28.04.2007
chapitre 4 Le secret
La communauté avait trouvé son rythme de vie ; la nourriture était suffisante, les provisions s’accumulaient et l’abri était parfait. Les habitudes se créaient et les femmes, peut-être inconsciemment, ressentaient même un certain plaisir à être seules maîtresses de leur vie, débarrassées de la tutelle parfois pesante des hommes. Leur sort était quelquefois évoqué, mais à mots couverts car, d’un accord tacite, toutes répugnaient à revenir sur le drame qui avait changé le cours de leur destin. Han cependant demanda un soir :
- Ne faudrait-il pas célébrer le culte des morts pour ceux qui ont disparu ?
- Nous ne savons même pas s’ils sont morts ! se récria Mela.
- Et puis jamais les femmes n’ont célébré le culte pour les hommes, déclara catégoriquement la vieille Noun, nous ne pouvons pas le faire.
Marka ne s’en était pas mêlée. Le passé ne l’intéressait pas et elle avait des problèmes actuels plus urgents à résoudre. Comme toujours, les femmes étaient très occupées. L’indépendance ne leur avait pas donné le goût de l’oisiveté et elles savaient lutter pour survivre. Le soir, elles se réunissaient autour du feu pour commenter les événements de la journée et faire le point de ce qui devait être accompli le lendemain. C’était une initiative de Marka qui, soucieuse d’efficacité, redoutait les pertes de temps et les fausses manœuvres. Elle surveillait son monde. Les nourrissons ne quittaient guère le dos de leur mère. Pour téter, ils passaient simplement du dos à la poitrine. Les petits enfants s’endormaient en suçant quelques os et les filles tressaient des cordelettes ou se faisaient des colliers en écoutant parler les femmes.
Les jours passaient. Rien ne paraissait troubler l’harmonie du groupe. Pourtant un problème couvait qui avait échappé à la perspicacité de Marka. Les garçons grandissaient et se faisaient de plus en plus discrets, participant moins aux veillées. Ils commençaient à se sentir frustrés par l’absence d’hommes, craignant confusément ne pas trouver leur place dans cette société de femmes. Certes ils chassaient, pêchaient et prenaient leur part aux activités du clan, mais ils étaient profondément désorientés. Ils n’avaient pas de maîtres pour leur apprendre à devenir des hommes conformément aux rites du clan. Les femmes ne pouvaient pas les remplacer. Que connaissaient-elles du monde des hommes ? Comment seraient-ils initiés ? Qui leur ferait des armes ? Avec qui chasseraient-ils le gros gibier, le gibier d’hommes ? Que deviendraient-ils ? Quelle serait leur place ? Peu à peu, ils prenaient du recul sans que les femmes, trop absorbées par leurs soucis quotidiens ou trop éloignées de leurs préoccupations, ne s’en aperçoivent pas. Au retour de leurs expéditions, avant de rentrer à la caverne, ils s’arrêtaient autour d’un feu et s’interrogeaient de plus en plus ouvertement sur un avenir qui leur paraissait sans issue :
- Nous ne serons jamais initiés et nous ne deviendrons jamais des hommes du clan ! fut la conclusion clairement exprimée par Koba, le fils de Marka, un soir où ils revenaient chargés de lièvres savoureux.
- Nous chassons le gibier des femmes, nous pêchons comme des filles...
- Nous n’aurons jamais d’armes d’hommes ! Nous ne saurons jamais tailler la pierre !
- Nous ne connaîtrons jamais les traditions du clan !
Tous les autres se taisaient, accablés. Ils grandissaient et étaient prêts à devenir des hommes, mais qui s’en souciait ?- Il est certain que nous ne serons jamais initiés, reprit Koba, mais nous pourrions cependant chasser des gibiers d’hommes pour devenir des hommes. D’ailleurs, c’est notre devoir car cela fait partie de l’initiation !
- Et comment ? demanda Dib, le fils de Dina, Nous sommes sans armes ! Les femmes ne nous prêteront pas leurs sagaies sans explication.
- Essayons d’en faire, suggéra Nak, le fils de Noun, qui était le plus âgé.
- Tu as raison, faisons nos armes ! s’écrièrent les garçons.
- Mais attention, nous devons les faire seuls, et sans en parler aux femmes, elles ne comprennent pas nos problèmes, dit Nandi, le fils de Han, la boiteuse. Nous pouvons faire de bons épieux et y adapter nos couteaux comme l’a fait Rina. Nous pouvons même essayer de faire des propulseurs. Je saurais peut-être...
- Les armes sont une affaire d’hommes. Ce sera notre initiation.
- Non ! Ce n’est pas suffisant ! Nous devons aussi chasser un vrai gibier d’hommes ! reprit Koba.
- Mais lequel ? Il n’y a pas de bœufs, ni de chevaux...
- Il y a des ours...
- Tu as raison ! affirma Koba. Il faut chercher les traces d’un ours. Nous en avons déjà vu. Bientôt ils vont vouloir hiberner et chercher des abris. Il nous sera possible d’en trouver…
- Vous êtes fous ! s’écria Logo, le fils de Mela, qui était aussi le plus jeune. Les chasseurs les plus forts, même lorsqu’ils sont nombreux, hésitent à s’attaquer aux ours ! C’est très dangereux, nous ne pourrons jamais !
- Si nous voulons devenir des hommes du clan sans être initiés, il faut faire quelque chose d’exceptionnel, donc c’est le seul moyen, déclara Koba avec fougue. Aurais-tu peur ? Veux-tu passer ta vie dans les jambes des femmes ? Il faut prouver notre vaillance pour être reconnus comme des hommes et prendre notre place...
- Pourquoi dis-tu cela ? Tu voudrais ne plus obéir à Marka ? demanda Dib étonné, Tu voudrais prendre sa place ?
- Non, répondit Koba un peu confus, Marka est notre chef, mais nous ne sommes plus des enfants, et il nous faut le prouver.
Finalement, tous les garçons se rangèrent à son avis. Ils décidèrent alors d’explorer les collines pour chercher des traces d’ours qui devaient être à la recherche d’une tanière pour l’hiver. Sans en avoir conscience, ils prirent peu à peu des allures de conspirateurs, se mêlant de moins en moins aux conversations du clan. Le soir, harassés par leurs recherches, ils se couchaient tôt. Ils préféraient d’ailleurs fuir les femmes : d’abord, ils redoutaient de se trahir et aussi leurs palabres les exaspéraient. Un après-midi, Nak rentra en boitant bas, il s’était tordu la cheville en descendant d’une colline qu’il avait parcourue en quête de traces et la longue marche du retour l’avait fait beaucoup souffrir. Han lui passa du baume sur la cheville, puis le banda avec des lanières de peau. Elle avait de réels talents de guérisseuse et avait déjà reconstitué une grande partie de sa pharmacopée. L’incident, assez normal, ne souleva aucune question.
Un soir, Koba fit comprendre aux autres par signes qu’il fallait qu’ils se réunissent au plus tôt. Dès l’aube, ils partirent groupés pour relever leurs pièges. Leur travail fait, ils s’assirent en rond sous un sapin. Seul Koba resta debout pour dire avec solennité :
- Ca y est ! J’ai trouvé des traces près des collines bleues. C’est une mère et son petit, déjà gros. J’ai vu des traces de la rivière à un ravin en hauteur. Celles du jeune sont nombreuses. La mère doit être déjà prête à hiberner.
- Vont-ils rester là ?
- Oh oui ! La rivière est pleine de saumons ! C’est une bonne place !
- Pourquoi ne pas l’avoir dit au clan ?
- Parce qu’il nous faut d’abord chasser et tuer ces ours.
Les garçons se turent, inquiets et perplexes. Il était très grave de ne pas faire profiter le clan d’une information si importante. Mais la perspective de la chasse les emplit à la fois de terreur et d’excitation, et leur fit oublier leurs scrupules.
- Nous n’avons pas réussi à nous faire des propulseurs, remarqua Dib. Mais nous avons de bons épieux en bois durci au feu. Il nous faudrait aussi des pointes en pierre. J’ai essayé d’en tailler, mais je n’ai pas réussi. C’est très difficile. Je crois aussi que le silex que j’ai trouvé n’est pas de bonne qualité. Comment allons nous faire ?
- J’ai une idée, suggéra Koba. Près de la rivière, la terre n’est pas trop dure, nous pourrions creuser une fosse et nous y cacher. Quand l’ours passera, nous lui planterons dans le ventre nos couteaux montés sur des épieux,
- C’est un bon plan mais il vaudrait mieux lancer nos couteaux avec des propulseurs, remarqua Nak. Malheureusement, Nandi n’a pas réussi à en fabriquer de valables.
- Comme nous sommes mal armés, nous pourrions nous contenter d’attaquer le petit ours, dit Dib. Si sa mère est déjà endormie, nous n’irons pas la chercher dans son repaire, mais nous attirerons le petit.
- Comment ferons-nous pour que l’ours passe sur notre fosse ?
- Nous disposerons des saumons tout autour.
Les garçons se partagèrent les tâches. Certains étaient chargés de creuser la fosse, d’autres devaient arrimer solidement leurs couteaux de pierre au bout de longs bâtons. Il avait été décidé que ceux qui seraient cachés dans la fosse attaqueraient l’ours avec leurs couteaux emmanchés sur les épieux et que les autres sur un arbre proche lanceraient des blocs de pierre et harcèleraient l’ours avec des brandons enflammés.
- Personne ne sait comment fabriquer du poison ? demanda Nak.
Bien sûr, aucun des garçons ne connaissait les différents moyens de faire le poison qui, posé au bout des épieux, aurait bien facilité la chasse. La fabrication du poison était l’un des secrets les mieux gardés du sorcier du clan. Il y eut de nombreuses discussions pour décider de la profondeur de la fosse et de son emplacement. De toutes façons, il fallait faire vite pour ne pas alerter l’ours ou se laisser surprendre par lui pendant sa confection. Il fut décidé de placer un guetteur pendant le creusement de la fosse. Tout fut mis en oeuvre avec rapidité et dans la plus grande discrétion. Les garçons partaient de plus en plus tôt et ne rentraient tard le soir, fuyants et fourbus. Mais les femmes ne remarquaient toujours rien et même les filles, pourtant curieuses, ne furent pas alertées par leurs allures furtives. Le grand jour fut choisi après une séance solennelle organisée autour d’un feu et d’un totem représentant la marque du clan. Chaque garçon avait sculpté un talisman dans du bois dur. Tous les élevèrent au-dessus des flammes du foyer pour les purifier, puis les tournèrent vers le totem et jurèrent d’être dignes de leurs ancêtres. Ils invoquèrent les esprits des Anciens pour qu’ils les assistent pendant la chasse qui ferait d’eux des hommes. Les talismans représentaient chacun un animal qui serait leur fétiche. Koba, inspiré par leur future chasse, avait choisi de représenter une griffe d’ours ; Nak, se rappelant les chasses d’autrefois racontées par les hommes, avait sculpté une défense de mammouth, Dib, des cornes de bœuf, Nandi et Logo, des pattes de loup et de lion.
Le jour dit, ils se faufilèrent hors de la grotte avant le lever du soleil. Ils avaient caché leurs épieux dans un creux de rocher couvert de taillis. Ils les récupérèrent en passant, ainsi que la provision de saumons qu’ils avaient eu soin de pêcher quelques jours auparavant, en l’absence des ours. Ils avaient un peu pourri, mais n’en seraient que plus appétissants pour l’ours. Tirés au sort, Koba et Nak se cachèrent au fond de la fosse. Dib, Nandi et Logo dispersèrent les saumons autour de la fosse et grimpèrent dans un arbre voisin, prêts à intervenir pour, selon le plan, jeter des pierres et des brandons enflammés sur l’ours blessé.
A la caverne, une journée comme les autres commençait. Les femmes réchauffaient sur des pierres chaudes et distribuaient des galettes cuites la veille, odorantes et nourrissantes, faites de graines écrasées, de viande et de graisse.
- Les garçons sont déjà partis ? s’étonna Dina, sans même manger ?
- Ils sont souvent absents en ce moment, remarqua brusquement Marka. Il faudrait les surveiller davantage. Ils chassent moins et ne rendent jamais compte de ce qu’ils font. Je me demande ce qu’ils ont. Il y a quelque chose d’anormal dans leur comportement.
- C’est de leur âge ! dit la vieille Noun Les jeunes ont besoin d’indépendance. Ils sont ensemble, et ils ne risquent rien.
Leur absence ne souleva pas d’autres commentaires et le clan se mit au travail. Le ciel était clair, mais le froid commençait à se faire sentir, bientôt il neigerait… Avant de sortir, Marka regarda longuement le pays qui s’étendait à ses pieds, un peu pour rechercher les garçons, et surtout pour l’admirer. Les bouleaux avaient perdu leurs feuilles, mais les sapins faisaient de nombreuses tâches vertes. La grande rivière scintillait au loin. Les plaines ondulaient sous le vent. Les collines bleues barraient l’horizon sur la gauche. La vue était belle et dégagée du haut de l’entrée de la caverne. Marka aimait cette terre, elle s’y était même attachée avec passion. Elle y avait trouvé ses racines et, chaque fois qu’elle pensait à leur fuite, elle remerciait son talisman de l’avoir guidée et les esprits des Anciens de lui avoir indiqué la terre promise à son clan.
Bien avant la tombée de la nuit chacun regagna la caverne. Il n’était plus temps de s’attarder à l’extérieur, le vent s’était levé, il faisait encore plus froid.
- Les garçons ne sont pas encore rentrés ? Il fait nuit. Quelqu’un les a-t-il vus aujourd’hui ?
Personne ne les avait croisés.
- Ils doivent chercher à se faire peur en restant tard dehors.
- Je ne les crois pas peureux, remarqua Marka, mais ils sont bizarres depuis quelque temps.
- Ils grandissent, dit la vieille Noun, qu’allons nous faire d’eux?
Toutes se rendirent compte de ce qu’impliquait cette question.
- Ils ne pourront jamais être initiés selon les rites, conclut Han la boiteuse en exprimant la conclusion à laquelle toutes étaient arrivées.
Marka resta silencieuse. C’est la première fois que ce problème était évoqué et elle se reprocha amèrement de ne pas y avoir déjà pensé. C’était pourtant son rôle de veiller à tous ! Elle aurait du s’en préoccuper, prévoir des solutions, en parler avec les garçons. Elle se promit de faire un conseil de clan solennel à ce sujet pour qu’ils ne se sentent pas négligés.
Le temps passait. La viande cuisait, la soupe était distribuée et chacun mangeait en silence, guettant les bruits qui annonceraient l’arrivée des garçons. Marka était mal à l’aise. Il lui semblait entendre comme un appel au secours. C’était aussi la première fois que le clan n’était pas réuni le soir. Les absents étaient-ils en danger ? Le vent soufflait en rafales, quelques oiseaux de nuit lançaient leurs cris lugubres, le feu qui pétillait éclairait tour à tour des visages anxieux et tendus. Les femmes n’avaient pas besoin de parler. Chacune en silence faisait les mêmes hypothèses : un garçon blessé avait pu retarder le retour du groupe, mais ils étaient nombreux… Pourquoi aucun n’était-il rentré pour chercher du secours ? S’étaient-ils aventurés trop loin pour rentrer avant la nuit, et avaient-ils choisi de faire un bivouac pour passer la nuit ? S’étaient-ils perdus? Avaient-ils fait une mauvaise rencontre ? Personne ne songeait à aller dormir car l’inquiétude grandissait. Les petits s’étaient assoupis autour du feu que, de temps en temps, une femme regarnissait. Le vent s’était calmé et la pluie s’était mise à tomber. Elle ruisselait devant la grotte dans un glissement doux et continu, comme un ruisseau, et ce gargouillement emplissait le silence. Soudain Dina s’agita comme si elle voulait parler sans pourtant oser le faire. Lorsque les regards se tournèrent vers elle, elle regarda les femmes qui la fixaient, puis dit à voix basse :
- Et si les « Autres » les avaient attaqués ? S’ils étaient morts eux aussi ?
- Et si les hommes du clan errant sans sépulture nous avaient maudites et avaient entraîné avec eux les garçons ? murmura Han.
Un grand silence suivit ces questions. Elles sentirent toutes un froid glacial les envelopper. Depuis que la vie s’était réorganisée dans leur refuge, l’attaque et la tuerie avaient été oubliées, repoussées dans un passé qu’il valait mieux occulter pour avoir la force de lutter pour reconstruire. Les disparus avaient été presque effacés de leurs mémoires. Personne n’avait célébré leur passage dans le monde des ancêtres avec les chants rituels, les sacrifices et les invocations. Ils n’avaient pas de tombes, ils n’avaient pas laissé de traces. Bien sûr, il ne restait plus d’hommes pour accompagner de leurs chants la marche des morts vers l’au-delà, comme l’avait remarqué Noun, la seule fois où le problème avait été évoqué. Tout était bouleversé, tout était faussé. On ne savait même pas s’ils étaient morts. Etait-ce leur faute ? Que fallait-il faire ? Les hommes de la tribu, privés du rituel des funérailles, se seraient-ils vengés en envoyant leurs ennemis enlever les jeunes mâles encore en vie ? Il n’y avait pire malédiction que celles des morts du clan... Terrifiées, les femmes se taisaient. Elles croyaient même entendre, dans le ruissellement de l’eau, le pas furtif de leurs ennemis venus les égorger après avoir tué les jeunes garçons ou le frôlement des esprits des disparus revenus demander des comptes... Marka s’arracha à cette fascination morbide en se levant brusquement.
- Non, femmes ! Nous sommes ici chez nous, avec la bénédiction des grands Ancêtres. Je le sais ! Je le sens ! Ils nous protègent ! Les « Autres » ne sont pas là ! Nous vivrons longtemps dans ces murs qui seront pour notre clan comme le ventre de la femme pour l’enfant qui va naître.
La tension s’était un peu relâchée.
- Mais alors où sont nos garçons ? demanda Han avec âpreté. Pourrais-tu le dire, toi qui sais tant de choses ?
- Ils vivent ! dit Marka avec force, mais ils sont en danger. Il faut les aider.
A ce moment, Kirou le plus jeune fils de Marka prit la parole :
- Peut-être que je sais…
- Tu sais quoi ? Parle !
- C’est un secret, je ne devrais pas le dire, dit le petit en pleurant.
- Je suis le chef du clan, dit Marka avec solennité. Tu dois répondre. Je te l’ordonne !
- Ils sont partis à la chasse…
- Quelle chasse ? Nous savons bien qu’ils devaient chasser.
- Oui mais là, c’était une chasse spéciale, pour devenir des hommes…
Petit à petit, avec des sanglots et des réticences, Kirou livra ce qu’il avait entendu des conciliabules des grands. Les femmes se sentaient affolées par cette entreprise insensée, mais il n’y avait plus rien de maléfique. Elles étaient prêtes à agir pour leur porter secours. Vite, elles préparèrent ce qu’elles devaient emporter pour l’expédition. Marka continuait d’interroger Kirou pour savoir dans quelle direction ils avaient localisé leur ours. Kirou ne le savait pas, il n’avait fait qu’intercepter des bribes de conversations. Il pensait qu’ils s’étaient dirigés vers les collines bleues, ou peut-être vers la rivière qui coulait là-bas. Les femmes se rendaient bien compte combien elles seraient démunies face à un tel adversaire. Comment allaient-elles pouvoir porter secours aux garçons s’ils étaient encore vivants ? Han la boiteuse attrapa alors Marka par la manche.
- Je peux vous aider, dit-elle dans un murmure, j’ai une provision prête d’un poison très puissant. Je l’ai fait pour nous défendre des « Autres » si jamais ils nous attaquaient.
- Tu as du poison ? dit Marka très étonnée. Comment as-tu pu en faire ?
La fabrication des poisons était si réglementée que seuls les sorciers avaient le droit d’en fabriquer et en connaissaient les secrets.
- Quand j’ai eu, étant enfant, cet accident qui m’a rendu boiteuse, j’ai été longtemps soignée par Nobi, le sorcier. Je l’admirais tant ! J’aurais voulu l’imiter, mais je savais que personne ne me le permettrait. Je ne pouvais plus courir ni jouer avec les autres. Tout le monde pensait que mon accident m’avait rendue stupide en même temps que boiteuse. Je ne disais rien, mais j’épiais sans cesse. Je sais beaucoup de choses. Et surtout, j’ai découvert les secrets du sorcier, je l’ai observé pendant des heures, cachée derrière sa hutte. Je sais faire ses charmes, ses médecines. Je crois même que mon poison est plus puissant que le sien parce que j’en ai amélioré la composition. Je l’ai déjà essayé sur des appâts. Il est très violent.
Marka la regarda avec une sorte de répulsion.
- Pourquoi n’as-tu encore jamais dit que tu en avais ? Cela aurait pu nous être utile !
- La viande de l’animal qui a mangé le poison n’est plus comestible… Et puis, ce n’était pas encore temps de le dire...
- Très bien ! Prends ton poison, nous en aurons bien besoin maintenant.
Han farcit un gros poisson de poison et en emporta encore dans son aumônière, bien ficelé dans des feuilles. C’était une pâte noirâtre et gluante. Toutes les femmes partirent, Marka en tête, laissant seulement Noun, Mela et Djani à la caverne avec les enfants. Elles s’étaient armées de tout ce qu’elles avaient pu trouver, bâtons, couteaux, épieux en plus des sagaies qu’elles avaient fabriquées. Elles apportaient aussi un peu de nourriture au cas où elles devraient rester absentes longtemps. C’était courageux à elles de se lancer dans une aventure qui les dépassait, mais elles n’hésitaient pas, prêtes à affronter un monstre qui faisait reculer les chasseurs les plus aguerris pour aller au secours des enfants du clan en danger.
07:45 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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