dans la grotte en rêve et il lui sembla comprendre enfin toute l’histoire de son clan et ses liens avec le sanctuaire… mais à son réveil, elle avait tout oublié.

Han annonça le lendemain qu’elle avait trouvé l’herbe sacrée qui permet de se mettre en communication avec les esprits. Elle prenait très à cœur son nouveau rôle, elle ne participait plus aux activités communes mais partait chercher les plantes médicinales, elle les traitait, et composait des baumes, des lotions, elle s’enfermait dans sa hutte sans que personne ne songe à la déranger. Mais Marka n’en était plus inquiète. Maintenant qu’elle savait que les esprits des Ancêtres eux-mêmes l’avaient désignée pour guider le clan, ses doutes s’étaient évanouis. Elle se réjouissait au contraire que Han veuille assumer pleinement son rôle pour le plus grand bien du clan.

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