09.09.2007
chapitre 24 - FIN
- Je pensais justement à toi pour décider quelle transformation apporter à cette chapelle. Ne crois-tu pas qu’en ouvrant une rosace au-dessus de la porte et en posant des vitraux derrière l’autel, nous lui apporterions ce qui lui manque, cette lumière qui est comme un reflet du Ciel ?
- Je vous votre suggestion excellente, car il est vrai que cette nef est vraiment trop sombre.
Ils parlèrent un moment des solutions envisagées par Marciane.
- Je suis heureuse que tu sois venu me trouver, dit Marciane, après un silence.
- Je cherchais une occasion de vous parler, Mère.
- Je sais que tu as quelque chose à me confier.
- C’est un peu difficile à dire.
- Mais tu t’en es ouvert à ton frère ?
- Il vous en a parlé ?
- Non, pas du tout, mais je l’ai deviné.
- Il est vrai que j’en ai eu longuement le loisir pendant notre route de retour de m’entretenir avec lui de ce qui me préoccupe. Je vous ai dit qu’à Milan j’avais rencontré la sœur de Pietro, Lorenza…
- Tu ne vas pas me dire que tu es amoureux d’elle ? s’exclama Marciane.
- Ce n’est pas un crime ! s’écria Louis pris de court par la réaction de sa mère.
- Non certes. Excuse mon étonnement, mais je ne m’y attendais pas.
- Elle est belle comme une image de la Vierge. Je crois que je l’ai aimée dès que je l’ai vue.
- Tu es si jeune… Que sais-tu de ses sentiments à elle ? Lui as-tu parlé ?- Jamais seul à seule. Mais elle m’a donné à mon départ une médaille de Saint Ambroise, c’est le patron de Milan qu’il évangélisa à l’époque romaine, elle m’a dit que cette médaille me ferait revenir dans sa ville… J’en ai déduit que je ne lui étais pas indifférent.
- Elle est belle, je le crois volontiers, mais ce n’est pas suffisant, tu ne la connais pas.
- Je suis sûr qu’elle est aussi bonne, douce, fière, fidèle, qu’elle sera l’épouse idéale.
- Tu veux donc l’épouser ?
- Bien sûr ! C’est mon plus cher désir. Je ne pourrai jamais aimer qu’elle. Mais ce mariage n’a peut-être pas votre convenance ?
- Pourquoi voudrais-tu qu’il me déplaise ? Sa famille est honorable.
- Vous souhaiteriez peut-être une alliance qui serait plus favorable à l’agrandissement de notre domaine ?
- Il sera bien temps d’y penser pour ton frère. Je vais réfléchir aux moyens raisonnables de favoriser ton dessein.
- N’en faites rien pour l’instant, attendez encore un peu.
- Je veux bien mais je te croyais plus impatient à t’entendre.
- Il me suffit de savoir pour l’instant que vous n’êtes pas opposée à mes projets, répondit Louis en souriant.
Marciane se demanda ce qu’Hubert lui apprendrait. Il devait en avoir entretenu son frère, mais elle se refusait à le questionner pour ne pas l’embarrasser et se disait que l’heure viendrait où lui aussi se confierait. Elle était émue des confidences de Louis, si soudainement amoureux, et souhaitait du fond du cœur qu’il ne se soit pas trompé, ni sur les sentiments, ni sur la valeur de l’élue. Dire que ses fils étaient déjà devenus des hommes, prêts aux décisions qui engageaient leur vie !
Le ciel était couvert et un vent violent faisait tourbillonner les feuilles mortes. Il n’y avait pas de sortie prévue pour l’après-midi. Joceran et Hubert disputaient une partie d’échecs dans la salle quand Marciane entra un peu soucieuse. Un des jumeaux se plaignait de violents maux d’oreilles.
- Ne vous faites pas de souci, mon amie, lui dit Joceran rassurant, demain il n’y paraîtra plus. Tenez, venez plutôt me montrer les embellissements que vous avez décidés pour la chapelle, cela nous distraira.
- Puis-je vous accompagner ? demanda vivement Hubert.
Ils s’en furent tous trois. Joceran et Hubert ne trouvèrent rien à ajouter aux propositions de Marciane qui leur reprocha en riant de ne pas se passionner pour ses transformations.
- Et pourtant, Hubert, ajouta-t-elle, il te faudra bien chercher à améliorer Marcelly lorsque tu en seras le maître. Rien n’est définitif.
- Ma Mère, puisque l’occasion m’en est donnée, je dois vous avouer que je ne compte pas être un jour le maître de Marcelly.
- Que veux-tu dire ? s’exclama Marciane. Il ne peut en être autrement !
- Ma naissance semblait m’y destiner mais telle n’est pas ma vocation. J’en suis maintenant convaincu car j’ai trouvé ma voie.
- Tu ne vas pas me dire que tu veux entrer dans les ordres ?
- En quelque sorte, oui, mais d’une façon particulière. Je veux aller en Terre Sainte et m’y fixer, et y entraîner des garçons de mon âge, rebutés par la vie trop facile de nos pays, tous ceux qui rêvent de se consacrer comme moi à Dieu en combattant pour Lui leur vie entière, avec une armure en guise de robe de bure, la croix sur la poitrine et l’épée à la main.
- D’où tiens-tu cette idée ?
- De l’admiration que j’ai toujours éprouvée pour la mort glorieuse de notre père, de mon refus de la facilité du quotidien, du désir de gloire et de sacrifice au service du seul seigneur qui en soit digne : le Seigneur Dieu !
Marciane était sans voix.
- J’ai pu juger les grands, continua Hubert avec véhémence, ils m’ont déçu. Le comte d’Albon tremble devant sa femme qu’il trompe en cachette avec des servantes, l’empereur fait élever à sa cour par sa maîtresse, une enfant, la fille du roi d’Angleterre, pour l’épouser un jour… Ils composent, ils complotent, ils s’inclineant et se rebelleant tour à tour, sans être les maîtres chez eux, et ils sont indignes de l’être d’ailleurs. On ne compose pas avec le Seigneur Dieu. On le sert sans déchoir pour Sa gloire et le salut de son âme.
- Comme je te comprends Hubert ! s’exclama Joceran avec enthousiasme. Voilà un projet grandiose. L’aventure sacrée ! Comment ne pas en rêver ?
- Ce ne sont que des chimères, maugréa Marciane. Comment trouveras-tu ta place au milieu des grands fiefs qui s’y sont créés à l’instar de ceux de nos pays ? Tu te verras, nouveau-venu démuni, soumis aux ordres des grands de ce côté-là de la terre bien plus qu’ici où tu es chez toi. Ton ambition y trouvera vite des limites qui lui seront insupportables…
- Je veux tenter l’aventure. Notre Saint-Père s’est intéressé à mon projet. S’il prend corps, il m’a assuré qu’il veillerait à pourvoir d’une règle cette confrérie de moines-soldats pour la sauvegarde des Lieux Saints.
- Marciane, dit Joceran fiévreusement, ne le laissons pas partir seul. Allons avec lui pour aider à son établissement. C’est une entreprise magnifique qui mérite d’être soutenue. Nous reviendrons dès que les bases de son établissement seront clairement définies et acceptées. Nous ne pouvons laisser passer cette occasion de servir Dieu pour le salut de notre âme.
- Vous abandonneriez votre fief et vos enfants ? Sans remords ?
- Je pourrais demander à ma belle-mère de veiller sur mon comté pendant mon absence, je suis certain qu’elle acceptera.
- Après ce qu’elle vous a fait endurer ? Vous lui feriez confiance pour garder vos terre et élever vos enfants ? s’indigna Marciane.
- Elle n’a plus de descendance, où est le danger ? Dites que vous souscrivez à l’idée de ce départ. N’en ressentez-vous pas l’envie, et même le besoin ?
- Certes pas. Je me sens responsable de mon domaine, de ceux que le Ciel a confiés à ma garde, à commencer par mes enfants qui commencent à peine à marcher. Croyez-vous que je leur retirerais la main qui les conduit ? Je resterai à la place qui est la mienne. Je n’ai nul besoin de gloire, je n’ai d’autre ambition que de faire le bonheur des miens dans la paix et la prospérité. Mais si l’aventure vous tente, n’hésitez pas, Joceran, partez. Quant à toi, Hubert, je te laisse assumer ta vocation, puisque tu penses que c’en est une. Tu recevras une dotation en dédommagement de ton héritage auquel tu renonceras expressément si tu persistes à vouloir partir. N’oublie pas que ton choix sera définitif. Il ne sera pas question de revenir sur ce partage si tu échoues.
- Marciane, je ne peux pas vous laisser seule, gémit Joceran.
- Mais si, vous le pourrez, dit Marciane tristement. J’attendrai votre retour. On ne retient pas contre leur gré des oiseaux dans une cage, même dorée.
- Je vous remercie de me laisser choisir mon destin, Mère, dit Hubert fermement. Mais ma décision est mûrement réfléchie : je partirai !
La nuit tombait. L’ombre envahissait le ciel où les nuages continuaient de poursuivre leur course éperdue vers l’horizon noir. Marciane sentait que tout ce à quoi elle tenait s’envolait comme eux, poussé par un vent mauvais : la cohésion d’une famille unie, un époux trop épris de liberté, un fils qui ne supportait pas la vie qu’elle s’était efforcée de lui forger. Elle se sentait vieille et lasse et, pour la première fois, vaincue. Elle repensa aux prédictions de frère Cornélius et aux paroles mystérieuses de Mélusine, son hôtesse d’une nuit : « Il faut savoir ouvrir la cage ». Elle l’avait fait d’emblée, sans barguigner, mais comme elle en souffrait. « On souffre moins du fait de ses ennemis que par la faute des siens, pensait-elle amèrement, car on ne peut se défendre, il ne reste qu’à accepter. »
- Vraiment, ma mie, je n’ai pas le cœur à vous laisser, murmura Joceran.
- Vous regretteriez trop votre sacrifice pour que je puisse l’accepter, répondit-elle brièvement.
Le dîner se déroula apparemment comme à l’ordinaire, mais Marciane, quoique impassible, était crispée, Joceran contraint, Hubert réservé. Louis sentit qu’une discussion grave les avait perturbés. Son frère lui fit un signe d’intelligence et il comprit que sa mère connaissait sa décision. Il s’efforça de masquer le désarroi en alimentant la conversation mais il souffrait de voir le désespoir caché de sa mère. Il lui incombait désormais de remplir le vide que le départ de son frère allait provoquer. Faudrait-il qu’il sacrifie son amour pour remplir le rôle qui serait le sien ? Il résolut de le faire si c’était nécessaire car il ne voulait pas décevoir à son tour sa mère pour laquelle il ressentait un amour infini et un immense respect, mais l’idée de renoncer à Lorenza le désespérait. Il se rendit compte que le temps insouciant de l’enfance était bien fini, et qu’il devrait affronter désormais les charges et les problèmes d’un adulte.
Rien n’avait changé dans la vie quotidienne des châtelains de Légnan. Les chasses, les promenades, les repas se déroulaient selon le rite habituel, mais en réalité chacun jouait son rôle dans un calme trompeur. Seuls les jumeaux étaient naturels, jouant, quémandant caresses et gâteries, sans se préoccuper de la tension latente. Marciane et Joceran se retiraient dans leur chambre, guindés et compassés, sans un geste pour se rapprocher dans le grand lit qui les avait connus si passionnés, Hubert attendait impassible et sûr de lui, Louis souffrait en silence, tâchant de faire le lien entre les protagonistes figés sur leur position.
- Ne tenez pas trop rigueur à Hubert de sa volonté de quitter le domaine, Mère, dit-il un soir à sa mère. Vous m’aviez bien accordé le droit d’en faire autant quand vous pensiez que je me destinais à rentrer dans les ordres.
- C’est vrai, mon fils, j’ai tort, remarqua Marciane étonnée. Je dois être mal préparée à l’imprévu. Je te remercie de me l’avoir fait remarquer. En fait, tu es beaucoup plus apte que ton frère à diriger nos terres et je n’ai qu’à me féliciter que ce soit toi qui restes à mes côtés.
- Ne tenez pas trop rigueur à Joceran de vouloir partir, ajouta Louis, il vous reviendra, son attachement pour vous ne saurait être mis en doute.
- C’est possible. Mais vois-tu, rien n’est plus délicat que l’harmonie d’un couple pour laquelle, en réalité, l’amour ne suffit pas. Il faut un effort constant pour composer l’un avec l’autre. Je ne saurais me rendre aux raisons de Joceran pour le suivre dans cette aventure lointaine. Il est vrai que j’en souffre mais je préfère lui rendre sa liberté.
- Comme vous l’aviez fait pour notre père ?
- C’est lui qui avait choisi de partir au contraire pour me laisser libre. Avec le recul, je me rends mieux compte de la noblesse de sa conduite.
- Il est donc si difficile d’être heureux ? remarqua Louis attristé.
- Le bonheur se mérite, mon fils, parfois par l’oubli de soi. J’espère pour toi que Lorenza a bien toutes les qualités que tu lui prêtes.
- Vous ne refuseriez donc pas cette alliance, même si je deviens votre héritier ?
- Certainement pas ! Nous sommes devenus assez puissants pour nous allier sans chercher un intérêt territorial. Puisque nous parlons de l’avenir, voilà ce que j’ai résolu depuis que je connais les projets de ton frère. Il devait hériter de Marcelly, et j’avais résolu de te donner le comté de Giret. Rien ne sera changé en ce qui te concerne, tu auras Giret, mais ce sera ta sœur, Marthe, qui héritera de Marcelly. C’est une tradition dans notre famille que Marcelly soit l’apanage d’une femme et les circonstances m’amènent à respecter cet usage… Après tout, c’est sans doute préférable.
- Dans ce cas, rien n’empêche de préparer leur départ…
- Nous allons nous y employer en effet.
A compter de ce jour, Marciane parla plus librement de l’expédition en Terre Sainte d’Hubert, à laquelle Joceran prendrait part. Il fut décidé qu’ils partiraient au retour des beaux jours. Il fallait d’ailleurs du temps pour organiser le voyage, rassembler les accompagnateurs et recruter la troupe, l’équiper, louer un navire, prévoir les transferts de fonds…
- Je connais déjà des volontaires prêts à se joindre à moi, annonça fièrement Hubert, Henri, Hermann et Hugues, que j’ai connus à la cour impériale, Francesco Spinelli et son cousin Ludovico de Milan, Boniface et Martin, des chevaliers du comte d’Albon.
- Il n’est pas certain qu’ils soient tous prêts à te suivre malgré leurs promesses, mais avertis-les de ton départ.
- Vous tenez pour certain que j’accompagnerai Hubert, dit Joceran à Marciane. Je n’y suis pas encore résolu, souhaiteriez-vous me forcer la main ?
- Soyez franc, Joceran. Rester alors que vous ne rêvez que de départ ? Vos regrets seraient plus lourds à supporter qu’une absence momentanée.
- Je reviendrai, Marciane, et définitivement guéri de l’envie des voyages, je vous le promets. Je serai utile à Hubert. Quelques mois seront vite passés.
- C’est bien ainsi que je vois les choses, dit Marciane évasivement.
Joceran resta à Légnan pour ses préparatifs. Marciane et ses enfants rentrèrent à Marcelly où l’annonce du départ d’Hubert fit grand bruit dans le pays. Certains le commentaient avec réprobation, d’autres avec admiration, en rappelant la gloire de son père. Marciane, qui était passé en informer Monseigneur Guy, avait écouté avec un agacement mêlé de réconfort les exhortations du prélat à accepter sereinement cette vocation qui faisait honneur à sa famille. « Votre fils ne pouvait mieux trouver pour assouvir son désir de gloire que servir Dieu et la chrétienté. Il vous reste trois enfants pour continuer votre lignée, pensez-y. »
Les jours avaient passé, trop vite. L’hiver ne s’était pas attardé, renonçant prématurément à ses frimas. Les beaux jours annonçant le renouveau de la nature étaient pour Marciane le signal que le départ approchait inexorablement. Loin de s’en réjouir, elle en redoutait l’approche. Guillemette voyait ses craintes se réaliser et tenait Joceran pour responsable de cette folle entreprise. Tout fut enfin prêt. Siméon, averti du départ d’Hubert, avait rejoint Marcelly et l’avait prié de l’emmener avec lui. « Je veux retrouver mon pays, parler ma langue que je n’ai jamais oubliée, je vous serai utile. » Hubert avait accepté et personne ne s’y était opposé. Dix chevaliers partageraient l’aventure et Francisco Spinelli, le jeune Milanais sauvé par Louis, était des leurs. Joceran les accompagnait, sans se demander si sa présence, considérée comme une tutelle déguisée, était vraiment souhaitée par les jeunes audacieux.
Le jour dit, le pont-levis du château du Puy-aux-Dames s’abaissa dans un grincement de poulies. Le ciel s’éclairait à peine. Des corbeaux tournoyaient autour du donjon dans une ronde bruyante et désordonnée. La brume s’attardait dans la plaine et, dans son lit, la rivière luisait faiblement, ses flots gris ondulant sous la brise encore fraîche. De la porte qui s’ouvrit en grinçant sortit une petite troupe en armes…
Montée tout en haut du donjon, le cœur serré, Marciane, son fils Louis à ses côtés et tenant ses jumeaux par la main, regarda partir son époux et son fils, sans savoir si elle les reverrait un jour. Elle resta longtemps immobile à suivre la descente des cavaliers vers le village, puis elle les vit suivre le plateau et s’engager sur la plaine où ils obliquèrent vers l’ouest pour prendre le chemin qui longeait la Magnie.
Quand ils disparurent le long de la rivière dans un poudroiement de poussière, le soleil se leva, illuminant le domaine de Marcelly...
FIN
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08.09.2007
chapitre 24 - Le départ
A Légnan, Dame Catherine accueillit les petits avec des transports de joie. Nourrices et suivantes furent accablées de recommandations : ne jamais les laisser sans surveillance, leur tenir toujours les mains propres, veiller à leur nourriture… Marciane souriait, la laissant libre d’exercer son autorité, les jumeaux n’ayant pas à en pâtir, bien au contraire. Ils furent d’ailleurs très vite conscients qu’ils pouvaient obtenir d’elle tout ce qu’ils voulaient et en profitèrent largement. Joceran était toujours disponible pour organiser des sorties dont les petits faisaient naturellement partie. Ils se baignaient avec leur pèrex dans les eaux fraîches des lacs, tâchant d’apprendre à n’avoir pas peur de l’eau et à s’y mouvoir à l’aise. Joceran emmena même Humbert à la chasse au faucon, bien calé devant lui sur sa monture, sans lui permettre cependant de laisser Toum se mêler aux chiens rapporteurs, ce qui chagrina un peu l’enfant.
Marciane savourait cette vie calme et sereine, les longues soirées détendues au coin de la cheminée où, les soirées commençant à fraîchir, l’on commençait à rallumer des flambées. Elle se demandait par quel miracle Joceran était devenu si paisible, paraissant avoir oublié son désir d’aventures. Elle n’osait lui en faire la remarque pour ne pas réveiller ses regrets. Les jours plus courts laissaient déjà l’obscurité s’emparer précocement du ciel, le repas du soir allait être servi. Ils étaient tous dans la grande salle à converser par petits groupes : chasserait-on demain ? Le ciel se couvrait, le temps se gâtait, l’hiver serait sans doute précoce, peut-être devrait-on se rendre aux Salines pour une inspection inopinée ? Le portier entra dans la salle :
- De jeunes seigneurs demandent à être reçus. Ils disent être les fils de dame Marciane.
- Ils sont de retour ! s’écria Marciane en se levant d’un bond. Quelle bonne nouvelle ! Qu’on prépare leur chambre, dame Catherine, et un bon cuveau bouillant pour leur toilette.
Hubert et Louis entraient déjà, hâlés, fourbus et souriant de la joie provoquée par leur arrivée inattendue.
- Nous avons fait la dernière étape à vive allure tant ils nous tardaient d’arriver ! Nous avions l’impression de ne pas avancer, tournant après tournant nous étions toujours aussi loin de Légnan.
- Votre pays est fort beau, Joceran, mais il se fait mériter.
Les garçons furent fêtés, accolades et baisers ne leur furent pas comptés. Toilette faite, ils gagnèrent leurs places au côté de Marciane, conscients que le récit de leur voyage était très attendu.
- Commencez par vous désaltérer et vous restaurer, dit cependant leur mère, nous aurons tout le temps de vous écouter ensuite.
- Lequel de nous deux commencera ? attaqua Hubert, après avoir fait largement honneur au repas.
- Toi, laissons Louis finir son blanc-manger.
- Non, c’est à lui de commencer. Il a bien des nouvelles à vous apprendre…
- Nous avons fait un voyage sans histoires, commença le cadet un peu gêné par les visages attentifs qui l’entouraient, notre escorte était de taille à décourager toute tentative d'intimidation ! Nous avons descendu agréablement la vallée du Rhône, sans omettre de visiter les cités de Valence, Montélimar, Avignon, jusqu’à Marseille, tassée dans ses remparts, où nous avons découvert la mer. Quel spectacle inoubliable ! Le port où se pressent naves rondes à voiles, hourques hanséatiques, cogues des mers du nord, galéasques, nefs vénitiennes, voit se croiser des marins de toutes nationalités, nordiques, byzantins, vénitiens, génois, siciliens, égyptiens… On y parle toutes les langues de la terre, les marchandises provenant des terres lointaines de l’Orient, soies, coton, sucre, épices, sont échangées avec celles arrivant des royaume de France, de Bourgogne et de l’Empire germain, bois, armes, fer, draps, vins, céréales. Et au-delà des eaux paisibles du port, s’étend cette masse liquide infinie qui se confond avec le ciel, dans un mélange de bleus changeants où se perd le regard.
Nous nous sommes attardés à flâner dans les rues bruyantes de la ville. Tortueuses et sombres, pour se protéger des ardeurs du soleil et des rafales du vent violent qui balaie parfois la région, elles sont bordées de hautes maisons ornées de fer forgé. Nous étions logés au monastère de St-Victor, dont la massive église abbatiale tient plus de la forteresse que du sanctuaire, mais nous avons goûté aux étals des marchands, la soupe du pêcheur et les poissons grillés qui sont un vrai régal. Nous avons repris la route en suivant la voie qui longe la côte, datant paraît-il de l’époque romaine, jusqu’à Gênes, qui ressemble à Marseille, en plus important. Nous y avons appris que la ville jouit d’une grande autonomie, elle est gouvernée par un podestat entouré de consuls élus par les familles importantes de la cité.
Et c’est là que nos routes ont divergé, Hubert se dirigeant vers Rome par Pise et la voie côtière, et moi remontant vers Milan. Je ne vous dirai qu’un mot de la campagne traversée jusqu’à ma destination, les terres sont riches et très bien mises en valeur. Vous auriez été plus qualifiée que moi, ma Mère, pour en apprécier les modes de culture qui vous auraient fort intéressée, j’en suis sûr, les bourgs prospères, la population accueillante.
Je suis arrivé sans embûches à Milan. C’est une fort belle cité, enclose dans des murailles qui enserrent un vaste périmètre octogonal. Il ne me fut pas difficile de me faire indiquer « la casa Boldoni » qui est une importante maison forte, construite en briques roses et pierres sombres alternées, flanquée d’une tour, située à proximité du Palais de la Ragione , où se réunit le Conseil Communal. Elle est entourée de plusieurs maisons, appartenant à la même famille, qui forment ainsi tout un quartier presque privé. On pénètre dans la demeure Boldoni par une loggia, local ouvert de plain-pied sur la rue, fermé par des arcades et occupé par des bancs. Un homme bien mis y discutait avec des paysans, c’était un cousin du signor Francesco Boldoni, le père de Pietro. Il se présenta courtoisement et s’enquit de mon identité. Je m’aperçus avec plaisir que mon arrivée était annoncée, il me donna l’accolade en m’assurant que son cousin lui avait dit beaucoup de bien de moi. Comme il est curieux de laisser si bonne impression à un ennemi que l’on a vaincu ! J’en étais presque gêné. Pietro, averti de mon arrivée, vint à ma rencontre et m’invita à pénétrer dans la maison, jusqu’à la salle où son père et ses familiers devisaient en buvant du vin rafraîchi. J’y fus accueilli comme un ami de longue date, fêté et choyé, complimenté sur ma bonne mine et la renommée de mon lignage. Ils n’ignoraient rien de notre famille. La mort de notre père en Terre Sainte, l’importance de nos terres, et de celles du comté de Legnan leur étaient connues. J’en étais confondu, ne connaissant pour ma part rien de ce qui les concernait…
Vous partagerez ce soir notre repas familial, me dit le maître de maison. Mon épouse tient à entendre de votre bouche le récit des derniers instants de notre regretté Paolo, dont elle porte douloureusement le deuil. Ce fut un grand malheur, dont nous ne vous tenons aucunement rigueur, croyez-le bien. Nous avons, bien au contraire, été très sensibles au fait que vous ayez adouci ses derniers instants en lui permettant de mourir comme un chrétien, après avoir revu son frère. Nous vous en serons toujours reconnaissants, ainsi que de la libération sans conditions de Pietro. Ce n’est pas vous mais une mauvaise politique, celle de notre ville, qui est la cause de ces malheurs, politique menée à l’instigation de la Pataria , cette clique qui dans son aveuglement borné nous a menés au bord de la catastrophe ! C’est pourquoi nous avons particulièrement apprécié le rôle temporisateur de la dame de Marcelly !
A l’occasion de ce repas, j’ai fait la connaissance de la signora Francesca et de sa fille, Lorenza, la sœur cadette de Pietro, une adolescente de quinze ans à peu près. Nous étions réunis dans une petite salle très agréable, donnant sur un jardin intérieur abondamment fleuri. Dame Francesca était toute vêtue de noir en signe de deuil, elle est encore très belle, mais elle garde les marques visibles du grand chagrin que lui a causé la mort de son fils aîné. Le signore Boldoni est un homme petit, nerveux, énergique qui fait preuve d’une grande autorité que personne ne songe à contester, vu les marques de déférence dont on l’entoure, Pietro le premier. J’ai passé des jours merveilleux à Milan, tantôt dans le cercle étroit de la famille, tantôt en compagnie de leurs amis et de leurs proches, qui m’ont invité dans leurs propriétés de campagne, où nous avons chassé et je n’ai eu qu’à me louer de leur hospitalité. Puis Hubert m’a rejoint, et nous avons pris la route du retour…
- A ton tour, Hubert, puisque ton frère paraît en avoir terminé avec son récit, dit Marciane, avec le sentiment que Louis s’était montré très discret.
- Nous nous sommes donc séparés à Gênes. J’ai pris la route de Rome en passant à Pise, dont j’ai pu admirer la cathédrale bâtie sur des colonnes antiques et les nombreuses demeures groupées autour de belles places à colonnades abritant les promeneurs des ardeurs du soleil, et au bord de l’Arno se pressent également les opulentes maisons des commerçants aisés de la ville. Après Pise, la route longe la côte, parsemée de villages de pêcheurs, qui accueillent volontiers les voyageurs, pour peu qu’ils ne soient pas trop difficiles sur le confort de l’étape. J’y ai savouré des poissons délicieux, cuits sur la braise dans leurs écailles et n’ai eu à me plaindre d’aucune mauvaise manière.
Enfin, j’ai quitté le royaume d’Italie pour pénétrer dans les Etats de l’Eglise et je suis arrivé à Rome. C’est une ville déconcertante. On y voit des ruines antiques laissées à l’abandon, qui servent de carrières et de pacages pour les troupeaux, des quartiers commerçants très animés, les îlots de silence des couvents soigneusement clos, de nombreuses églises très fréquentées, des jardins ornés de fontaines où se promènent les élégantes, des places ombragées où se réunissent les vieilles personnes, dans un mélange étonnant de vie trépidante et de nonchalance.
Notre Saint-Père Pascal II réside dans le château Saint Ange, une formidable forteresse datant de l'époque romaine qui doit son nom au pape Grégoire le Grand qui vit pendant la grande peste un ange debout sur ses remparts remettant son épée au fourreau, ce qui marqua la fin de cette époque de terreur. On me signifia que le Saint-Père me recevrait lors d’une audience privée. En attendant, j’ai visité la ville, me perdant dans ses dédales qui vous font découvrir tantôt cet énorme amphithéâtre antique qu’on appelle le Colisée, qui vit mourir sacrifiés tant de chrétiens autrefois et paye son rôle infâme d’une impitoyable dégradation, tantôt une riante placette où prospèrent les marchands de vin et de légumes, tantôt l’animation d’un marché aux fleurs étincelant de couleurs ou encore le silence recueilli d’une sainte maison. J’étais très ému le jour où je devais être reçu par le Pape. C’est un homme d’une grande bonté, affable et souriant, qui me bénit et me parla comme un père. J’en fus infiniment réconforté et osai me confier à lui.
Je rejoignis ensuite Louis à Milan où je fus également fort bien reçu par la famille Boldoni qui jouit à n’en pas douter, d’une position éminente dans la ville. A ce que j’ai compris, le chef de famille appartient à un clan arrivé au pouvoir par l’importance de ses affaires et son épouse, dame Lorenza à la vieille noblesse terrienne des partisans de l’évêché et de l’empire, ce qui le met à même d’avoir des partisans dans les deux partis. Pietro s’est montré très amical. Peut-être serait-il possible de le recevoir à notre tour à Marcelly ?
- Certainement. Je reverrais avec plaisir ce garçon qui semble vous avoir conquis tous deux.
- Voilà un voyage réussi, se réjouit Joceran. Il est à mon sens indispensable de connaître mieux le monde dans lequel nous vivons et de se forger des relations. Il n’est rien de plus enrichissant.
Marciane n’y trouva rien à redire. Mais elle sentait que ses fils ne lui avaient pas révélé l’essentiel de leur voyage et il lui tardait d’en être fixée. Cette incertitude lui semblait cacher comme une menace sur l’avenir de leur famille et sa sérénité s’était envolée. Elle attendait d’être fixée sur ces non-dits pour en appréhender le danger.
.../...
Demain verra la fin de mon histoire... et comme je n'ai pas encore commencé le tome 4 ce sera aussi la fin de ce blog. Merci à ceux qui l'ont suivi depuis quelques mois...
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07.09.2007
chapitre 23 - fin
- J’ai appris ta décision de renoncer aux ordres et de rester dans le monde, jeta l’aîné brusquement.
- Sans doute n’est-ce pas pour te plaire ? répondit Louis un peu gêné, mais je ne serai pas un cadet envahissant, crois-le bien.
- J’ai appris aussi que tu savais te battre ! continua Hubert, et bien de surcroît.
- Nous y avons tous deux été formés, répondit le cadet, toujours sur la réserve.
- Il parait que cela te vaudra d’être adoubé en même temps que moi ?
- N’en prends pas ombrage, je te prie ; j’ai failli refuser pour ne pas te déplaire.
- Loin de moi cette idée, bien au contraire ! reprit Hubert avec véhémence au grand étonnement de Louis. Je vais te confier le fond de ma pensée, reprit-il après un silence, mais en te priant de ne pas l’ébruiter encore car ce serait prématuré. Je sais quelle serait ma vie en devenant le maître de Marcelly et je viens de faire l’expérience de ce que réserve la cour impériale aux vassaux qui entourent l’empereur. En vérité, rien ne m’attire dans l’existence d’un seigneur, que ce soit sur ses terres ou à la cour : routine et querelles de voisinage d’une part, intrigues et arrivisme subalterne de l’autre, on reste coincé entre la trêve de Dieu, la politique des Grands et la rentabilité d’un domaine… Non, ce n’est pas ce dont je rêve ! Loin de là !
- Mais alors, quels sont tes projets ?
- Je ne vois qu’une façon de vivre selon mon cœur : il me faut trouver l’aventure, la vraie, et je vais partir en Terre Sainte ! Là-bas, tout est possible ! Un chevalier peut se créer un royaume, batailler sans contraintes, se couvrir de gloire avec la bénédiction de tous dans des terres inconnues et sans limites… Je n’osais jusque-là en rêver, me croyant seul à pouvoir prendre la succession de Mère, je pensais rester rivé à nos terres. Mais maintenant, tu es là, tu es capable de prendre ma place, et plus rien ne me retient de partir !
- Je ne comprends pas ! Tu renoncerais à Marcelly ?
- Avec joie, puisque tu peux assurer la relève.
- Mais ce ne serait que momentané ?
- Non ! Je ne reviendrai jamais dans ce vieux monde trop petit pour moi.
- J’en reste confondu, mon frère.
- Tu ne me comprends pas, n’est-ce pas ?
- Je conçois tes ambitions, mais je ne les partage pas et, soit dit sans te froisser, je les crois les gloires guerrières bien illusoires.
- Si César l’avait pensé, il ne serait jamais venu en Gaule, et Alexandre n’aurait pas quitté la Macédoine , répondit dédaigneusement Hubert.
- Mais Ulysse est revenu au pays bien las de l’aventure, reprit Louis qui n’était certes pas en reste d’exemples historiques.
- Robert n’est pas revenu, lui. J’ai eu de ses nouvelles à Salzbourg, par un chevalier de retour de Terre Sainte. Il est le maître d’un fief aux confins du comté de l’Edesse où le pauvre bâtard sans avenir vit comme un prince.
- Tu rêves d’aventures et de gloire personnelle, sans trop songer il me semble à préserver de la domination des Infidèles ces terres sacrées qui ont vu vivre et mourir Notre Seigneur Jésus !
- J’y réfléchis bien au contraire ! Et je voudrais même voir s’y consacrer aussi tous ceux de mon âge qui sont rebutés par la vie trop facile de nos contrées.
- Mais tu n’as parlé que de terres à conquérir…
- Pas pour fonder des fiefs personnels avec un esprit de lucre, mais pour en faire l’apanage de moines-soldats qui vivraient selon un idéal et mettraient leur épée au service de Dieu. J’y songe encore confusément et je ne sais trop à qui demander conseil pour mettre en forme mes projets.
- Tu vas être reçu par notre Saint-Père, il est le plus qualifié pour te conseiller.
- Tu as raison ! C’est donc à lui que je m’en ouvrirai. J’espère qu’il comprendra mon idéal : un monde d’hommes purs et durs, hors du commun, assoiffés de sacrifices, de luttes et de victoires…
- Sans amour, sans femmes, sans descendance… murmura Louis.
- Sans compromissions ! trancha Hubert, farouche.
- Tu appelle les plus belles choses de la vie des compromissions ! Auras-tu toujours cette intransigeance ?
- Je ne veux pas du sort commun. Je veux l’exception !
- Quel orgueil, mon frère ! C’est grand péché ! dit Louis en souriant.
- J’en suis conscient, mais rien d’autre ne m’intéresse.
- D’où t’en est venue l’idée ?
- De notre père, sans doute… Il a laissé brusquement femme et enfants, domaine et terre de son enfance, pour s’en aller libre de toute contrainte vivre selon son cœur une aventure hors du commun. J’ai longuement interrogé Giraud et je sais tout de leur histoire. J’en ai rêvé si inlassablement que tout le reste m’importait peu. C’est ce qui m’a indiqué la voie à suivre.
- Crois-tu vraiment que notre père ait obéi aux mêmes motifs que toi ?
- Pourquoi pas ? Je lui ressemble sans dour... Je suis son fils.
- Moi aussi.
- Toi, tu ressembles davantage à notre mère.
- Tu ne pouvais me faire plus beau compliment.
- Renierais-tu notre père ?
- Certes non ! Je crains cependant pour toi la désillusion.
- Qu'importe. Elle est préférable à l’insatisfaction.
- Je t’aurais mis en garde. Que le Ciel te protège !
- Garde tout cela pour toi. Je ne veux pas troubler notre mère avant cette cérémonie qui lui tient tant à cœur.
- Elle n’a donc pas d’importance pour toi ?
- Si, très grande, mais ce n’est qu’un point de départ.
Oublieux du prétexte qui les avait fait partir ensemble, ils revinrent vers le château en silence, chacun plongé dans ses pensées. Le soir tombait, les hirondelles volaient haut dans le ciel serein, planant avec grâce sans se soucier des hommes ni de leurs tracas. Marciane, qui appréhendait le caractère ombrageux d’Hubert, vit revenir avec plaisir ses deux fils, ensemble, chevauchant paisiblement sur le raidillon menant au château. « Hubert se rapproche de son frère, tout est pour le mieux, j’avais tort de m’inquiéter. »
Le grand jour approchait. Raymond, accompagné d’Adelaïde, parfaitement rétablie, et de leurs enfants, étaient déjà au Puy-aux-Dames où les arrivées s’échelonnaient : vassaux de Marcelly, de Giret, de Légnan et parmi ces derniers, Ambert, qui apporta un courrier de Pietro Boldoni. Le jeune seigneur milanais invitait Louis à séjourner chez lui à Milan, où sa famille tenait à le remercier de sa conduite chevaleresque.
- Nous partirons donc ensemble en Italie, s’écria Hubert avec entrain, toi pour Milan, et moi pour Rome.
L’avant-veille du jour prévu pour l’adoubement se présenta le cortège de l’archevêque, salué en grande pompe par la communauté de Marcelly groupée le long de la route pour recevoir la bénédiction du prélat. Mais le spectacle n’était pas terminé pour le bon peuple ravi du spectacle ! Suivit au début de l’après-midi la cavalcade du comte Guy-Raymond accompagné de son épouse, Yde-Raymonde. Le comte, revêtu d’un riche manteau brodé et coiffé d’un chapeau de feutre fixé sur sa tête au moyen d’un ruban passant sous le menton, montait un cheval blanc au harnais somptueusement orné. Il était glabre mais ses cheveux mi-longs retombaient en boucles sur l’encolure de son vêtement. Il avait le nez proéminent, la bouche un peu pincée, les sourcils très fournis sur des yeux clairs au regard dominateur. Rien dans son apparence ne laissait ignorer qu’il était un haut et puissant seigneur. Son épouse, plantureuse et luxueusement vêtue, arborait une expression un peu dédaigneuse, tout en se tenant avec aisance en amazone sur sa monture. La foule attendit encore patiemment. Et enfin, dans la soirée, parurent Henri V et sa suite. Entouré de sa garde, portant haut lances et oriflammes, suivi de chevaliers, d’écuyers, de hauts dignitaires et d’hommes d’armes, l’empereur chevauchait majestueusement, couronne en tête, la main posée sur le col de son magnifique cheval, l’autre tenant négligemment les rênes, son grand manteau brodé d’or s’évasant sur la croupe de sa monture. La bouche ferme et tombante cernée par de profondes rides, le front haut creusé par deux profonds sillons, les yeux prolongés par des pattes d’oie indiquaient assez bien un caractère emporté et retors, calculateur et dominateur. Pourtant, quand il souriait, il émanait de sa personne un charme rare et convainquant dont il devait savoir user à bon escient.
Au château, tout se déroulait en bon ordre, l’accueil des hôtes illustres et leur installation suivaient le plan prévu et le protocole minutieusement mis au point. Le dîner réunirait dans la salle les plus importants des invités, la tente dressée devant le château les autres, les serviteurs et les hommes d’armes étant groupés dans la basse-cour. Des écuries aux cuisines, tout le personnel s’affairait en bon ordre et déjà des odeurs appétissantes donnaient à penser que la table de Marcelly saurait faire face aux besoins d’une si noble assemblée. Les bonbonnes de Malvoisie, de vins de Beaune et de Saint-Pourçain, mises en perce, suffiraient largement à satisfaire la soif que la chaleur de la saison et la fatigue du chemin ne manqueraient pas d’aiguiser. Fleurs, torches et cierges, jonchées odorantes, nappes étincelantes, hanaps et cuillères d’argent, la grande salle resplendissait, parée de tous les accessoires dignes d’une telle fête. Les tables étaient ornées d’immenses pâtés en forme de châteaux et d’églises d’où s’échapperaient des oiseaux vivants lorsqu’on les entamerait… Les serviteurs de Marcelly avaient reçu en renfort les gens amenés de Vienne.
A la table d’honneur, autour de l’empereur, de Marciane et de Joceran s’étaient assis l’archevêque, le comte d’Albon, son épouse et les hauts dignitaires de l’empire. Après le benedicite prononcé par Monseigneur Guy, le repas composé de quatre mets commença : pâtés de bœuf et rissoles, brouet de viande, gravé de lamproie, sauce de poissons, lapereaux, poissons farcis, oiselets rôtis, queues de sangliers, chapons, pâtés de saumon, darioles, tartelettes à la crème, venaisons, rôts, anguilles, gelées de poissons se succédèrent, servis « à couvert » avant de passer aux sucreries… Les entremets n’étaient pas moins variés et danseurs, musiciens, acrobates déguisés en animaux fantastiques, montrèrent un talent qui provoqua l’intérêt général.
L’empereur s’enquit auprès de Marciane de la taille de son domaine, puis la félicita sur la bonne apparence des cultures, la qualité des troupeaux et la prospérité des bourgades. Il fut fort étonné d’apprendre qu’elle avait accordé à ses cités des chartes de franchise qui réglaient à la satisfaction de tous les rapports entre les communiers et leur suzeraine.
- La dame de Marcelly met dans sa gestion autant de savoir-faire que d’intuition bénéfique, observa l’archevêque, car il est bien certain que ce mode de fonctionnement est promis à un grand avenir.
- Vous vous êtes pourtant gardé d’en accorder une telle charte aux habitants de votre ville, remarqua Henri V un peu goguenard.
- Notre administration, confiée à des clercs, est équitable et efficace, répliqua dignement le prélat. Mais il n’est pas dit que je n’y vienne aussi, lorsque je serai certain de la maturité des élites de ma ville. L’Eglise est toute prête à reconnaître des droits à ceux qui le méritent, pour peu qu’ils ne les revendiquent pas d’une façon subversive Nous somme ouverts à tout ce qui peut améliorer le sort de ceux que nous avons la charge de conduire.
- Je vous crois très bon diplomate, Monseigneur, dit l’empereur avec un sourire charmeur. Et vous êtes aussi un interlocuteur comme je les aime, prêts à composer pour arriver à un accord.
- Il est des sujets pourtant sur lesquels nous nous devons rester intransigeants, avertit le prélat.
- La paix de nos états mérite cependant bien des concessions, répondit évasivement Henri V.
- C’est bien, il me semble, ce que vous avez appliqué avec sagesse dans vos rapports avec les Milanais.
- Ces gens-là ont toutes les audaces. Ils abusent par trop de ma patience.
- La paix est bien souvent à ce prix.
- Avons-nous des nouvelles des opérations en Terre Sainte ? interrompit Marciane, qui trouvait que la conversation prenait un tour dangereux.
- Les Chrétiens de là-bas se plaignent qu’ils sont abandonnés de leurs frères d’Occident et qu’il leur faudrait des renforts, répondit le comte Guy-Raymond, mais il faudrait savoir s’ils leur sont nécessaires pour défendre leurs fiefs ou garder Jérusalem…
- Les problèmes sont mélangés en effet. Il conviendrait d’y mettre bon ordre.
- Les expéditions en Terre Sainte sont extrêmement onéreuses. Comment motiver des chevaliers pour qu’ils s’y engagent ?
- Leur foi ne devrait-elle pas suffire ?
- Faut-il donc prêcher un nouveau départ en masse ?
- La prospérité de nos contrées n’incite pas à l’aventure, il faut le reconnaître.
- Pourtant je connais de jeunes hommes désœuvrés et avides de gloire qui s’en iraient volontiers s’ils étaient encadrés et dirigés dans ce sens, dit pensivement Monseigneur Guy, au grand déplaisir de Marciane.
Ils se turent brusquement pour écouter un troubadour particulièrement talentueux, qui chantait les exploits du chevalier Roland, neveu de l’empereur à la barbe fleurie. Certains ne connaissaient pas encore cette chanson et le silence se fit, attentif et approbateur, pour finir en une ovation méritée.
Le lendemain, les hôtes de Marcelly furent conviés à diverses occupations. Joceran avait prévu une chasse au faucon pour les uns, invitation à laquelle se rendirent l’empereur et le comte d’Albon. La comtesse Yde-Raymonde choisit aussi de les accompagner. La fauconnerie de Marcelly était prestigieuse, avec ses faucons spécialisés au lièvre, au héron ou au milan. Les plus beaux spécimens étaient les faucons offerts par Louis VI et des gerfauts dressés à la chasse au canard. Faraud, le fauconnier, en prenait grand soin. Les autres dames, conviées à une promenade en barque sur la Magnie dans l’après-midi, s’en furent avec Marciane, bien installées sur des coussins moelleux, prendre l’air en écoutant de la musique, alors que Monseigneur Guy les avaient emmenées le matin découvrir le tombeau de Sainte Victoire.
Les futurs chevaliers, quant à eux, se devaient de faire retraite pour se préparer à la cérémonie du lendemain. Ils furent dénudés et trempés dans un bain purificateur, pendant que Raymond et Thierry, les oncles d’Hubert et de Louis, leur rappelaient les devoirs d’un chevalier : défendre l’Eglise, les pauvres et les faibles, femmes, enfants et non-belligérants ; répondre à l’appel de l’ost ; ne jamais rien faire de contraire à l’honneur. Tout cela, ils le savaient déjà, mais ils écoutèrent avec gravité ces conseils, prélude obligatoire à leur future dignité. Ils furent ensuite revêtus d’une robe blanche symbole de pureté et d’une robe rouge représentant le sang qu’ils devraient verser pour défendre Dieu et l’honneur. L’archevêque vint en personne dans la chapelle bénir épées et éperons puis ils furent laissés seuls pour passer la nuit en prières et méditation devant l’autel.
Au petit matin, ils se confessèrent et gagnèrent l’église Sainte Victoire où la messe fut concélébrée par l’archevêque et les abbés de St-Bégnine et de Valbenoite. La nef était comble, le parvis dégagé, mais une foule de spectateurs se pressait en retrait. Habitants de Marcelly et de Ste-Victoire, voisins, pèlerins, tous étaient venus en masse, bien décidés à ne rien perdre de cette cérémonie exceptionnelle. Les futurs chevaliers communièrent. Après la messe, Raymond, Thierry et Bertrand s’avancèrent vers l’autel où avaient été apportées les épées et, sous la protection de l’archevêque qui tenait levée une croix, il gagnèrent le parvis. L’assistance, l’empereur en tête, suivit et se rangea sur l’esplanade. Les futurs chevaliers restaient les derniers dans la nef. Hubert sortit le premier. L’empereur prit des mains de Raymond l’épée, cadeau royal de Louis VI, et la remit à Hubert en lui disant : « Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Sois valeureux, vaillant, humble et fidèle à ton seigneur ! » Puis il lui assena un coup retentissant du plat de la main sur le cou. Raymond s’approcha alors pour accrocher son glaive à sa ceinture et fixer ses éperons à ses pieds. Marciane avait remarqué avec agacement la formule employée par Henri V, mais elle se consola à la pensée que c’était elle le seigneur de son fils. Elle se demanda si l’empereur y avait songé…
Louis se présenta en suivant. Thierry remit au comte d’Albon l’épée qu’il avait gagnée au combat. Le comte la posa sur son épaule et lui dit : « Au nom de Dieu, je te fais chevalier. Reçois cette épée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen » et il lui donna la paumée d’un fort coup de main sur la nuque. Après quoi Thierry lui ceignit l’épée et fixa ses éperons. Rodolphe, Benoît et Guillaume furent ensuite adoubés de la même façon par Thierry, Raymond et Bertrand. L’assistance leur fit une ovation. Les garçons étaient un peu pâles, mais une flamme claire brillait dans leurs yeux. Ils étaient chevaliers !
Marciane était somptueusement vêtue d’un surcot de taffetas jaune damassé révélant un chatoiement moiré de fleurs bleues, au corsage ajusté et à la jupe traînante avec un mantel de velours bleu gris, brodé de fils d’or et de soie bleu foncé, retenu par un fermail orné de perles. Le très fin voile de soie ourlé de perles posé sur ses cheveux était retenu par le diadème que lui avait offert Joceran. La comtesse Yde-Raymonde engoncée dans une somptueuse robe de velours écarlate entièrement brodée de feuilles d’or agrémentées de perles d’or et d’un mantel vermeil ruisselant de pierreries, était éblouissante mais infiniment moins élégante et elle dut en avoir le sentiment car elle examina Marciane la bouche un peu pincée.
Un somptueux festin les tint longtemps réunis dans la salle décorée de fontaines versant de « l’eau d’orange ». Un lâcher de pigeons maquillés en oiseaux exotiques, le passage d’un dragon crachant le feu et maints autres attractions peuplèrent les temps morts des entremets séparant les six assiettes que comportait le repas avec pâtés de veau menu déhaché à la graisse et moelle de bœuf, pâtés de pinparneaux, boudins, saucisses, pipefarce, civets de lièvre, de marcassin, bœuf et moutons rôtis, chapons, perdrix, poissons d’eau douce et de mer, rissoles, crêpes de veau au sucre, flancs, nèfles, noix pelées, poires cuites, dragées… « Après panse, la danse » ! Les tables enfin débarrassées, les danseurs par couple se mirent à caracoler dans la tente dressée à cet effet, cependant que les hôtes les plus éminents préféraient rester au calme dans la salle à jouer aux échecs et au trictrac.
A Marcelly et à Ste-Victoire, des buffets avaient été dressés pour la population et tous festoyaient, buvaient et dansaient en commentant ce qu’ils avaient pu voir de la cérémonie et de ses illustres participants, la beauté des chants, la richesse des tenues, et en se félicitant des agapes qui leur étaient offertes. Les mesures de sécurité devaient être suffisamment dissuasives car on ne signala aucun incident désagréable. Mais le soir, lorsque le sacristain fit le tour de l’église Ste-Victoire, avant d’en fermer les portes, il découvrit avec inquiétude que la porte de la crypte baillait. Il y pénétra fort inquiet. On avait réussi à s’y introduire et à forcer le coffre de fer fermé par un énorme cadenas qui contenait les objets les plus précieux offerts à la sainte que l’on exposait parfois pour les grandes occasions ! Le sacristain affolé s’approcha, le coffre était vide mais un homme gisait sur le côté, mort, le couvercle du coffre en tombant sur sa tête lui ayant cassé la nuque. Où était passé le trésor ? Il fallait appeler au secours sans tarder ! Le sacristain se précipita pour alerter le Père Gervais qui accourut en hâte pour constater les dégâts.
- Ce mécréant a trouvé son châtiment de son crime ! dit-il en soulevant la tête du voleur pour s’assurer de son décès.
- Mais le trésor, mon père, le trésor a disparu !
- Il est hors d’atteinte, rassure-toi. Messire Bertrand nous l’avait fait mettre en lieu sûr. Il convient de l’avertir sans tarder et d’appeler aussi Martin. Ce malandrin a peut-être des complices !
Martin arriva furieux.
- Où est le garde posté dans le clocher ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’alerte ?
Le garde dormait en répandant une odeur qui ne laissait aucun doute sur les causes de son sommeil : il était ivre !
- Ce cochon sera puni plus tard ! Il faut immédiatement arrêter et questionner le montreur d’ours qui se produit au champ de foire, il est peut-être de connivence avec eux. Messire Bertrand m’a mis en garde contre ces gens-là, et il avait raison, le mort m’a bien l’air d’être un des larrons dont il parlait. Il faut chercher un homme petit et bigleux qui a peut-être pu s’introduire chez nous. Comment ont-t-ils réussi à échapper aux contrôles ? Quelle histoire !
Le mort, qui avait été traîné en dehors de la crypte, avait en effet une cicatrice sur la joue comme l’un des suspects signalés à la vigilance des forces de l’ordre. Martin envoya prévenir Bertrand et enferma le montreur d’ours dans une geôle de la maison commune. Quand Bertrand l’interrogea, l’homme protesta de son innocence. Il n’avait rien à voir avec le mort qu’il ne connaissait pas, il avait son badge qui lui permettait l’accès à Marcelly, on ne pouvait rien lui reprocher.
- Gardez-le sous clé en attendant. Comment savoir si des complices courent encore ? Je ne veux pas les laisser échapper même si leur coup est manqué. Réveillez-moi le garde à coups de pieds, peut-être a-t-il été incité à boire.
Le malheureux arriva en titubant, complètement hébété.
- Vas-tu enfin dessoûler ? lui demanda Bertrand furieux.
- Messire, je vous en donne ma parole, je n’ai rien bu ! Enfin, pas de vin.
- Tu te moques de moi ? Tu pues la vinasse !
- Je m’étais penché pour surveiller un homme qui s’approchait de l’église. Arrivé au pied du clocher, il m’a salué courtoisement et m’a demandé s’il pouvait monter pour jouir d’en haut du spectacle. Une fois à mes côtés, il m’a proposé de l’eau à sa cruche. Il n’y avait pas de mal à ça, n’est-ce pas ? J’ai accepté de boire un coup à la régalade… et je ne me souviens plus de rien !
- Souffle-moi dans le nez, demanda Bertrand encore sceptique.
Son haleine ne sentait pas le vin.
- Tu as du être assommé et aspergé de vin, pour que l’on te croie soul. Tu es donc moins coupable que prévu, mais trop naïf pour faire un bon soldat. Comment était l’homme qui t’a offert sa gourde ?
- Petit et maigre.
- Ce n’est pas cette description qui nous permettra de le retrouver !
- Il louchait ! s’écria le garde. Je m’en souviens !
- C’est le bigleux. Qu’on le cherche immédiatement ! Quand est-il monté ?
- L’Angélus venait de sonner.
- Il ne doit pas être loin. Au travail !
L’homme fut retrouvé, dans une des barques qui avaient servi à promener les dames, caché sous une pile de coussins. Rudement interrogé, il avoua que son complice et lui, voyant qu’ils ne pouvaient franchir les péages, s’étaient introduits de nuit dans la ville par des sentiers de montagne et s’étaient cachés dans une grange.
- Vivement que nous ayons nos remparts, soupira Martin.
- Comment comptiez-vous transporter le trésor ?
- Nous avons creusé un trou pour l’enterrer et nous serions venus le récupérer quand les contrôles auraient cessé.
- Où sont tes autres complices, Pablo, Francisco et Luis ?
- Vous les connaissez ? Ils nous ont donc dénoncés, les fumiers ! Voilà pourquoi nous n’étions plus que deux, les autres ayant renoncé à nous suivre ! Qu’ils soient maudits, on ne trahit pas ses frères !
- Tu as donc aidé ton complice à forcer le cadenas du coffre ?
- Non. J’étais chargé de faire le guet près de la porte mais je me suis enfui quand j’ai vu le couvercle assommer Juan, il l’a lâché de surprise en trouvant le coffre vide. Je l’ai abandonné, j’ai eu peur de la vengeance de la sainte !
- Tu peux maintenant craindre la justice de la dame de Marcelly. Elle n’est pas tendre avec les profanateurs des lieux saints.
Ce fut le seul incident à déplorer pendant tous les jours de fête. Et grâce aux précautions prises, il n’avait pas eu de conséquences. Bertrand demanda qu’on ne l’ébruite pas, ce en quoi il fut approuvé par Martin.
Les joutes prévues se déroulèrent le lendemain. Les nouveaux chevaliers ne devaient pas y participer car ils étaient chargés de veiller au bon déroulement des affrontements. Le béhourd consistait pour deux concurrents à s’élancer l’un contre l’autre pour rompre des lances et tâcher de se désarçonner mutuellement. Les éliminatoires successifs ne laisseraient en jeu que deux champions qui se départageraient dans un dernier combat. Des éperons d’or offerts par Marciane récompenseraient le vainqueur, mais l’empereur et le comte d’Albon avaient rajouté des prix, dague, couronne, mouton doré, qui iraient aux jouteurs désignés par leurs soins qui s’étaient particulièrement distingués. Les spectateurs étaient confortablement installés dans les hourds, sortes de tribunes dominant l’enceinte entourée de lices de bois derrière lesquelles les badauds s’agglutinaient. Les champions étaient nommés par un héraut d’armes, puis un écuyer les aidait à s’armer, ils désignaient ensuite la dame pour laquelle ils se battraient. Ce choix faisait battre le cœur des jouvencelles qui souhaitaient fort être distinguées pour cet honneur insigne par leur danseur préféré, ce qui serait peut-être le prélude à des engagements plus durables…
Le signal du combat donné, ils s’élançaient avec fougue. Certains des jouteurs tenaient leur lance un peu en arrière de son centre de gravité et portaient à leur adversaire un coup de pointe direct par extension rapide du bras vers l’avant. D’autres employaient la nouvelle technique, enseignée par Bertrand à ses élèves, qui était radicalement différente. La main ne servait plus qu’à diriger la lance vers l’adversaire à abattre. La hampe, calée sous l’aisselle, était maintenue en position horizontale fixe par la main droite, le long de l’avant-bras, renforcée par la main gauche qui délaissait alors le bouclier et les rênes, pour saisir le bois quelques centimètres avant la droite. La lance tenue ainsi très en arrière, pouvait libérer vers l’avant plus des trois quarts de sa longueur. La puissance de l’impact ne dépendait plus de la force du bras, mais de la seule vitesse de l’ensemble solidaire constitué par la lance tenue ferme par le cavalier, devant lui-même se tenir solidement affermi sur son cheval. La puissance de l’impact était très supérieure, mais cela exigeait d’être un cavalier émérite et de renoncer à la protection momentanée de l’écu ! Elle n’était pas sans risques pour ceux qui l’employaient sans en être capables ! Désarmé ou désarçonné, après la rencontre il y avait un vaincu…. Un jury d’honneur départageait les cas litigieux. Le vainqueur était salué par des acclamations enthousiastes. Les nouveaux concurrents se présentaient. La poussière montait, les armes cliquetaient, il régnait dans la lice comme un avant-goût de bataille qui réjouissait le cœur des hommes et faisait frémir l’âme tendre des damoiselles. Cependant tout se déroula courtoisement, sans violence excessive, sans contestation ni mauvais vouloir. Les participants étaient de bons jouteurs, qui firent honneur à leurs couleurs. Ce fut une belle journée. Ambert reçut les éperons d’or, Pascal, un écuyer de Marcelly, une dague, Gilles, un chevalier de l’empereur une couronne, Renault, un écuyer du comte d’Albon le mouton doré, aucun parti n’avait été oublié et l’on eut pas à déplorer de blessures graves, les pointes des lances ayant été émoussées. Les jeunes combattants se congratulèrent, les jeunes filles gardèrent leurs espoirs au chaud, les Grands furent satisfaits des performances de leurs champions.
Les départs s’échelonnèrent dès le lendemain entre des rangées de curieux, un peu fatigués par les jours de bombance et de libations, mais bien décidés à ne rien perdre jusqu’au bout du spectacle offert par les cortèges des grands seigneurs. Ils ne reverraient pas de sitôt l’empereur, ni le comte d’Albon, mais ils parleraient longtemps à la veillée de cette occasion qui leur avait été donnée de côtoyer tant de hauts personnages. Il ne resta bientôt au Puy-aux-Dames que les intimes qui prolongeaient encore un peu leur séjour pour fêter en famille l’événement, commenter le déroulement des réjouissances, se réjouir de la réussite de la fête à laquelle ils avaient contribué.
- Notre archevêque s’est montré tout au long de ses journées attentif à tous, chaleureux et bienveillant. Quel homme admirable !
- Il n’en est pas de même de l’empereur. Il est redoutable, constata Raymond, et ne doit pas être facile à vivre. Il s’est trouvé déjà en lutte avec son frère aîné avant sa mort, avec son père qu’il a fait emprisonner et il commence à critiquer d’une façon acerbe le Pape qui l’a pourtant soutenu. Personne ne peut longtemps rester dans ses bonnes grâces. J’ai bien vu que Monseigneur Guy se retenait pour ne pas le contrer ouvertement.
- La comtesse Yde-Raymonde n’est pas non plus d’un caractère plaisant. Elle ne cesse de rappeler à son époux qu’elle lui a apporté en dot le Dauphiné, surtout s’il cherche à se rapprocher de quelque joli minois, ce qui doit lui être une tentation familière…
- La comtesse est en effet bien acerbe, je ne l’ai jamais vu sourire, se plaignit Irmgarde, J’ai même cru qu’elle allait manifester de la mauvaise humeur à te voir aussi belle, Marciane. Il faut dire que tes toilettes étaient parfaites. Tu étais resplendissante.
- Merci, dit Marciane en souriant. J’espère avoir été suffisamment attentive envers tous mes hôtes, sans en avoir désobligé aucun.
- Vous êtes une maîtresse de maison accomplie, ma chère, la félicita Joceran, j’ai admiré votre aisance à diriger les conversations, à les aiguiller quand il le fallait, à vous intercaler entre Monseigneur Guy et l’empereur pour éviter les problèmes de préséance et à ménager la susceptibilité assez sourcilleuse du comte d’Albon qui craint toujours de jouer les seconds rôles. Ce fut une réussite ! Et vous voilà mère de deux chevaliers !
- J’en suis consciente, mes fils sont devenus des hommes. La prochaine fête sera donnée pour leur mariage sans doute.
- Nous avons tout le temps, tempéra Irmgarde, je ne les ai pas vus intéressés par les jeunes filles qui leur faisaient pourtant les yeux doux. Pour l’heure, ne vont-ils pas partir ensemble pour l’Italie ?
- C’est ce qu’ils ont décidé et je trouve l’idée excellente.
Elle était heureuse de l’entente de ses fils qui ne se quittaient plus et semblaient avoir trouvé une connivence inattendue. Louis la regardait bien quelques fois d’un air un peu songeur, mais elle n’avait pas jugé bon de l’interroger pour en connaître la raison. D’ailleurs l’occasion ne lui en avait pas été donnée. Pourquoi s’inquiéter ? Ils allaient partir ensemble, ce qui la rassurait, et auraient bien le temps par la suite d’organiser leur vie. Son domaine était immense, elle projetait d’établir Hubert à Marcelly et de laisser à Louis le comté de Giret. Ce n’était pas encore d’actualité et elle se sentait capable d’assumer sa fonction, mais elle saurait leur trouver un rôle et les associer à sa direction pour qu’ils ne se sentent pas inutiles. D’ailleurs, il lui faudrait souvent vivre à Légnan avec Joceran, et ses fils assureraient l’intérim pendant son absence. Elle espérait que son époux trouverait enfin un intérêt à vivre sur ses terres avec sa femme et ses enfants. Il paraissait enfin les avoir découverts et s’amusait beaucoup avec eux, les emmenait à cheval, en barque. Les enfants l’adoraient. Il semblait à Marciane qu’une période d’équilibre s’annonçait où elle pourrait apprendre à vieillir sans craindre l’avenir.
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