28.04.2007

chapitre 5 la chasse

Quand elles arrivèrent au bas du sentier caillouteux qui descendait de la caverne, Marka essaya de distinguer les traces des garçons sur l’herbe, mais la pluie avait tout effacé.

Kirou dit qu’ils étaient vers les collines bleues. Allons par là, décida-t-elle.

-         Kirou n’en était pas certain ! Si nous nous séparions pour rechercher dans plusieurs directions ? proposa Mela.

-         Non. Si nous devons affronter l’ours, il nous faut rester groupées.

La zone des collines bleues ne leur était pas familière. C’était toujours vers les bois et la grande rivière, à l’Ouest, que les expéditions de cueillette, de chasse et de pêche avaient été menées. « Une grande partie de notre territoire reste à explorer, » pensa Marka, « et il nous faudra le faire rapidement. Il y a peut-être des dangers que nous ne connaissons pas, des fauves, des hommes, qui sait ? Nous avons eu tort de ne pas le faire avant. » Les femmes marchaient penchées vers le sol, attentives à repérer des traces du passage des garçons. Marka était en tête et ce fut elle qui trouva l’endroit où ils avaient caché leurs épieux.

-         Ils sont bien passés par là ! Nous sommes dans la bonne direction ! cria-t-elle en montrant les taillis déplacés et écrasés.

-         Kirou avait raison. Ils ont du aller vers la rivière des collines bleues.

-         Certainement, car on ne voit pas de traces en dehors de la piste.

Les animaux sauvages avaient tracé un sentier où l’herbe était tassée et il semblait bien qu’elle ait été suivie récemment. Elles marchèrent longtemps, en faisant parfois halte pour écouter des appels éventuels et guetter la présence d’un fauve qui se signalerait par des grognements ou des froissements de branches. Elles s’arrêtaient aussi pour grimper aux arbres et scruter les alentours. La brume se levait lentement et le soleil commençait à percer, ce qui faisait briller les gouttes d’eau retenues sur les feuilles. Les oiseaux chantaient pour célébrer le lever du jour, un chevreuil dérangé se faufila en vitesse au travers de la piste. Les femmes continuaient d’avancer, le cœur battant, les sens aux aguets. Lorsqu’elles furent arrivées en vue de la rivière, Dina, montée à son tour sur un bouleau, donna l’alerte :

-         Chut ! Je vois la rivière en contrebas. Il y a une ourse énorme qui tourne entre un arbre et le bord de la rivière. Je vois aussi un tas noir immobile. On dirait un ourson.

Marka la rejoignit dans les branches hautes.

-         On ne voit pas les garçons, mais il se passe quelque chose, et l’ourse semble enragée.

Elle poussa un long cri modulé. Il lui sembla entendre une réponse qui n’était pas un écho, mais le son était si faible qu’elle ne put situer d’où il venait. Dina et Marka redescendirent pour mettre les femmes au courant.

-         Nous allons nous approcher. Mais attention ! Ne faites pas de bruit. Allons-y tout doucement, recommanda Marka.

Avec précaution, elles reprirent leur marche silencieuse, s’appliquant à ne pas faire craquer de branches et à ne pas agiter de feuillages. Marka avait pris une poignée de cendres dont elle avait un petit sac pour cet usage et elle la jeta en l’air pour voir d’où venait le vent. Elles étaient à bon vent : il soufflait de la rivière, emportant leur odeur derrière elles. Arrivées à la rupture de la pente, elles eurent sous les yeux la scène du drame. L’ourse furieuse tournait autour d’une fosse, puis se dressait contre un arbre voisin dont elle arrachait des lambeaux de bois en le labourant de ses griffes. Elle soufflait avec rage et grognait. C’était une bête énorme qui avait atteint avant l’hivernage son poids maximum. Son poil brun et luisant était hérissé, sa gueule béante laissait voir des crocs menaçants, ses petits yeux ronds roulaient furibonds. Près de l’eau, un jeune ours gisait, agité de faibles soubresauts.

-         Les garçons doivent être dans l’arbre ou dans la fosse, chuchota Marka.

-         Il faut jeter le poisson empoisonné le plus près possible de l’ourse. C’est le seul moyen de lutter contre elle, murmura Han.

Marka prit le poisson des mains de Han, le lesta avec une grosse pierre et commença à descendre la pente lentement, en se dissimulant derrière les buissons et les touffes d’herbe. Arrivée sur la rive, elle s’avança en rampant, en utilisant les maigres obstacles qui pouvaient la cacher. Puis, jugeant qu’elle s’était suffisamment rapprochée de la bête, elle se redressa vivement, lança le poisson et recula rapidement derrière un arbuste. D’abord, l’ourse ne parut pas s’y intéresser et continua de tourner autour de la fosse en donnant des grands coups de pattes qui soulevaient des mottes de terre. Marka prit son lance pierres et visa la bête à la tête. Atteinte et surprise, l’ourse se détourna, dut sentir Marka et s’avança, mais elle flaira alors le poisson, s’arrêta, le retourna de la patte, le renifla et balança la tête, comme soupçonneuse… Elle le laissa. Marka en aurait pleuré de rage. Elle prit un morceau de viande et le lança dans la direction de l’ourse. La bête s’arrêta encore pour le humer, puis le repoussa et se remit debout sur ses pattes de derrière. Elle était gigantesque et ses grondements devenaient terrifiants.

Marka pensa qu’elle allait se précipiter sur elle et que jamais elle ne pourrait venir à bout du monstre qui la déchiquetterait. Elle serra son amulette dans sa main crispée et murmura : «  Oh ! Mère ! Et vous tous, Ancêtres du clan, combattez avec nous ! » L’ourse retomba lourdement sur ses pattes et, de son museau effleura encore le poisson, puis, comme à regret, elle le prit dans sa gueule et l’amena à son petit qui agonisait. Elle le posa à côté de lui, mais comme il ne bougeait pas, elle le reprit, le mâcha et tenta de le lui glisser dans la gueule. Devant l’insuccès de sa tentative, elle s’arrêta indécise, puis l’avala. Elle resta immobile un long moment qui parut une éternité à Marka. Enfin, la bête se secoua et se remit debout. Mais déjà elle tremblait, vacillait, et bavait. Elle lutta pour garder son équilibre, puis elle tomba, roula, se débattit. Son agonie dura longtemps, entrecoupée de cris rauques et torturés, de mouvements spasmodiques et enfin de convulsions. Lorsque l’ourse ferma les yeux, les femmes n’osaient toujours pas bouger ni l’approcher. Elles savaient que les animaux peuvent feindre la mort pour surprendre leurs adversaires. Les mouettes et les cormorans qui chassaient les saumons remontant le courant s’étaient arrêtés de piailler et de piquer sur leurs proies, même le vent semblait ne plus oser souffler. Tout s’était figé. Les garçons dans l’arbre donnèrent les premiers signe de vie :

-         Elle est morte ! Elle est morte !

-         Ne bougez pas encore ! Qui est dans l’arbre ? demanda Marka.

-         Moi, Dib, et aussi Nandi et Logo.

-         Où sont Koba et Nak ?

-         Dans la fosse.

-         Nak ! Koba ! Répondez ! appela Marka.

-         Nak est avec moi, répondit enfin Koba d’une voix faible, mais il ne bouge pas, il est évanoui. La fosse est pleine d’eau et de terre.

Marka jeta des cailloux sur l’ourse. Elle ne bougea pas. Alors elle se rapprocha lentement, prit une longue badine et lui toucha les yeux. Elle vit une mouche se poser sur sa pupille. Rassurée, elle put déclarer :

-         Elle est bien morte. C’est fini.

Marka se dirigea ensuite vers l’ourson et lui toucha l’œil également. Il était mort lui aussi.  Les femmes descendirent la pente en courant. Ankylosés et transis, les trois garçons descendirent de leur arbre. Il fallut aider Koba à sortir de la fosse et porter Nak inconscient. Han l’examina. Il avait reçu un coup de patte qui avait déchiré ses vêtements mais heureusement à peine effleuré son torse. Han savait que les griffes de l’ourse étaient très sales et que la blessure, bien que bénigne, pouvait être dangereuse. Elle sortit un onguent de son sac, en hochant la tête. Nak ouvrit les yeux et balbutia : «  L’ourse… l’ourse… »

-         Elle est morte, tu es sauvé, dit Han à son fils, Ne crains rien.

Une fois pansé, elle l’enveloppa dans sa fourrure. Les femmes avaient vite allumé un feu et distribuaient leurs provisions aux rescapés. Elles ne posaient pas de questions, l’émotion avait été trop forte. Les garçons n’osaient pas lever les yeux et se restauraient en silence.

-         Il ne faut pas perdre de temps, leur dit Marka sèchement. Les garçons écorcheront l’ours qu’ils ont tué et ils le ramèneront au camp, Nous allons écorcher la femelle, mais nous ne prendrons que la peau, les os et les boyaux qui nous seront utiles. Il ne faut surtout pas toucher à la viande qui est gâtée par le poison.

Tous se mirent au travail, sauf Nak qui restait couché près du feu. Les femmes jetaient des regards furtifs à Han.

-         Comment se fait-il ? murmuraient-elles. Elle avait vraiment du poison sinon l’ourse ne serait pas morte ! 

-         Marka a dit que sa chair était empoisonnée. C’est bien ça ! J’ai vu Han donner un poisson à Marka.

-         Comment connaît-elle de telles médecines ?

Malgré leur soulagement devant la fin heureuse du drame, elles étaient emplies de crainte envers les pouvoirs secrets et inexplicables de Han. Un premier convoi ramena au camp Nak et l’ourson. Puis, une fois le travail achevé, tous regagnèrent la caverne.

-         Nous allons d’abord tous nous reposer, dit Marka à la cantonade d’un ton froid. Ce soir, il y aura un grand conseil. Tout le monde y assistera. Nous avons beaucoup de choses à mettre au clair

Devant le mutisme embarrassé des arrivants, personne n’osa poser de questions sur l’expédition. Les garçons étaient là, les peaux et la viande montraient que les ours avaient été tués. Les explications suivraient... Chacun regagna sa couche.

Le soir, la nourriture fut avalée en hâte, et en silence, et tous les regards se tournèrent vers Marka lorsqu’elle se dressa, imposante et sévère. Elle avait dessiné sur son visage ses marques rituelles et le signe du chef, le trait noir vertical au milieu du front. La séance serait solennelle. Elle s’installa avec raideur, et prit la parole lentement :

-         Garçons, racontez. Nous vous écoutons.

Ils étaient assis en face d’elle. Koba, très pâle, gardait les yeux baissés. Nak était étendu, sa poitrine bandée encore ointe du baume qu’avait rajouté Han en arrivant. Après un moment de silence, ce fut lui qui prit la parole :

-         Nous étions inquiets pour notre avenir. Nous savions que nous ne pourrions pas être initiés, alors nous avions peur de ne jamais devenir des hommes. Aussi, nous avons décidé de nous mettre sous la protection des Ancêtres et d’accomplir un acte de grande bravoure pour remplacer notre initiation. Nous avons décidé de chasser l’ours. Nous avons sculpté nos talismans de chasseurs, fabriqué des armes... C’était une épreuve.

Il raconta les préparatifs, et comment ils s’étaient postés, certains dans l’arbre, d’autres dans la fosse...

-         Tout s’est passé comme prévu avec l’ourson. Koba et moi l’avons grièvement blessé au creux de la cuisse. Tout de suite, il a beaucoup saigné. Les autres dans l’arbre n’ont pas eu le temps d’allumer de feu mais ils ont jeté leurs pierres et l’ourson est tombé. Il gueulait et saignait, nous voyions bien qu’il était blessé à mort. Nous pensions avoir gagné ! Mais la mère n’était pas endormie comme nous l’avions cru en ne voyant pas ses traces ces derniers jours et elle est arrivée. Elle s’est précipitée sur la fosse, elle a enlevé à coups de pattes les branches qui la recouvraient et elle a essayé de nous atteindre. Nous nous sommes couchés à plat ventre au fond. Heureusement, elle ne pouvait plus nous attraper. Elle s’est aussi dressée contre l’arbre, mais Dib, Nandi et Logo ont grimpé hors de sa portée. L’arbre était grand et solide, il a résisté aux attaques. Nous avons passé la nuit ainsi jusqu’à ce que vous arriviez. La magie de Han a été plus forte que l’ourse et nous remercions le clan de nous avoir sauvés.

A la dernière phrase, les femmes inclinèrent la tête en signe d’approbation. Il était bien que Nak ait ajouté ces paroles.

-         Femmes, parlez ! Qu’en pensez-vous ? interrogea Marka.

Elle était partagée entre plusieurs sentiments contradictoires dont le plus fort était une intense colère contre les garçons. Ils avaient méprisé le clan, et surtout son autorité à elle, en s’inventant une initiation clandestine et des exploits de chasse sans en référer à personne. Ils ne lui avaient pas fait confiance ! Et ils avaient mis tout le clan en danger. Comment avaient-ils pu oublier ainsi la règle essentielle : la soumission au clan pour l’intérêt de tous ! Elle était sure que Koba, le chef de bande, était l’instigateur de l’aventure. Nak avait pris la parole au nom de ses camarades, mais Marka n’avait fixé que son fils. Elle avait déchiffré sur son visage les mobiles qui l’avaient fait agir et aussi, sous-jacent, son rejet de la domination de sa mère. Elle en avait été profondément blessée. Elle avait aussi cru voir dans les yeux de son fils l’expression qu’avait autrefois Karan, son compagnon, lorsqu’il la toisait, impatienté par ses conseils et ses suggestions, vaguement méprisant car il était un homme et qu’elle n’était qu’une femme. Pourquoi l’enfant lui ressemblait-il autant ? L’esprit de Karan s’était-il emparé de Koba ? Elle éprouvait un profond ressentiment contre son fils. Aussi préféra-t-elle laisser parler d’abord les autres pour juger si sa colère était légitime ou si elle provenait surtout de son orgueil bafoué.

Noun prit la parole :

-         Le problème des garçons est réel, mais ils ont négligé l’intérêt du clan. Il fallait qu’ils nous en parlent. Ils ont commis une faute grave. Ils se sont mis en dehors du clan.

-         Ils n’avaient pas à décider seuls. Une chasse aussi dangereuse est l’affaire du clan, ajouta Dina.

-         Leur aventure a mis plusieurs vies en péril. Il faut toujours considérer l’intérêt général avant de risquer sa vie et celles des autres.

-         Et sans nous qu’auraient-ils fait ? Ils seraient morts. C’était insensé.

-         Et si Han n’avait pas eu de poison ? Nous serions mortes sans les sauver !

-         Il n’ont rien compris ! L’initiation, c’est s’intégrer au clan et non pas s’en passer, s’exclama Mela, il faut connaître les règles et savoir les respecter.

-         Leurs talismans sont sans valeur, ils ont invoqué les Ancêtres sans en avoir le droit !

-         Nous les avons sauvés et nourris et ils n’ont pas eu confiance en nous !

Les voix furieuses s’enflaient, et les femmes, de plus en plus en colère, se levaient et invectivaient les coupables.

-         Mais ils ont été courageux cependant, et ils ont réussi à tuer l’ourson tout seuls, dit Tani doucement.

-         Ils avaient réellement un problème. Ils n’ont pas osé nous en parler, plaida Bouana, mais ils se sont mis sous la protection des Ancêtres. Tout membre du clan en a le droit.

-         Les Ancêtres ont accepté leurs talismans et les ont écoutés puisque la chasse s’est bien terminée, reprit Djani.

-         Ils ont eu une leçon sévère, ajouta Tani, et je pense qu’ils comprendront que puisque nous avons pu les sauver, ils peuvent nous faire confiance !

Marka se leva et prit enfin la parole :

-         Femmes, je vous félicite. Les mères ont été sévères avec leur fils et elles les ont condamnés au lieu de les protéger. Les autres ont été plus indulgentes, elles les ont défendus et leur ont trouvé des excuses. Je vous ai écoutées et voilà ma décision : ces garçons ont commis des fautes, ils ont ignoré le clan et son chef, ils ont risqué par orgueil et inconscience leur vie et celle des autres membres du clan. Ils auraient du savoir qu’un clan n’abandonne pas les siens. Aussi, ils seront chassés du clan à partir d’aujourd’hui où la lune est pleine jusqu’au jour où la lumière de la nuit redeviendra ronde. Ils vivront pendant tout ce temps en dehors de la caverne et ils subviendront seuls à leurs besoins. Personne n’aura le droit de leur parler, ni de les aider. Quand ils reviendront, le clan oubliera leurs fautes. Ils construiront leur case qui sera ornée du trophée de la peau de l’ourson et leurs talismans seront reconnus. Ce sera une excellente leçon s’ils comprennent l’importance des liens qui les rattachent au clan.

-         Tu as bien dit, approuva Han, et toutes donnèrent leur accord.

-         Femmes, reprit Marka, j’ai autre chose à vous dire. Vous avez pu voir que Han a fabriqué un poison très puissant. C’est grâce à elle que nous avons pu tuer l’ourse. Han connaît toutes les médecines de Nobi, notre ancien sorcier. C’est une grande chance pour nous ! Han m’a dit qu’elle avait acquis ce savoir en espionnant le sorcier à la dérobée. Mais je ne le crois pas. Nobi était un grand sorcier. Il savait tout et ne pouvait ignorer que Han l’observait. Dans sa grande sagesse, il prévoyait sans doute que Han pouvait être initiée, que ce serait nécessaire au clan. Il a certainement voulu qu’il en soit ainsi. Le savoir de Han est donc légitime. Si Nobi l’a choisie, c’est qu’il l’a jugée apte à comprendre et digne de bien utiliser ses grands pouvoirs. Aussi est-il juste qu’elle soit reconnue comme telle. Je propose que nous proclamions Han solennellement sorcier du clan et que nous lui marquions tout le respect qui lui est dû. Naturellement, elle aura droit à la peau et à la tête de l’ourse.

Han la boiteuse était transfigurée. Elle s’était redressée et son visage anguleux et sournois avait un air plein de sagesse et de dignité. Les paroles de Marka lui étaient allées droit au cœur. Elle s’émerveillait que la jeune femme ait compris qu’elle avait bien été choisie par Nobi pour être dépositaire de son savoir et qu’elle n’avait donc pas volé sa science. Elle avait tant souffert dans sa jeunesse d’être laissée à l’écart, elle qui n’avait pas l’agilité physique de ses compagnes. Elle avait été toute sa vie l’objet de moqueries et de plaisanteries à cause de son infirmité, alors qu’elle se sentait supérieure intellectuellement aux autres. Elle avait voulu acquérir un savoir qui la distingue, même en secret, de ceux qui la méprisaient ou la plaignaient, ce qui était peut-être pire. Et voilà qu’elle était reconnue par son clan ! Et c’était Marka, celle qu’elle avait tant jalousée, qui la proclamait digne d’être leur sorcier. Son infirmité était enfin oubliée. Ses connaissances les avaient sauvées, et au lieu de la craindre, on allait l’honorer. Une ombre passa dans ses yeux. Allait-elle être vraiment acceptée ? Marka avait compris, mais les autres ? N’allait-on pas encore se moquer ? N’allait-on pas encore la rejeter ? Mais déjà, unanimement, les femmes approuvaient cette proposition, soulagées d’ailleurs que les choses rentrent dans l’ordre. Elles n’avaient plus à s’étonner ou à s’inquiéter des connaissances de Han, elles redevenaient normales et précieuses pour tous. Dans un élan de respect, toutes vinrent s’incliner devant leur sorcier. Han se sentait emplie de gratitude pour ses compagnes et elle se jura de désormais faire tout pour le bien de la communauté qu’elle consacrerait toutes ses forces à défendre.

Marka aussi était satisfaite. Les connaissances de Han pouvaient être tout aussi maléfiques qu’avantageuses pour le clan, surtout depuis que Marka avait pris conscience du caractère ombrageux de Han. Le fait de devenir sorcier faisait accepter à Han l’obligation de ne jamais utiliser ses pouvoirs pour nuire à quiconque dans la tribu. De plus, elle s’était enfin assurée la reconnaissance de Han. Tout était pour le mieux...

Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions, les garçons avaient fait leur paquetage. En silence, ils vinrent devant le feu, s’inclinèrent devant Marka, mains croisées sur les genoux, et gagnèrent la sortie. Par ce geste, ils avaient fait allégeance au chef du clan et reconnu la justesse de sa sentence. Il allait leur falloir maintenant vivre en proscrits. Ils sauraient se nourrir et trouver un abri convenable. Mais moralement, il leur serait très dur de se savoir hors du clan. Dans le monde hostile où l’homme devait batailler pour trouver sa place, le clan était leur seul point d’ancrage. L’union, la solidarité, l’entraide qu’on était sûr d’y trouver, tout cela donnait à l’individu la force de lutter sans relâche. La mémoire du clan, les traditions qui reliaient entre elles les générations passées et à venir, lui donnait aussi l’assurance de durer. Les garçons avaient été présomptueux, mais ils avaient accepté la leçon avec une humilité vraie.

Le clan aurait raison de les accueillir à leur retour.

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