27.04.2007
chapitre 1 - la fuite
Sous un ciel bas et noir qui traînait jusqu’à terre, contre la pluie qui cinglait, contre le vent qui soufflait en rafales lugubres, une petite troupe de femmes avançait, leurs petits sur le dos, des enfants à la main. Le sol, sous leurs pieds, était gorgé d’eau et elles trébuchaient souvent. Leurs visages inondés ne voyaient plus les obstacles, leurs jambes harassées flanchaient, et pourtant elles avançaient, tête baissée, comme des condamnées. Jusqu’où devraient-elles se traîner ? Quel était leur but ? Quel était leur refuge? Elles ne le savaient pas. Elles fuyaient... Elles fuyaient l’ennemi qui avait l’autre nuit envahi leur village avec des hurlements sauvages et avait semé la mort.
Jusque-là, leur vie avait été simple et bien réglée. Leur clan vivait heureux. Le pays était giboyeux, les chasseurs habiles, le chef juste et prévoyant. A cette époque de l’année, le village qu’ils habitaient n’était qu’un camp de chasse provisoire, composé d’abris de branchages pour les familles, de garde-manger surélevés pour conserver la viande de chasse amassée en prévision de l’hiver. Le camp était défendu par des barrières d’épineux et des feux qui brûlaient en permanence pour éloigner les bêtes sauvages. Mais pourquoi se méfier des autres hommes ? Les clans de chasseurs étaient très éloignés les uns des autres et si d’aventure une rencontre se produisait lorsqu’ils étaient à la poursuite des mêmes troupeaux, il n’y avait pas de conflit, mais au contraire une entraide momentanée entre chasseurs. La viande ne manquait pas...
Pourtant, des signes inquiétants auraient du les alerter depuis quelques temps. Les chasseurs avaient relevé autour de leurs pièges d’énormes empreintes profondément enfoncées dans le sol, celles d’êtres inconnus qui avaient rôdé sans toutefois toucher aux proies. Dissimulés dans des abris, les chasseurs avaient guetté pour surprendre les mystérieux visiteurs, mais sans succès. Une nuit, alors qu’un chasseur surveillait les claies où la viande finissait de boucaner, il avait bien senti une odeur étrange qui n’était pas celle d’un animal, mais il n’avait pu identifier l’intrus et il n’avait rien vu. Le clan s’était réuni en conseil pour discuter du problème. Karan, le chef, avait suggéré qu’une sentinelle veille chaque nuit sur la sécurité du village mais le conseil avait été hostile à cette idée. Les chasseurs étaient fatigués le soir après une dure journée de traque, et personne n’arrivait à croire que ces êtres étranges qui se cachaient comme s’ils avaient peur puissent être dangereux. Karan s’était incliné devant l’avis général. C’était un jeune chef qui avait été choisi comme étant le meilleur chasseur. Il était de bonne lignée, mais il manquait encore d’autorité. Même si son instinct lui laissait présager un danger, il n’avait pas trouvé les arguments nécessaires pour contredire les avis des vieux de la tribu. Ils avaient l’expérience, ils avaient connu tant de rencontres avec les autres clans, pourquoi douter de leur sagesse?
Et pourtant, dans la nuit, l’attaque avait eu lieu. Sauvage, meurtrière, impitoyable. Les hommes avaient été réveillés par l’odeur forte des arrivants. Ils s’étaient armés en hâte de leurs massues tandis que les assaillants les attaquaient déjà en hurlant. Ils étaient gigantesques, avec une tête petite, monstrueuse et hirsute, enfoncée dans d’énormes épaules poilues, des bras immenses et velus, des mains crochues et griffues qui leur donnaient une apparence d’ours. Karan et les siens s’étaient battus vaillamment, mais les « Autres » avaient une force physique si écrasante que les chasseurs du camp n’avaient pas pu résister longtemps au corps à corps. Leur sacrifice avait pourtant donné aux femmes le temps de fuir…
Dès le début de l’attaque, elles avaient toutes pris les plus petits sur leur dos, agrippé leurs autres enfants par la main et elles s’étaient enfuies, comme le voulait la coutume. Marka, la compagne du chef, les avaient conduites vers un ancien camp de chasse pour y attendre l’issue du combat. Elle savait y trouver un abri provisoire, et aussi des vivres et du matériel laissés en attente. Elles avaient attendu plusieurs jours, silencieuses et angoissées, mais nul homme ne les avait rejointes. Tous devaient être morts ou prisonniers. Consternées, les femmes étaient restées longtemps prostrées et passives, ne pouvant concevoir qu’elles ne pouvaient plus compter que sur elles-mêmes. Marka, réalisant enfin que la situation était sans issue, avait décidé de réagir :
- Femmes ! Nous ne pouvons plus attendre. Nous devons partir. Sinon « ils » vont nous chercher. Il nous faut fuir. Nos hommes sauront bien nous retrouver s’ils sont encore en vie.
En vérité, elle ne pensait pas que les hommes étaient encore en vie, mais elle voulait en laisser l’espoir à ses compagnes qui gémissaient :
- Où veux-tu aller ? Où serions-nous à l’abri ? Nous sommes seules, nous sommes condamnées à mourir !
D’autres pleuraient sans avoir envie de réagir mais, poussées par Marka qui les harcelait, elles avaient machinalement rassemblé ce qu’elles pouvaient emporter. Dans des paniers accrochés sur leur dos, elles avaient entassé de la viande boucanée, des graines, des fruits séchés, quelques outils, des fourrures et, dans une bourse en peau accrochée à leur taille, leur nécessaire à faire le feu. Autour du cou, elles portaient toutes leur bien le plus précieux, le talisman qui ne les quittait jamais. Au-dessus des paniers, elles avaient juché les petits serrés dans des peaux nouées sur leur poitrine. Les enfants en âge de marcher portaient aussi une charge, des mocassins de rechange, des bonnets de fourrure, des fourrures enroulées autour de leur corps, des cordes ou de la nourriture. Ils s’équipèrent comme pour une expédition de chasse, sachant d’emblée choisir l’essentiel pour leur survie. Les femmes s’étaient alors tournées silencieusement vers Marka, attendant ses directives. Elle les regarda toutes, une à une. Il y avait la vieille Noun et ses fils, Nak et Naran, Han la boiteuse et son fils Nandi, Dina, sa fille Dora et ses deux fils, Dib et Dag, la jolie Rani avec sa fille Rina et son bébé Rogi, Tani la douce avec Nouka et Toug sur son dos, Bouana la coléreuse avec Gouda et Boumou, Djani l’espiègle avec sa fille Djara, Soun, Mona, et Jarma et leurs bébés, Bela et Mona, toutes tremblantes de froid et de peur.
- Il faut partir! Suivez-moi, mettez vos pas dans les miens, je vous conduirai vers un abri sûr, leur promit-elle.
La main sur son talisman, Marka regardait autour d’elle. Des nuages bas et lourds traînaient jusqu’à terre, leurs lambeaux s’accrochaient aux arbres qui se tordaient dans le vent comme pour les en arracher. On ne voyait pas à vingt pas. Le lac, le petit bois, la plaine, tous ces lieux familiers où la tribu avait pêché chassé, cueilli les graines et les baies nourricières, tout disparaissait dans un brouillard glacé. Aucun des bruits familiers, cris d’oiseaux, craquements de branches, murmure des ruisseaux, ne perçait le linceul blanc qui les enveloppait. Marka comprit que les hommes ne reviendraient pas, ni Karan son compagnon, ni Nobi le sorcier, ni aucun des vaillants chasseurs qui savaient si bien rapporter la viande, ni les vieux qui étaient la mémoire de la tribu... Il ne restait personne pour prendre soin des femmes ! Elle était seule et ne pouvait compter que sur elle.
En un éclair, elle revit les derniers jours paisibles avec les fumées qui montaient des huttes, la viande qui boucanait, les provisions entassées dans les greniers. Elle entendit les bruits familiers du camp, les cris des enfants, les appels des femmes, les rires des fillettes, les voix graves des hommes, les chocs des outils de pierre et de bois, elle sentit presque les odeurs habituelles, de fumée, de nourriture qui grésille sur les feux du camp, odeurs fortes des peaux qui sèchent, du bois coupé d’où coule la résine... Puis la vision fut balayée par le souvenir de la nuit terrible, les cris rauques comme des aboiements de la horde des « Autres » qui déferlait. Maintenant, il fallait survivre et prendre la tête de leur misérable troupe. Alors du fond de son être monta une force mystérieuse qui l’arracha à son désarroi. Elle était de bonne race. Sa mère, Danka, avait été une initiée, elle connaissait les secrets des guérisseurs, elle pouvait communiquer avec les Puissances de l’Au-Delà qui commandent au ciel et à la terre, elle avait le talisman de la vie. Marka, sa fille, avait hérité de ce talisman, il lui donnerait la force de faire face. A travers la peau de sa bourse, elle serra très fort le talisman magique et, sans hésitation, elle se tourna vers l’Est et se mit en marche, tournant le dos à leur grotte car elle craignait que leurs ennemis ne les y attendent. Il n’était pourtant pas habituel de fuir vers le soleil levant. Dans leur courte mémoire, relayée par les récits des anciens, chaque danger, chaque attaque les avait toujours poussés à aller plus loin vers l’Ouest, comme entraînés par la marche du soleil qui promet un peu plus de jour, un peu plus de vie. Pourtant Marka obéissant à un appel inconscient mais irrésistible marcha d’un pas assuré, à la tête de la petite troupe dans la direction du passé.
Elles avaient marché des jours et des jours, faisant halte la nuit sous un bouquet d’arbres ou à l’abri d’un rocher. Elles creusaient hâtivement des trous qu’elles entouraient de branchages et maintenaient un feu allumé toute la nuit pour éloigner les fauves. L’humidité les transperçait. Elles se pressaient les unes contre les autres pour se réchauffer, les enfants collés contre leur ventre, harassées et affamées. Dans leurs abris précaires, elles mâchonnaient quelques lambeaux de viande ou de graisse, chichement partagés par économie, des écorces d’arbre arrachées machinalement en chemin, des racines piquées par le bâton à fouir. Au bout de quelques jours d’une marche soutenue, la fatigue avait ralenti leur allure. Elles étaient fortes et habituées à la peine, mais la pluie qui tombait en rafales rendait leur marche plus pénible et le désespoir s’installait insidieusement. Les enfants silencieux titubaient. Sur le dos de leurs mères, même les petits étaient inertes, comme inconscients. Les femmes n’avaient rien pour les soutenir, ni but, ni espoir. Sans hommes, elles se sentaient incapables de survivre et n’avançaient que par automatisme. Le temps n’était pas loin où elles se coucheraient pour mourir, vaincues. Marka le savait, mais une énergie farouche la faisait avancer obstinément. Elle voulait vivre et se battre pour faire vivre les siens.
Le matin, dès que le jour pointait, elle réveillait sa troupe et l’entraînait toujours plus loin, sans répit. Elle marchait en tête pour ouvrir le chemin, un bâton à la main pour tâter le terrain et, tout en marchant, elle repérait les passages les plus faciles. Elles avaient remonté pendant plusieurs jours le cours de la rivière, en suivant ses berges recouvertes de hautes herbes, puis elles avaient longé le pied des collines couvertes de forêts. Ensuite, il avait fallu grimper le long de pentes caillouteuses pour passer la barre de montagnes que l’on ne pouvait plus contourner. Si la montée avait été pénible, la descente ne l’avait pas été moins. Enfin on s’était retrouvé sur un terrain plus plat, mais les pas se faisaient de plus en plus lents et douloureux. La nourriture s’épuisait. Bien que le petit groupe se soit toujours rationné à l’extrême, les besaces ne contenaient plus que quelques restes et les femmes, en marchant, ne mâchaient plus que des bouts de cuir ou de bois pour tromper leur faim. Ils étaient tous à bout de force. Il fallait faire halte.
Marka tenta de repérer à travers le rideau de pluie un abri possible pour établir un camp durable, car elle estimait avoir mis une distance suffisante entre elles et leurs agresseurs. Elle distingua sur la gauche en relief au-dessus de la plaine battue par la tempête une barre rocheuse qui du côté sous le vent offrait un refuge relativement protégé. Elle s’y dirigea et attendit que toute la troupe qui s’étirait de plus en plus, à la limite de l’épuisement, se regroupe.
- Arrêtons-nous là pour la nuit.
Les femmes hagardes restaient debout, immobiles, alors que les enfants se laissaient tomber par terre.
- Creusez vos abris ! Installez-vous ! Mais qu’attendez-vous ? leur crie-t-elle. Les enfants n’en peuvent plus, il faut qu’ils se reposent !
- Notre temps est fini, Marka, nous allons mourir et tu le sais bien,
- Pourquoi nous harcèles-tu ? Tu n’y changeras rien ! Tu ne nous donneras pas un abri, ni de quoi manger en criant et en nous faisant marcher.
- Nous mourrons, alors pourquoi lutter ? Laisse-nous en paix, nous n’en pouvons plus. C’est la fin.
- Nous n’avons aucune chance de nous en sortir seules...
- Et vos enfants ? Y pensez-vous ? Sont-ils déjà morts ? s’écria Marka en colère. Ils ont faim et vous avez encore un peu de nourriture. Ils ont froid, alors allumez le feu ! Le temps n’est pas encore venu de nous coucher alors que nos enfants pleurent, le temps n’est pas venu de mourir alors que nos enfants vivent ! C’est pour eux qu’il faut lutter. Encore un peu de courage!
Lentement, comme à regret, elles ouvrirent leurs ballots et dressèrent le camp de fortune. Marka avait aussi préparé un abri pour ses enfants, Koba son fils aîné, Mana sa fille et Kirou son petit dernier. Elle leur donna quelques bouchées à mastiquer pour tromper leur faim puis elle se retourna vers ses compagnes :
- Reposez-vous. Je vais partir chercher un refuge et je reviendrai vous chercher. Attendez-moi, et n’oubliez pas d’entretenir le feu.
- Et si tu ne reviens pas, que ferons-nous ? demanda Han avec véhémence.
- Vous vouliez vous arrêter ! Alors ne parlez pas de me suivre ! Je reviendrai vous chercher dès que j’aurai trouvé un abri.
Elle s’éloigna sans se retourner. Dès qu’elle eut perdu de vue le misérable campement, elle chercha à s’orienter. La pluie avait faibli et une lumière imprécise éclairait le paysage. Devant elle, la plaine herbeuse s’étendait jusqu’à l’horizon, baignée d’écharpes de brume. A droite, coulait une rivière large et tumultueuse. Sur la gauche, quand les bourrasques de vent déchiraient le brouillard, on apercevait les contreforts de lointaines collines émergeant de bois touffus. Elle décida de se diriger vers elles. Elle marchait d’un bon pas, comme si la solitude lui avait redonné les forces que la passivité de ses compagnes avait usées. Une énergie nouvelle l’entraînait. Il fallait qu’elle réussisse ! Elle allait réussir ! Elle trouverait un refuge, elle les sauverait, se disait-elle en touchant son talisman, les esprits des ancêtres la guidaient.
Elle redressa la tête pour chercher un passage dans ce pays inconnu qui pourtant l’attirait. Avec le ciel qui se dégageait, le jour semblait s’attarder et la vue portait plus loin. Les hauteurs entrevues se précisaient. Elle commença par traverser les bois. Elle avançait plus aisément car le sol était moins humide, les feuilles laissaient la pluie s’égoutter lentement, une vague lueur perçait à travers les nuages et éclairait les feuillages. Elle atteignit le coteau dénudé qui menait à un plateau et s’arrêta pour regarder le chemin qu’elle venait de parcourir et s’orienter à nouveau. Elle pouvait voir en bas, après le bois, l’abri où les siens avaient dressé le camp, la grande plaine herbeuse imbibée d’eau et la large rivière qui serpentait grise et triste en s’étalant sur ses rives. Du côté opposé, le plateau était bordé par une falaise rocheuse, comme une gigantesque marche qui semblait déboucher sur un autre terre-plein surélevé. Elle se dirigea vers la muraille de pierre. Plus elle approchait, plus son pas se faisait assuré. Au bas du contrefort, elle n’hésita pas, le longea sur la gauche et trouva un sentier qui grimpait assez aisément la pente. Les graviers roulaient sous ses pieds. Cette muraille semblait désolée et hostile et pourtant le sentier semblait fait pour des hommes. Arrivée à mi-pente, le sentier contournait un gros rocher en avancée. Derrière, elle trouva l’ouverture béante d’une grotte. Elle s’arrêta, tous les sens aux aguets. Nulle odeur, nul bruit ne s’en échappait. Très lentement, elle s’approcha et s’immobilisa à l’entrée, humant l’air, écoutant attentivement. Elle resta longtemps figée à guetter le signe d’une présence, d’un danger, son talisman serré dans sa main crispée. La caverne était vaste et haute de plafond, le sol en partie recouvert de sable était sec, sans aucune trace de passage. Tout était silencieux, et même le vent ne s’entendait plus. Elle entra à pas lents et précautionneux. Rien… Aucune odeur, aucun relent animal, pas d’anciennes litières, ni de restes de déjections ou de nourriture. Les parois luisaient faiblement aux dernières lueurs du jour. Plus elle s’enfonçait dans la grotte, plus Marka se sentait en sécurité. Elle avait atteint son but, ignoré mais pressenti, elle était arrivée à bon port. Il était trop tard pour aller chercher les autres. Elle resta là, mais elle ne se coucha pas, elle ne dormit pas. Elle écouta longuement le silence de la caverne : il n’était pas hostile mais apaisant. Comme elle guettait toujours un signe, un indice d’une présence ancienne, elle alluma un brandon de bois et scruta les parois, le sol. Elle était bien l’unique occupante des lieux. Alors, elle fut sûre qu’elle pouvait y amener les siens, elle avait trouvé leur refuge, son talisman l’avait guidé. De ses doigts gourds, elle défit le cordon de la bourse accrochée contre sa peau, en sortit son talisman et le posa à plusieurs reprises sur le sol à l’entrée de la grotte pour prendre possession des lieux et les mettre sous sa protection.
Ce talisman qui était son bien le plus précieux lui avait été remis par sa mère devant la tribu rassemblée. C’était un talisman puissant et vénéré. Il représentait une femme au ventre et aux seins énormes : la Mère qui donne la vie. On ne savait pas d’où il venait, mais il se transmettait de mère en fille depuis des générations et il représentait pour la tribu entière un gage de survie. Il était sacré. Marka savait qu’elle ne devait jamais s’en séparer. Toute la nuit, elle veilla, assise, son talisman à la main, écoutant les bruits de la nuit, scrutant l’obscurité. Quand la lune apparut dans une déchirure des nuages, elle l’interrogea pour savoir si elle avait bien trouvé le havre où sa tribu et ses descendants vivraient en paix, pour que le fil de la vie ne se rompe pas. Elle ne reçut pas de réponse, mais la clarté qui éclairait à présent la nuit la rassura et lui parut de bon augure.
Dès les premières lueurs du jour, elle redescendit à la rencontre des siens. Les nuages avaient été balayés et le soleil n’allait pas tarder à percer la brume. Elle marchait d’un pas allègre, pressée de les retrouver et animée d’une énergie nouvelle. Lorsqu’elle atteignit l’abri, leur vue lui serra le cœur. Femmes et enfants étaient blottis les uns contre les autres, immobiles, pâles, terrifiés. Le feu était éteint. Elle ne leur fit pas de reproches et dit simplement:
- J’ai trouvé notre refuge. Nous allons pouvoir nous installer. Venez !
Péniblement, sans un mot, les femmes se levèrent et secouèrent les enfants pour les mettre sur pieds, puis elles rajustèrent les petits sur leur dos et la suivirent lentement. A l’entrée de la grotte, elles s’arrêtèrent craintivement.
- N’ayez pas peur. leur enjoignit Marka. J’ai passé la nuit dedans et j’ai mis cette grotte sous la protection de mon talisman, vous savez combien il est puissant ! Entrez !
Toujours en silence, les femmes entrèrent à pas lents et, sur les indications de Marka, commencèrent à s’installer sommairement. Elles creusèrent dans le sable des trous qu’elles tapissèrent de fourrures, puis y couchèrent leurs enfants. Elles allumèrent ensuite le feu avec du bois trouvé au fond de la grotte. L’abri était idéal. Le sol bien sec, recouvert de sable, facilitait l’aménagements des nids pour dormir. La grotte était grande. Marka en refit le tour à la lumière du jour. Large d’une cinquantaine de pas dans sa première partie sablonneuse, elle s’élargissait ensuite puis s’étranglait en un couloir qui aboutissait à un réservoir d’eau alimenté par un ruisseau qui coulait le long de la paroi avant de disparaître dans les entrailles de la terre. C’était un avantage inestimable qui résolvait le problème de l’approvisionnement en eau de la meilleure façon. Marka n’en fut pas étonnée. Ces lieux lui paraissaient presque familiers, comme si elle les retrouvait. Elle ne prolongea pas son examen car il y avait urgence à s’organiser.
Le problème de leur survie restait entier. Elles avaient maintenant un abri qui paraissait idéal, mais il fallait trouver sans tarder de quoi se nourrir. Les femmes s’étaient assises en rond autour du feu, mais leurs regards disaient leur détresse, en silence. Sans hommes, sans outils, sans chasseurs, sans armes, comment se nourrir ? Comment se défendre ? Marka les regarda l’une après l’autre. Elles étaient sales, lasses, maigres et désespérées. La vieille Noun avait des mèches blanches qui pendaient devant ses yeux sans qu’elle fasse un geste pour les repousser, ses mains noueuses inertes sur ses genoux repliés. Han la boiteuse avait les yeux baissés, sa face aux traits durs, sculptée par de profondes rides, faisait penser à ces masques mortuaires que l’on place parfois dans les tombes. Mela, Dina et Rani étaient devenues, en quelques jours, des vieilles femmes avachies, et même Tani, Bouana et Rani avaient perdu l’éclat de leur jeunesse en même temps que leurs joues rondes et lisses. Les lueurs du feu n’éclairaient plus que des figures émaciées, pâlies, sans âge…
Le cœur serré, Marka toucha son talisman et invoqua en silence la protection des esprits des Anciens pour l’aider à sauver les survivants du clan.
18:45 Publié dans LA DAME DE PIERRE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




Les commentaires sont fermés.