27.04.2007
chapitre 2 la grotte
De fait, la situation était critique. L’hiver était proche et elles n’avaient ni provisions, ni vêtements. Elles avaient laissé derrière elle tout leur matériel, leurs outils. Elles ne possédaient aucune arme. D’ailleurs, elles ne savaient pas chasser. La chasse était un travail d’homme. Comment survivre dans ces conditions ? Elles semblaient condamnées à mourir de faim et de froid. Elles savaient toutes combien la survie du clan dépendait de l’habileté de ses chasseurs ! Les garçons commençaient leur apprentissage très jeunes, dès qu’ils quittaient les femmes pour être admis parmi les hommes. Chacun avait alors un maître qui lui apprenait à pister le gibier, à l’approcher, à se servir de la sagaie et du propulseur qui permettait de la lancer avec force, à achever le gibier blessé à la massue, au couteau ou à l’épieu. Chacun devait ensuite faire la preuve de ses capacités lors d’une chasse où il était seul affronter le gibier. Après quoi, il était initié au cours d’une cérémonie à laquelle les femmes n’avaient pas le droit d’assister. Là, il devenait chasseur et pouvait participer aux conseils de la tribu.
Les femmes avaient leur rôle, elles s’occupaient des enfants, préparaient la nourriture, tannaient les peaux, cousaient. Elles ramassaient aussi graines, baies et fruits ; elles savaient pêcher mais jamais elles n’étaient initiées aux techniques de la chasse ni à celles de la taille de la pierre. Dès lors, comment pourraient-elles survivre sans hommes ? Les femmes, accroupies sur leurs talons, en rond autour du feu, regardaient anxieusement Marka.
- Nous ne pouvons pas chasser ! avait dit l’une.
- Nous n’avons pas d’outils, avait ajouté l’autre,
- Comment nous procurer de la viande et des fourrures ?
- L’hiver approche et nous n’avons rien à manger, rien pour nous couvrir!
- Et si les « Autres » nous suivent ? avait aussi demandé Noun, semant l’effroi dans le cercle déjà consterné avant même d’avoir envisagé cette terrible éventualité.
Marka fit front avec calme et assurance. Il le fallait pour combattre ce découragement contagieux qui risquait de leur faire perdre toute envie de se battre pour survivre.
- « Ils » n’ont pas pu nous suivre, affirma-t-elle. Il faisait mauvais, la pluie et le vent ont effacé nos traces. S’ils nous ont cherchés, ils sont allés vers notre ancienne grotte, mais pas dans la direction que nous avons prise. Nous n’avons plus à les craindre.
Le silence retomba. Les femmes assises sur leurs talons baissaient la tête. Les enfants s’étaient réveillés. Silencieux, ils levaient leurs yeux anxieux vers elles, sans oser ni parler, ni bouger. Même les nourrissons se tenaient cois et ne demandaient pas à téter. Marka se leva. Elle était grande et se tenait très droite. Son visage, éclairé par les flammes du foyer, était ferme, sa voix calme et forte tandis qu’elle pesait ses mots :
- C’est vrai que nous n’avons jamais chassé le gros gibier. C’est vrai que nous n’avons pas d’armes. Mais nous pouvons pêcher, ramasser les fruits et les graines, et beaucoup d’entre nous savent aussi faire des pièges et des collets. Nous pouvons arriver à nous nourrir. Nous y sommes déjà parvenues quand la chasse était mauvaise et que les hommes revenaient les mains vides, souvenez-vous ! Nous sommes toutes des femmes courageuses et fortes. Alors qu’attendons-nous pour nous mettre au travail ? Nous l’avons toujours fait, pourquoi deviendrions nous maintenant paresseuses et lâches ? Avons-nous besoin d’être menées par des hommes ? Ne savons-nous pas ce qu’il nous faut ?
Elle les regardait chacune à tour de rôle, pour leur insuffler sa conviction.
- Toi, Dina, tu iras dans le bois près de la rivière avec les garçons, continua-t-elle, vous ramasserez des fruits et des champignons. Rani et Mela, allez avec les filles chercher les herbes, les racines et les graines dans la grande prairie. Les autres, partez à la rivière pour pêcher. Tout cela, nous savons le faire ! Mais nous allons commencer par faire le compte de ce que nous avons pu emporter.
Un peu réticentes à l’idée de montrer leurs pauvres biens sauvés du désastre qu’inconsciemment elles auraient préféré garder cachés, les femmes ouvrirent leurs sacoches et défirent leurs ballots. Il y avait des peignes, des aiguilles, des couteaux, des grattoirs, quelques lambeaux de lard et de viande, des sachets de graines à peu près vides et les plantes médicinales qu’avait emportées Han. Peu de choses en vérité, mais si précieuses ! Rani, qui était l’une des plus avisées, avait roulé autour de sa taille de longues cordelettes faites de tendons de bœuf sauvage qui servaient à la couture, à la confection des collets et à mille autres usages. Les enfants aussi eurent à montrer ce que contenaient leurs besaces. Koba et Kirou, les fils de Marka, avaient emporté leur lance-pierres et en furent félicités. Koba, l’aîné, était un garçon éveillé et le temps était proche où il aurait été admis dans le clan des hommes. Karan, le chef, l’avait déjà emmené avec lui quelques fois et lui avait fabriqué son lance-pierres.
- Partageons nos dernières provisions et mangeons-les, dit Marka. Ce soir, nous aurons de quoi nous nourrir.
Femmes et enfants mâchonnèrent la nourriture qui restait, avec lenteur pour essayer de tromper leurs estomacs avides qui gargouillaient de faim. Les petits furent laissés à la garde de Dora, la fille de Dina, tandis que les autres remettaient leurs pelisses trempées pour sortir.
- Ramassez de grosses branches pour faire des matraques. Chaque groupe en aura une que portera le plus fort. Les garçons ont des sifflets de roseau, en cas de danger sifflez deux coups rapprochés pour appeler au secours et vous regrouper, dit Marka avant que les groupes ne se séparent. J’accompagne ceux qui partent en forêt, ajouta-t-elle.
Le soleil, déjà à la moitié de sa course, avait fini par chasser la brume. Tout paraissait plus accueillant. Les herbes jaunies par l’été brillaient, encore humides. La large rivière qui coulait dans la plaine avait un doux gris bleuté reposant et les arbres roux ou verts avaient retrouvé leur calme serein. « Nous installerons une clôture de branches et de broussailles pour condamner l’entrée de la grotte, pensa Marka, il ne faudrait pas qu’un ours ait l’idée de se l’approprier. » Elle jeta un regard jaloux sur son refuge, vérifia que le feu était bien approvisionné, fit quelques dernières recommandations à Dora et posa ses mains dans le sable à l’entrée pour marquer leur territoire. Après un regard sur ceux qui restaient, elle descendit rapidement pour rejoindre son groupe. Momentanément rassurées parce qu’elles étaient occupées, les femmes se hâtaient dans l’espoir de trouver de quoi manger. Elles avaient leurs ballots d’osier tressé ou de peau, mais il leur manquait les grandes corbeilles qu’elles portaient habituellement sur la tête quand elles partaient en cueillette. Il ne serait pas aisé de rapporter de nombreuses provisions.
Au bas de la colline, elles se séparèrent. Marka, comme elle l’avait annoncé, se joignit au groupe qui partait dans les bois car elle pensait que c’était l’endroit le plus dangereux. Intelligente et observatrice, elle avait appris très tôt à reconnaître et à lire les traces des animaux. Aussi, tout en marchant, l’oreille aux aguets, elle regardait par terre pour se faire une idée du gibier qui parcourait ces terres inconnues. Elle avait appris à pister avec sa mère qu’elle accompagnait dans ses tournées de cueillette. Danka, avait eu une place très importante dans la tribu car elle était inspirée par les esprits des Anciens, grâce à son talisman, et elle était guérisseuse. Elle avait même pu remplacer le sorcier lorsqu’il était mort sans successeur, éventré par un ours. Sur la terre humide, Marka reconnut avec joie des traces de lapins et de lièvres, qu’elles pourraient piéger grâce aux cordelettes de Rani qui feraient d’excellents collets. Les traces étaient toutes fraîches, du matin. Plus loin, elle vit qu’un renard avait traversé la piste. La marche de la petite troupe dans le bois était facilitée car elle suivait un sentier fait par les animaux qui l’avaient damé à l’usage. Mais il fallait être prudent. Marka cherchait aussi les empreintes qui auraient pu révéler le passage d’animaux dangereux. Sur la piste en terre, les traces étaient faciles à repérer mais, sous le couvert des bois, la tâche devenait plus ardue. Aussi Marka regardait attentivement : des feuilles froissées ou soulevées, l’humidité essuyée par une patte légère, tout la renseignait et lui indiquait les passages des bêtes qui avaient parcouru le bois après la pluie. Elle ne décela pas de traces de fauves, mais elle ne trouva pas non plus les empreintes des gros gibiers favoris de la tribu: les bœufs sauvages qui fournissent de la si bonne viande rouge et saignante, les sangliers à la graisse riche et savoureuse, les élans, les daims, les cerfs, les chevreuils ou surtout les chevaux qui étaient les proies de prédilection du clan… Viande, graisse, peaux, os, tout ce qui serait essentiel à leur survie était fourni par ces grands animaux. La pluie aurait pu les amener à se réfugier à couvert dans les bois s’ils avaient été là.
Il est vrai qu’elles n’auraient pas pu les chasser et elle se consola à cette pensée. De surcroît, l’absence de troupeaux signifiait aussi l’absence de prédateurs. Comment feraient-elles pour se protéger des hyènes, des redoutables lions et des ours sans la protection des chasseurs et sans armes ? Elle soupira et s’efforça de chasser ces questions angoissantes. Elle avait besoin de tout son courage pour faire face, avec assurance, au désarroi de ses compagnes. Il n’était pas facile d’assumer le commandement. Personne ne pouvait l’aider car elle ne pouvait pas partager ses craintes et ses interrogations sans risquer de décourager davantage les femmes déjà affolées. Elle devait être forte ! La découverte de la caverne l’avait comblée de joie, mais depuis son enthousiasme avait été tempéré par la multitude de problèmes à résoudre et l’angoisse du futur. Elle n’était pas inconsciente et le calme qu’elle affichait n’était qu’un masque nécessaire. Les exclamations de Dina la tirèrent de ses pensées moroses.
- Il y a ici des champignons énormes ! Ils sont bons, je les connais, venez !
La récolte s’annonçait fructueuse. Les garçons ramassaient déjà en hâte les corolles parfumées qu’ils posaient sur une peau déployée. Ils avaient faim et regardaient avec avidité leurs trouvailles. Dib, le fils aîné de Dina, fit une autre découverte, de gros escargots agglutinés qu’il ramassa à pleines poignées. Dag, son frère, remplissait son panier de fruits et de petites baies rouges et sucrées dont il s’empiffrait aussi. Nak, le fils de la vieille Noun emplissait sa besace de glands et de noix. « Le repas du soir est déjà assuré par notre groupe, » pensa Marka. « Même si tout cela n’est pas très nourrissant, c’est prometteur, et les autres ne seront pas bredouilles. Demain, nous trouverons des solutions pour les provisions de l’hiver. Il le faut. »
Dans la plaine, l’autre équipe de femmes avait ramassé les herbes comestibles qui poussaient en abondance, ainsi que les racines qui étaient mises d’ordinaire dans la soupe.
- Nous n’avons pas de calebasse pour cuire la soupe, remarqua Mela, une jeune femme qui avait déjà deux enfants. C’est dommage de ne pas pouvoir tirer parti de ces grosses racines.
- Ramasse-les tout de même, nous les mangerons crues. J’ai faim, Mela, j’ai si faim ! se lamenta Rani en portant à sa bouche la racine dont elle avait essuyé la terre.
- Nous pourrons les faire cuire sous la cendre, suggéra Mela qui avait des dons pour accommoder la nourriture.
- Quand aurons-nous de la bonne viande qui grésille dans la braise ? Je rêve du goût de la graisse qui coule le long du menton quand on mord dans un bon morceau.
- Tais-toi ! répliqua Mela. Pourquoi y penser ? Nous aurons à manger ce soir et nous dormirons au sec et au chaud. Ce n’est déjà pas si mal, et tout cela grâce à Marka.
- Oh toi, tu te contentes de peu ! On dirait que tu es toujours contente, surtout pour faire plaisir à Marka… Comme si elle s’intéressait à toi !
- Elle s’intéresse à nous toutes, tu le sais bien et c’est heureux pour nous ! conclut Mela calmement.
Les cris des enfants les interrompirent. Ils avaient ramassé des grenouilles, des vers de terre et des limaces, puis, fatigués s’étaient assis par terre devant le feu que leurs mères avaient allumé pour les réchauffer. La fatigue de leur longue fuite les avait rendus frileux. Quand les femmes approchèrent, elles virent un ourson qui regardait les enfants avec curiosité. Elles eurent très peur. L’ourson n’était pas dangereux, mais la mère ne devait pas être loin et elle était redoutable. Tant pour défendre son petit que pour se nourrir, elle n’hésiterait pas à attaquer et rien ne pourrait l’arrêter. Sa vue était médiocre mais son excellent odorat ne leur permettrait pas de lui échapper. De plus, l’ours courait bien plus vite que les humains. Mela se précipita sur un brandon enflammé et l’agita devant l’ourson qui détala, effrayé. « Le feu est la plus grande force des hommes. Tous les animaux ont peur du feu et seuls les hommes en ont le secret ! » pensa Mela fièrement. Les deux femmes ravivèrent le foyer et le garnirent de grosses branches pour que l’odeur du feu éloigne l’ourse si elle rôdait aux alentours.
Sous la conduite de la vieille Noun, les autres femmes étaient parties à la rivière, pas celle qui coulait au milieu de la plaine mais un petit affluent plus proche qui devait se jeter dans la grande rivière. Noun distribua les tiges qu’elle avait ramassées en chemin, y accrocha les épines et surveilla la pose des appâts, puis elles mirent sans plus tarder leurs lignes à l’eau. La pêche fut excellente, carpes et gardons mordaient sans arrêt. Jamais elles n’avaient pris tant de poissons en si peu de temps ! Elles enfilèrent leurs prises sur des baguettes par les ouïes, ce qui permettrait de les ramener sans effort. Pendant ce temps, les enfants qui les accompagnaient ramassaient des moules d’eau douce. « Marka nous a trouvé un bon territoire, » se dit la vieille Noun toute heureuse du résultat de la pêche, « Nous pouvons lui faire confiance : elle nous sauvera et la tribu vivra. »
Le soleil baissait sur l’horizon lorsque les femmes se mirent en marche pour ne pas se laisser surprendre par la nuit. Leurs pas étaient plus fermes. Elles étaient chargées, elles ressentaient encore dans tous leurs muscles la fatigue de leur longue fuite, mais la nourriture qu’elles ramenaient suffisait à les ragaillardir et la perspective du repas du soir leur faisait oublier leur avenir incertain. A leur retour, la caverne ne leur réserva pas de mauvaises surprises et elles retrouvèrent leur abri avec soulagement. Les nourrissons furent allaités par les unes, les autres trièrent les provisions en se félicitant de leur réussite. Une fois le feu regarni, elles mirent à cuire dans les braises des poissons et des champignons, ainsi que les racines sous la cendre, comme l’avait conseillé Mela. Pendant la cuisson, tous avalèrent goulûment les coquillages et les baies sucrées, l’appétit aiguisé par les bonnes odeurs qui se dégageaient du foyer. Les femmes se précipitèrent les premières sur la nourriture à peine cuite et les enfants eurent droit à leurs restes. C’était une attitude normale et qui allait dans le sens de la survie du groupe. Si les hommes avaient été là, c’est eux qui auraient mangé les premiers, car il était primordial pour le groupe qu’ils soient forts pour le nourrir et le protéger. Les enfants, qui ne survivaient que grâce aux adultes, passaient donc après eux. S’il le fallait, ils complétaient leur ration par leurs prises personnelles dans la journée, ce qui les habituait à la recherche de la nourriture.
Les femmes n’imaginaient pas du tout que leurs enfants étaient désormais irremplaçables car, sans hommes, elles ne pourraient plus en avoir d’autres... Pour elles, il était normal de concevoir dès qu’un petit n’était plus nourris au sein. Le clan ne s’était jamais encore trouvé sans hommes et les femmes allaient être confrontées à des nouvelles données qu’elles étaient loin de pouvoir imaginer. Pour l’heure, elles étaient repues et consolées et espéraient pouvoir prendre du repos bien mérité. Marka les en dissuada vite :
- Nous avons de quoi faire quelques repas, mais n’oubliez pas que l’hiver approche. Dès demain, il faut nous remettre au travail pour constituer nos réserves. Si le mauvais temps recommence, les fruits vont tomber et pourrir. Il faut ramasser et faire sécher graines, racines et fruits. Nous avons peut-être très peu de temps pour le faire. Ensuite, nous passerons à la pêche, mais la cueillette ne peut attendre !
Les femmes déçues la regardaient sans enthousiasme, et même la vieille Noun, qui peu de temps avant l’approuvait si fort, grommelait dans ses dents. Han la boiteuse baissa la tête et marmonna hargneusement qu’elle n’avait pas à obéir à Marka et qu’une femme n’avait jamais commandé. Han avait mauvais caractère et n’était pas aimée, mais pour une fois personne ne la contredit. Dina, Rani, Tani, Bouana… toutes détournaient les yeux et fuyaient le regard de Marka. Elles n’osaient la contrer ouvertement car elles n’avaient jamais eu la possibilité dans le clan de donner leur avis. De ce fait, elles ne trouvaient pas les mots pour marquer leur désaccord, mais leur mauvaise volonté était manifeste. Elles n’avaient pas l’habitude que l’une d’elles commande et, instinctivement, elles cherchaient à s’émanciper de ce nouveau pouvoir. Mela, qui s’était éloignée du feu, s’aperçut de la tension qui montait. Marka restait figée, rouge de colère et de ressentiment devant le groupe ingrat qui déjà lui échappait. Elle savait qu’elle avait raison et qu’il fallait agir comme elle l’avait dit, mais elle s’apercevait que son autorité pouvait être contestée et que, sans cohésion, leur communauté était vouée à sa perte. Mela se rapprocha vivement du cercle et prit la parole :
- Nous avons perdu notre chef et nous n’avons plus d’hommes pour prendre sa place. Nous sommes maintenant des femmes seules. Nous allons agir comme le font les hommes du clan. Nous allons choisir notre chef, et nous lui obéirons, comme l’a toujours fait le clan !
C’était habile car renouer avec les traditions ne pouvait qu’affermir durablement leur petite communauté. Marka n’avait pas pensé à assurer son autorité par un choix, n’ayant jusqu’à présent agi que poussée par l’urgence. Mela reprit :
- Qui proposez-vous comme chef ? Qui sera la meilleure pour nous guider et nous montrer le chemin ?
- Pourquoi pas Noun qui est la plus vieille et qui a le plus d’expérience ? proposa brusquement Han qui était jalouse de Marka et qui espérait, si Noun était acceptée, pouvoir l’influencer à sa guise.
Les femmes se taisaient. Elles n’avaient pas l’habitude d’être consultées et elles n’osaient toujours pas prendre la parole. Mais Marka avait compris tout de suite l’importance de l’enjeu et la nécessité d’obtenir que les femmes s’expriment toutes pour entraîner une adhésion générale. Elle avait également saisi le but caché de la proposition de Han et craignit que ses compagnes ne choisissent Noun, trop effacée, qui n’aurait pas d’autorité.
- Parlez sans crainte ! dit-elle. Le clan maintenant, c’est vous, et vous seules. Dites ce que vous croyez vraiment qu’il est bon de faire. Vous le savez, il nous faut un chef. Choisissez la meilleure d’entre nous pour la survie du clan, la main sur votre talisman pour que votre langue parle vrai pour le bien de tous.
La vieille Noun prit alors la parole en tenant ostensiblement son talisman dans sa main levée, comme la coutume le voulait dans les circonstances graves, pour prouver sa bonne foi :
- Han a dit que j’étais la plus vieille, celle qui avait le plus d’expérience. Elle a raison. Aussi, voilà mon conseil : il nous faut comme chef Marka, celle qui a montré qu’elle savait bien agir. Je lui donne ma confiance.
Tour à tour, avec solennité, et dans les mêmes termes, les femmes, talisman en main, choisirent aussi Marka. Han la boiteuse s’exprima la dernière et se rallia à l’avis général, sous le regard scrutateur de Marka. Enfin, celle-ci, toujours debout, répéta les paroles rituelles :
- Je prends votre confiance, je serai votre chef, pour le bien du clan que je défendrai, avec ma vie s’il le faut.
Un grand silence se fit dans la caverne. Nul ne bougeait, ni ne parlait autour du feu qui faisait jouer de grandes ombres sur les murailles. Mais ce n’était plus un silence hostile. C’était un moment solennel où le clan retrouvait sa force et sa cohésion pour que la vie continue. Les femmes étaient conscientes qu’une étape importante venait d’être franchie : elles s’étaient donné librement un chef. Elles se sentaient fortes. Elles avaient su apporter la nourriture au camp. Ce soir, ils s’endormiraient tous le ventre plein, à l’abri du froid et des puissances maléfiques de la nuit. Et tout cela, elles avaient su le faire seules. Elles allèrent se coucher dans leurs niches, les enfants lovés autour d’elles et, pour la première fois depuis l’attaque, elles dormirent d’un sommeil réparateur. Marka était soulagée de voir que la crise s’était dénouée tout en renforçant son autorité. Elle savait que ses compagnes étaient dures au travail et qu’elle pourrait exiger d’elles de gros efforts. Elle essaya d’imaginer les solutions aux problèmes qui les attendaient, les dispositions qu’il fallait prendre dès le lendemain, mais, épuisée elle aussi, elle glissa dans le sommeil sans tarder.
Seule Han resta longtemps éveillée cherchant dans le silence de la nuit des réponses à ses problèmes.
19:00 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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