28.04.2007
chapitre 3 - L’installation
Les jours suivants furent donc consacrés à la cueillette, avec ordre et méthode. Le soir, les femmes se réunissaient pour faire le point des réalisations du jour et fixer les objectifs du lendemain. Sous couvert d’une concertation générale, Marka imposait ses vues. Elle seule avait une vision d’ensemble des besoins du clan et des ressources à prévoir et elle organisait l’activité de tous en conséquence. Son nouveau rôle la passionnait. Pour la première fois, elle avait la possibilité d’utiliser ses capacités, dans des conditions difficiles de dénuement et d’urgence. Il fallait pallier à tout ce qui leur faisait défaut, trouver des solutions de remplacement... Pour y arriver, elle savait féliciter les initiatives, encourager les innovations et stimuler les bonnes volontés. Tous étaient sollicités et les enfants se voyaient écoutés et remerciés lorsqu’ils rapportaient leurs trouvailles : des gros galets ronds qui feraient office de meules, des piquants de hérisson qui troueraient les cuirs à coudre.
Tout était mis en commun, sans tricherie ni arrière-pensée égoïste. Marka avait su leur faire sentir la nécessité d’un effort collectif et le travail était organisé comme il ne l’avait jamais été. Dès l’aube, les équipes étaient constituées. Après s’être restauré, chacun s’activait pour remplir sa tâche du jour : pêche, chasse au lance-pierre ou aux collets, boucanage, préparation des peaux, confection des vêtements, ou des ustensiles. Tous rivalisaient d’ingéniosité. Pour stocker les graines, Dina imagina des récipients faciles à fabriquer : des cadres cylindriques dont l’armature était faite de branches, le fond renforcé d’écorce aplatie, les côtés tapissés de feuilles de nénuphar épinglées par des épines. Son idée fut applaudie et les filles mises à contribution pour les fabriquer en série.
Marka voulut ensuite construire des supports en hauteur pour tenir leurs récipients de graines à l’abri des rongeurs. La caverne était composée de plusieurs parties bien distinctes : l’entrée, largement ouverte sur l’extérieur, était rocheuse, puis venait une grande salle couverte de sable où avaient été disposées les huttes. Il devait s’agir de l’ancien lit d’une rivière dont le cours avait été détourné lorsque la source, à la suite d’un hasard géologique, s’était déversée dans la cavité qui creusait le sol de la grotte contre la muraille. Cette cavité faisait suite à une petite cuvette toujours remplie d’eau courante et d’un usage bien pratique pour les occupants. Après la partie sablonneuse, le sol de la caverne s’élevait d’une marche et redevenait rocheux. C’est là qu’avait été installé le foyer commun, entouré de pierres plates qui servaient d’une part à circonscrire le foyer, d’autre part à cuire les aliments. Tout autour, les femmes avaient garni le sol d’un tapis de mousse et d’herbes sur lequel le groupe se tenait pour les repas et les réunions du soir. Cette table rocheuse était suffisamment spacieuse pour abriter des étagères le long de la paroi. Mais comment les implanter dans la roche dure ? Marka examinait les parois pour voir s’il était possible d’y caler des piquets de bois qui soutiendraient l’échafaudage quand, à sa grande surprise, elle remarqua des encoches régulières qui, tant sur le sol que sur les parois verticales, semblaient avoir été faites pour cet usage. C’était providentiel ! Sans effort, les femmes purent dresser des poteaux et disposer des claies sur plusieurs niveaux. Les provisions étaient parfaitement rangées et mises à l’abri des rongeurs. Les femmes les contemplaient souvent en passant, avec la satisfaction des maîtresses de maison à l’abri du besoin.
Djani, qui était gourmande, avait découvert des nids d’abeilles dans des troncs d’arbres creux. Sa technique de ramassage était très au point. Elle choisissait les herbes qui endorment les abeilles, en faisait une torche enflammée qu’elle amenait au bout d’une branche à l’ouverture de la ruche. En quelques minutes, les abeilles engourdies laissaient la voleuse prendre leurs rayons dégoulinants de sirop parfumé et de larves succulentes qui régalaient la tribu. Les aliments sucrés étaient rares et ils étaient appréciés à leur juste valeur ! Rani, en observant les écureuils dont elle convoitait la peau, découvrit leurs caches qu’elle pilla sans vergogne, ramenant ainsi des noix, noisettes et pin-pignons. Les garçons, embusqués, en profitèrent pour tuer à coups de pierres et de bâtons les malheureux écureuils qui cherchaient leurs provisions. La prise était bonne car le clan restait très pauvre en fourrures, indispensables pour fabriquer de nouveaux vêtements. Les écureuils étaient de grande taille et avaient leur pelage d’hiver. C’était un bon début.
Les femmes, après la cueillette, encouragèrent les garçons à se consacrer entièrement à la chasse à la fourrure. Pour cela, le clan utilisait deux méthodes, les frondes et les sagaies lancées par des propulseurs ou les pièges. Les garçons savaient, comme tous les garçons de leur âge, faire des frondes qu’ils maniaient très habilement pour compléter leurs rations alimentaires parfois un peu justes. Mais, personne n’avait de propulseurs ni de sagaies. Or leur fabrication n’était pas simple, elle était même très technique : les pointes des sagaies et les propulseurs étant en silex taillé ou en os. Rani proposa de bricoler des sagaies avec leurs couteaux ajustés sur des manches de bois. L’arme ainsi réalisée n’avait pas le tranchant et la légèreté des véritables sagaies, mais pouvait tout de même être efficace. Les garçons s’attaquèrent donc aux castors, aux rats musqués et à toutes les petites bêtes à poils. Les lièvres et les lapins ne furent pas oubliés, tant pour la viande que pour la peau, et ils étaient nombreux. La nourriture ne manquait plus au camp. Certes, les bonnes grosses pièces de viande rouge et grasse ne faisaient pas partie du ravitaillement.
Il fut alors décidé d’employer des pièges qui pourraient peut-être fournir des proies plus grosses. Ce rôle fut attribué à Mela. Toutes les femmes connaissaient plus ou moins bien les techniques du piège, mais Mela était la plus habile. Marka et Mela avaient repéré les passages de gibier dans la plaine. Mela posa des collets qu’elle relevait tous les jours. Elle confectionna aussi des pièges avec un arbrisseau retenu courbé par un poids instable qui en se déplaçant au passage d’un animal le prenait dans un lacet et le projetait en l’air quand l’arbre se détendait. Elle put ainsi prendre de beaux chevreuils ! Elle apprit aux garçons sa technique et chacun eut une ligne de pièges à relever chaque jour. Les oiseaux étaient attrapés sur des branchettes engluées de résine et recouvertes de graines, c’était le travail des enfants. Ils n’amenaient pas des portions de viande importante, mais le duvet et les plumes étaient utiles.
Il fallut également fabriquer les ustensiles indispensables à la vie domestique. Tani et Bouana, après une récolte faite en commun d’osier, d’écorces, de branches et de tiges, avaient monté un atelier de confection de paniers et de corbeilles, de lanières et de cordes, avec l’aide des filles qui étaient déjà très habiles. Leurs efforts reçurent sa consécration lorsque Rog, le fils de Rani, leur ramena triomphant la résine nécessaire pour imperméabiliser des paniers et les transformer en récipients susceptibles de contenir des liquides. A partir de ce moment, les femmes purent faire cuire au-dessus du foyer des soupes où les herbes et les racines comestibles reprenaient toute leur importance. Une pièce de viande, même de peu de volume, était la bienvenue car, mise dans la soupe, elle profitait à tous. Les graines écrasées sur une pierre plate grâce à de gros galets permettaient la confection de galettes. Tout le monde mangeait à sa faim. Tous travaillaient dur, mais il n’y avait là rien de nouveau. Leur vie avait toujours été un combat pour la survie où chacun devait apporter sa part d’efforts. Ce qui était nouveau, c’était que les membres du clan n’étaient plus traités comme auparavant. Les femmes s’apercevaient qu’elles étaient capables d’assurer seules leur existence et en tiraient une fierté légitime et une assurance nouvelle. Les enfants n’étaient plus considérés comme des membres de moindre importance. Tous recevaient la même attention, les mêmes encouragements, les mêmes portions de nourriture. C’était nouveau… et très important !
De plus, il régnait au camp un climat de bonne entente et d’entraide fraternelle. Ni querelle, ni rivalité ne venait perturber l’accomplis-sement des nombreuses tâches de la petite communauté. Marka savait très bien discerner les aptitudes de chacun et distribuer harmonieu-sement le travail. Peut-être les récents dangers courus par le groupe lui avaient-ils enseigné la sagesse... Ils étaient tous trop occupés pour perdre du temps en vaines récriminations et assez fiers des résultats inespérés de leur réinstallation pour être satisfaits des efforts de chacun. Seule, Han restait sur la réserve et mettait sournoisement en relief leurs points faibles et leurs manques :
- Nous avons des provisions, disait-elle, mais toujours pas de graisse. Comment passerons-nous l’hiver sans nourriture grasse ? Ce n’est pas avec ces petites peaux que nous pourrons faire les vêtements dont nous avons besoin contre le froid, observait-elle de sa voix un peu rauque. Il n’y a pas de grand gibier dans notre zone, nous n’avons jamais vu de troupeaux de bœufs ou de chevaux, glissait-elle encore quand Rina exprimait l’espoir de prendre de plus grosses bêtes grâce à ses pièges.
Ses remarques acerbes touchaient Marka car elles étaient justifiées et soulevaient des problèmes cruciaux Elle les connaissait, mais elle craignait de décourager les femmes en les évoquant, aussi en voulait-elle à Han d’en parler sans amener de solution. De plus, son hostilité latente lui était pénible. Elle aurait accueilli avec joie un soutien constructif, des suggestions, des solutions, mais elle ne trouvait qu’une contradiction narquoise et jalouse. Pourtant, elle savait qu’une réaction brutale de sa part contre Han n’aurait pas été comprise par les autres femmes qui n’avaient pas pris conscience de leur antagonisme.
Pour renforcer la cohésion de leur nouvelle communauté et récompenser les efforts accomplis, Marka voulut organiser une cérémonie rituelle de prise de possession de la caverne. Leur installation s’était bien améliorée. Le campement si sommaire du premier soir avait fait place à des aménagements confortables, avec une hutte par famille. Les murs des huttes, faits de branches tressées sur un socle de galets, étaient tapissés d’écorce soigneusement grattée, les toits recouverts de feuilles tressées et de mousse. Le sol sablonneux avait été garni de duvet fourni par le piégeage des oiseaux, fourré dans de grandes nattes. Ils pouvaient ainsi le soir trouver un abri douillet et bien abrité des courants d’air. Quand le froid se ferait sentir, ils pourraient dormir avec quelques pierres chaudes comme bouillottes. Naturellement, des peaux tendues sur le toit et les murs auraient mieux isolé du froid, mais elles étaient trop rares pour un tel usage. Chacun se contentait de s’envelopper étroitement dans sa fourrure pendant la nuit. Enfin, pour garantir leur sécurité, les femmes avaient fabriqué une barrière pour fermer la caverne. Sur une base de grosses pierres, elles avaient établi une palissade mobile de branches solides recouvertes d’épineux vers l’extérieur. Cette fois encore, alors qu’elle redoutait d’avoir à un problème pour fixer la barrière au rocher, Marka trouva déjà faites les encoches nécessaires. Elle restait perplexe devant ces hasards providentiels, en se demandant si la caverne n’avait pas déjà été habitée autrefois...
Marka continuait à explorer les environs pour se familiariser avec son territoire, reconnaître ses ressources et ses dangers, localiser le gibier, sédentaire ou de passage. Elle n’avait toujours pas trouvé de traces de passage de grands troupeaux, mais pas non plus celles de fauves redoutables. Elle avait repéré les empreintes de chats sauvages ou de lynx, ce qui n’étaient pas à craindre, et aussi de quelques meutes de loups que l’on entendait parfois hurler la nuit. Ils ne pouvaient être dangereux pour leur groupe car le loup, très intelligent, avait déjà la crainte de l’homme et l’évitait le plus possible.
De l’une de ses tournées, à sa grande joie, Marka rapporta un jour de l’ocre rouge naturelle et de l’argile fine. Elle avait ainsi de quoi réaliser la cérémonie dont elle rêvait pour sceller l’alliance de la tribu et de la caverne. L’annonce de la fête souleva une grande effervescence et les préparatifs furent menés dans la joie et l’excitation générales. Chacun se lava longuement dans le petit bassin d’eau courante de la grotte, en se frottant avec de la cendre et de la saponaire avant de revêtir ses plus beaux atours. Le choix des habits n’était pas bien grand, malheureusement. Pour créer des tenues de fête, les femmes avaient agrémenté leurs tuniques de coquilles de moules d’eau douce dont la nacre était une jolie parure, de pendentifs d’écailles de poissons collées sur des baguettes de bois qu’elles avaient faits le soir autour du feu pour se détendre de leurs durs travaux. C’était un peu sommaire mais il serait bien temps de percer des perles de bois ou d’os et de confectionner de jolies parures, casques, colliers, bracelets, pendant les longues soirées d’hiver.
Les femmes et les filles avaient piqué des feuilles aux couleurs éclatantes de l’automne dans leurs cheveux soigneusement lissés et retenus par des liens, les garçons des plumes d’oiseaux. Chacun avait peint sur son visage ses marques rituelles noires, ocres ou blanches. Marka, après un instant d’hésitation, avait ajouté à ses marques, deux traits blancs horizontaux sur le front, le trait noir vertical qui est le signe du chef. Elle était belle ainsi. Sa haute silhouette mince et musclée était prise dans une tunique courte ornée de moules, sa taille serrée dans une ceinture de peau d’où pendait son aumônière de fourrure. Sur les épaules, qu’elle avait larges et robustes, elle portait une cape d’écureuil dont la couleur mordorée rappelait celle de ses cheveux et ses jambes étaient gainées de peaux maintenues par des lacets entrecroisés. Elle était grande et se tenait très droite. Elle avait naturellement une prestance qui la distinguait des autres femmes et le trait noir qui descendait jusque sur son nez obscurcissait ses yeux gris en leur donnant un reflet inquiétant.
La fête avait commencé par un festin. Le feu ronflant avait été alimenté de bois qui pétillait et explosait en gerbes d’étincelles qui dessinaient des arabesques lumineuses comme les étoiles filantes dans le ciel d’été. La viande avait été distribuée largement : lapins, écureuils, castors, oiseaux et, pour la première fois, un chevreuil. Tout cela avait été rôti sur des pierres brûlantes ou embroché et exposé aux braises incandescentes. L’odeur de la viande qui grésillait avait commencé à mettre tout le monde de bonne humeur. Plus tard, chacun avait eu son content de chair moelleuse, d’os à ronger, de moelle à sucer et, après la famine pendant la fuite et les restrictions du début de l’installation, cette abondance était le signe évident du retournement de la situation. C’est le but de Marka : leur faire prendre conscience des progrès accomplis pour leur donner confiance en l’avenir.
Le repas terminé, tous en chœur, ils avaient entonné la mélopée venue du fond des âges qui, sans paroles mais à l’aide de rythmes différents, retraçait les joies et les peines de la tribu depuis qu’elle parcourait les plaines et les bois du monde immense, inconnu et redoutable. Le chant, parfois à peine murmuré, s’enflait ensuite comme un grondement, puis retombait. Le rythme syncopé les faisait se balancer en cadence. Les ombres des grands Anciens étaient appelées pour participer à la fête, guider le clan et le protéger. Marka osa même invoquer les deux grands ancêtres mythiques : « La main qui fait » et « Celui qui vient de loin ». Le premier avait appris au clan à travailler le bois et la pierre et lui avait enseigné l’art de la chasse, l’autre avait guidé le clan depuis des terres inconnues du bout du monde vers les grandes plaines herbeuses où paissent les troupeaux. Tout cela s’était passé en des temps très lointains, mais le clan n’avait pas oublié et ils étaient toujours implorés solennellement lors des grandes fêtes rituelles. Quand la mélopée s’accéléra, ils se levèrent tous, femmes et enfants, et se mirent à tourner autour du feu, se dandinant en cadence en tapant des pieds. Ils dansaient en rythme, inlassablement, les yeux révulsés, en transes. L’esprit du clan était en eux. Alors Marka, le chef, prit un roseau creux rempli d’ocre. Elle appuya ses mains croisées sur les murs de la caverne et souffla l’ocre autour de ses doigts. Puis avec un bout de charbon de bois, elle compléta la trace de sa main par un trait noir en travers : c’était la marque du clan. Avec l’approbation des grands ancêtres, la caverne était ainsi marquée de leur sceau et elle leur appartenait. Longtemps, le chant rituel s’éleva sous les voûtes sombres et lorsqu’il se tut, le groupe immobile resta figé dans la communion qui s’était établie avec ceux qui n’étaient plus. En écho, le vent s’était levé au dehors et mugissait longuement. Les loups sentaient l’approche de l’hiver et hurlaient aussi leur plainte désespérée. Les animaux se terraient dans leurs abris, les arbres se courbaient craintivement et secouaient leurs dernières feuilles qui s’envolaient dans une ronde folle.
Mais, dans leur grotte autour du feu, les femmes célébraient encore la continuité de la vie et leur victoire contre le désespoir.
07:40 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.